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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Carburants. Chronique d’une hausse annoncée

La hausse des prix à la pompe est
inévitable. Mais le gazole “normal”,
estampillé “carburant social”,
sera épargné.
(AFP)

Attendu en juin, le réajustement des tarifs à la pompe économiserait au mieux 4 milliards de dirhams à l’Etat. Le sauvetage de la Caisse de compensation pourrait passer par un nouveau ciblage des subventions.


Le principe de l’augmentation des prix des carburants semble aujourd'hui acquis pour tous. Le gouvernement à beau jeu de répéter que “la Caisse de compensation résiste”, par la bouche du ministre des Affaires économiques et générales, Nizar Baraka, un consensus est
(presque) trouvé. Les prix à la pompe du super et du diesel 350 devraient subir une légère correction à la hausse, courant juin, même si les détails de la nouvelle tarification ne sont pas encore connus. “Par tradition, les prix dans les stations-service changent un lundi. Mais la décision est parfois annoncée pendant le week-end”, précise Ali, qui roule en berline diesel. Ali ne voudrait pas manquer le dernier plein avant la hausse. Sa voiture consomme en moyenne plus que les 5,7 l/100 km annoncés à l’achat par le concessionnaire. Mais une hausse modérée ne paraît pas choquer le consommateur, qui suit à la télé la hausse régulière des cours du pétrole brut. Pour Aziz, chef d’entreprise, l’étalon est simple. Tant qu’il peut faire le trajet Casa-Rabat, aller-retour, pour une centaine de dirhams, la hausse des prix à la pompe lui est égale. Ce n’est pas l’avis de Karim, chauffeur de taxi, qui ne voit pas plus loin que la calandre de sa Fiat Palio : “Il ne faut pas augmenter le prix du diesel, c’est ce qui fait rouler les transports en commun”. Le secteur des transports (urbain, routier, aérien), celui de l’automobile, et indirectement le secteur primaire, sont les plus sensibles à une augmentation de la facture des carburants. Car la question a bien sûr des répercussions sociales, et même diplomatiques. En mai, le gouvernement de Sa Majesté a reçu un coup de pouce de deux grands producteurs d’hydrocarbures et néanmoins “pays frères” : l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis ont donné respectivement 500 et 300 millions de dollars, soit près de 6 milliards de dirhams, pour alimenter (et même créer) un fonds dédié à la subvention des prix des carburants.

Le trou de la compensation
Du côté des professionnels du secteur, l’apport de liquidités et la hausse annoncée des prix à la pompe constituent deux bonnes nouvelles. Depuis des mois, les pétroliers se plaignent en effet du montant abyssal des arriérés de paiement de l’Etat. On prend son temps pour payer la compensation aux distributeurs : l’Etat a près de 6 milliards de dirhams de dettes en cumulé, et un rythme de 1 milliard d’impayés supplémentaires par mois. Magie de la compensation : alors que les cours du Brent crèvent plafond après plafond, les prix du carburant ne varient pas au Maroc, pays importateur net d’hydrocarbures à hauteur de quelque 7 millions de tonnes par an. En fait, l’Etat paie de son Trésor 4 DH par litre de gazole acheté par Ali. La Caisse de compensation prend aussi en charge la part léonine du prix du butane : 60 DH en plus des 40 DH du prix de la “butagaz” familiale de 12 kg. La Loi de Finances prévoyait un budget de subvention des produits pétroliers et gaziers de 13 milliards de dirhams, sur la base d’un baril à 75 dollars. Au fil des ans, la Caisse de compensation a donc habité son rôle de Sisyphe, poussant inlassablement le rocher, toujours rattrapé par la hausse des cours de l’or noir. Moulay Abdallah Alaoui, président de la Fédération de l’énergie à la CGEM, évalue que pour la seule année 2007, les pétroliers ont supporté des frais financiers de 500 millions de dirhams, en raison des retards de paiement du gouvernement. Mardi 3 juin, quelques jours après sa sortie aux accents homériques devant les députés, les assurant que les pouvoirs publics maintiennent l’effort de compensation, Nizar Baraka était en “déplacement à l’étranger”, nous annonce une voix suave au standard du ministère des Affaires économiques et générales. Monsieur le ministre, nous souffle-t-on, était à Paris, où il devait rencontrer (entre autres) François Bourguignon, actuel directeur de l'Ecole d'économie de Paris et ancien économiste en chef à la Banque Mondiale. Plus qu’une visite de courtoisie, M. Compensation au sein de l’équipe El Fassi venait chercher conseil auprès de ce spécialiste international de la pauvreté et des politiques de redistribution des revenus.

Des pistes de réforme
D’après cette source officielle, “le gouvernement planche sur une réforme de la compensation, qui ciblerait directement les plus faibles revenus”. Les critères d’éligibilité seraient les mêmes que ceux du Régime d’assistance médicale aux économiquement démunis (Ramed) et l’expertise du Haut commissariat est déjà un atout. Mais de l’avis de cette source proche du dossier, “la réflexion engagée pourrait durer encore longtemps”. En attendant donc une réforme globale, la hausse prévue devrait alléger un peu la charge de l’Etat, sans pour autant résoudre le cœur du problème. Comme le rappelle Moulay Abdallah Alaoui, “si l’on avait augmenté régulièrement le prix des carburants (diesel et gaz butane compris), la pilule serait mieux passée”. Les pétroliers ne boudent pas leur soulagement : le gouvernement accède à leur demande de répercuter la flambée des prix du pétrole sur une partie des consommateurs, tout en épargnant le diesel social. Cette politique n’est pas sans effets pervers : en accentuant la différence entre diesel (lourd) et super, on favorise la consommation d’un carburant moins propre. “À l’heure où le diesel se renchérit relativement dans les autres pays, c’est l’exemple typique de l’externalité négative”, se désole cet expert. C’est surtout l’inaction du gouvernement qui exaspère le plus l’économiste Najib Akesbi, militant du Parti socialiste unifié et pourfendeur de l’actuel système de subvention. “On a l’impression que chaque gouvernement cherche à réinventer la roue. La solution à la crise de la Caisse de la compensation passe par un ciblage des aides aux revenus les plus faibles. En même temps, il est temps de repenser en profondeur notre fiscalité”. Alors que le gouvernement a déjà annoncé une réduction des taux de l’IR et de l’IS, Najib Akesbi plaide, à contre-courant, pour la création d’un impôt de solidarité nationale sur les grandes fortunes, et le rétablissement de la progressivité de l’impôt sur la fortune. “Le système actuel est ubuesque, poursuit l’économiste, on taxe en aval des produits subventionnés en amont”. Le gouvernement fait la sourde oreille. Et au député PJD Lahcen Daoudi d’en remettre une couche. “Ce gouvernement est complètement tétanisé par la conjoncture mondiale. Il faut taxer les spéculateurs pour financer les subventions”. Bon point pour le système envisagé par le gouvernement de Si Abbas : en agissant sur le revenu disponible (allocations, éxonérations fiscales…), le Maroc échapperait aux sanctions de l’Organisation mondiale du commerce, qui traque prioritairement les subventions sur les prix. Et là, adieu la Caisse de compensation.

 
 
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