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Propos recueillis par Youssef Ziraoui
Interview. Ma vie après Hassan II
Ecrivain et musicienne, la benjamine des filles Oufkir est la dernière de la famille à sortir son livre (La vie devant moi, Ed. Calmann-Lévy), à 44 ans. Entretien.
Bio express.
1963 : Naissance à Rabat.
1972 : Emprisonnement à Assa, dans le sud du Maroc.
1987 : Tentative dévasion.
1996 : Arrivée à Paris.
2002 : Première montée sur scène à Paris.
2008 : Sortie de La vie devant moi. |
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A lorigine, comme au final, la douleur
Lidée dun livre a longtemps germé dans mon esprit. Dans un premier temps, jai écrit un roman, cétait en 1998. Quand je lai proposé à ma maison dédition, on ma répondu quon préférait une autobiographie. Sachant que plusieurs membres de ma famille sétaient déjà prêtés à lexercice, jai refusé. De plus, je ne voulais plus entendre parler de ma vie passée. Ce livre nest pas une thérapie, car cest toujours une torture que de replonger dans ce passé.
Même avec mes amis les plus intimes, je nai jamais évoqué cette période demprisonnement. Le fait dexposer cette intimité, ça me coûte. Mais un beau jour, lidée mest venue décrire la vie de la petite fille que jétais. Il ny a pas de fiction dans ce livre. Personne ne ma aidée. Jaurais pu avoir recours aux services dun nègre, mais jai préféré me débrouiller toute seule. Il y a dailleurs eu très peu de corrections. Pas une virgule na été changée sans mon autorisation. La vie devant moi, cest une manière de dire que jai laissé derrière moi une partie de ma vie. Cest ce qui a fait que jai développé une certaine intensité de vivre, par déformation professionnelle (rires). Cest aussi une manière de dire que, quels que soient les deuils que jai pu faire, il me reste toute la vie devant moi. Chaque jour est un cadeau du ciel. Je ne sais pas si je crois en Dieu, mais japplique les trois religions du Livre sans jamais en ouvrir un. Dieu nous a abandonnés, mais en même temps, il nous a permis den sortir vivants. Quelque part, cest quune étoile nous protège. |
Hassan II est mort, moi aussi
Mon livre a été écrit sous la forme dun dialogue avec Hassan II. Cest venu naturellement. Je lui demande pourquoi cet acharnement, mais ma question demeure en suspens, car Hassan II est mort sans jamais expliquer ses motivations, ni même sexcuser. On me demande souvent si je suis prête à pardonner. La question quon ne me pose jamais, cest si on ma déjà demandé pardon. Nous avons souffert dun pouvoir absolu et de ses dérives moyenâgeuses... Mais jamais, au grand jamais, nous navons reçu des excuses officielles. Cela aurait pu me faire tourner la page, çaurait été une manière de faire le deuil une bonne fois pour toutes, car jai limpression dêtre morte plusieurs fois. On a tué cette petite fille que jétais. À la mort de Hassan II, je pensais que jirais mieux, que mon malheur serait fini. Jai poussé un immense cri de soulagement. Le roi disparu, javais le droit de vivre ma vie. Enfin, cest ce que je pensais, car les séquelles de la prison étaient toujours présentes. Si Hassan II avait émis un regret franc, jaurais peut-être accepté de le rencontrer à ma libération. |
Famille brisée, recomposée
Certains croyaient que jétais brouillée avec ma mère, mes frères et surs, parce que je nai nommé personne dans mon livre. En fait, je voulais juste raconter mon histoire, celle de mon incarcération. La famille Oufkir est soudée de fait. Elle lest, comme peuvent lêtre toutes les familles, et aussi parce que ses membres sont des compagnons de route. Certains ont tenté de se suicider pendant leur incarcération, pour passer un message à nos geôliers. Nous avons procédé de la sorte après avoir compris quon devait tout tenter. Même si plusieurs y laissaient leur vie, ils préféraient mourir pour espérer vivre. Aujourdhui encore, les séquelles de lemprisonnement sont présentes. Certains souffrent plus que dautres
Quand je sais quun des miens va mal, je vais forcément mal. La liberté est un autre combat auquel nous nétions pas préparés. Nous navons pas consulté de psy à notre libération. Quand on se voit, ça nous rappelle le passé. La vie nous happe, ça peut tirer vers larrière. |
Le crime dêtre en prison
Les premières années dincarcération, nous étions convaincus de notre innocence. Mais plus on sacharnait sur moi et sur ma famille, plus je me sentais coupable. Certes, ce nest pas cartésien, mais à force de subir les autres, on commence à demander pardon. Dailleurs, plusieurs personnes ont essayé de justifier linjustifiable, dexpliquer le traitement inhumain qui nous a été réservé. Cest vrai quon est entrés à neuf et on a réussi à en sortir en un seul morceau. Mais tous avec des séquelles. Je voudrais à ce propos rendre hommage aux deux cousines de ma mère, qui nous ont accompagnée dans cette tragédie. Toute ma vie ne suffirait pas à leur demander pardon. Si Achoura vit en France dans des conditions décentes, Halima est décédée deux ans après la libération, dune maladie grave, un cancer intestinal. Cest une fille qui na rien vécu. Elle a été emprisonnée à lâge de 18 ans. À sa sortie, elle na vécu que deux ans de liberté, mais dans des conditions atroces. Bref, une vie broyée
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Mohammed VI et moi
Les premiers temps, on a essayé de nous faire croire que lon nous avait emprisonnés pour nous protéger du peuple marocain, qui nous en voulait, et qui aurait pu vouloir se venger sur nous. Cétait évidemment faux. Ce nest pas le peuple marocain qui nous a punis, mais un seul marocain, qui sen est pris à ma famille et à moi : Hassan II. Je ne renie pas le Maroc pour autant, je suis convaincue de ma marocanité, personne ne pourra me lenlever. Cela dit, le pays me rappelle des souvenirs tellement traumatisants que, quand jy viens pour visiter ma mère qui habite Marrakech, je fais des passages éclairs. Je profite de la présence de ma mère, je me remets à larabe, et jen profite aussi pour manger des couscous et des tagines (rires). Je sais que ce qui est arrivé ne se reproduira plus, mais je ne sais pas combien de temps il me faudra pour oublier. Quand je vois des hommes en uniforme au Maroc, il marrive encore davoir quelques frayeurs. À lépoque de Hassan II, quand je rentrais au Maroc, les policiers ne manquaient pas de me demander ma carte didentité nationale quand je leur présentais mon passeport français. Mais depuis lavènement de Mohammed VI, je nai plus ce genre de tracasseries. Jai rencontré le roi après ma libération, alors quil était encore prince héritier. Il était simple, courtois. Comme le veut le protocole, je voulais lui embrasser lépaule. Mais il a refusé, il a préféré quon se fasse la bise, le plus simplement du monde. Il ma paru très sensible. Je ne lai plus revu depuis. À la sortie du livre, je lui ai envoyé un exemplaire dédicacé où je madresse à lui simplement. Je dis que je voudrais quil sache que je ne le mêle, ni de près ni de loin, aux actes de son père. Je nai pas eu de retour pour linstant, mais La vie devant moi a reçu son visa dentrée au Maroc. On peut interpréter cela comme une réponse. |
Indemnisée, pas réhabilitée
Sur Internet, de fausses informations circulent, selon lesquelles je naurais touché que 1800 euros en guise de dédommagement. Cest faux. Jai perçu 170 000 euros de la part de lInstance équité et réconciliation (IER), pendant la période de Noël. Cela peut paraître énorme mais, en réalité, cela ne permet même pas davoir un toit sur la tête. Jai utilisé une partie de largent à lachat de matériel de musique et suivre des cours de chant et de guitare. Quant à la fortune de mon père et aux biens de ma mère, je ne pense pas à les récupérer. Je demande seulement que justice soit faite, car le montant que nous avons reçu est ridicule. Quand, dans le livre, je demande une indemnisation de deux millions de dollars - cest plus ou moins la somme allouée aux frères Boureqat par Hassan II - pour acheter une bergerie dans les Vosges, cest une plaisanterie. Aucune somme ne peut justifier ce quon a enduré, mais elle peut nous permettre dêtre à labri et de vivre décemment. |
Mon père, lami du roi
Lidée dun livre a longtemps germé dans mon esprit. Dans un premier temps, jai écrit un roman, cétait en 1998. Quand je lai proposé à ma maison dédition, on ma répondu quon préférait une autobiographie. Sachant que plusieurs membres de ma famille sétaient déjà prêtés à lexercice, jai refusé. De plus, je ne voulais plus entendre parler de ma vie passée. Ce livre nest pas une thérapie, car cest toujours une torture que de replonger dans ce passé.
Même avec mes amis les plus intimes, je nai jamais évoqué cette période demprisonnement. Le fait dexposer cette intimité, ça me coûte. Mais un beau jour, lidée mest venue décrire la vie de la petite fille que jétais. Il ny a pas de fiction dans ce livre. Personne ne ma aidée. Jaurais pu avoir recours aux services dun nègre, mais jai préféré me débrouiller toute seule. Il y a dailleurs eu très peu de corrections. Pas une virgule na été changée sans mon autorisation. La vie devant moi, cest une manière de dire que jai laissé derrière moi une partie de ma vie. Cest ce qui a fait que jai développé une certaine intensité de vivre, par déformation professionnelle (rires). Cest aussi une manière de dire que, quels que soient les deuils que jai pu faire, il me reste toute la vie devant moi. Chaque jour est un cadeau du ciel. Je ne sais pas si je crois en Dieu, mais japplique les trois religions du Livre sans jamais en ouvrir un. Dieu nous a abandonnés, mais en même temps, il nous a permis den sortir vivants. Quelque part, cest quune étoile nous protège. |
Après le bagne, le HLM
À 44 ans, je narrive toujours pas à conjuguer amour et liberté. Lidée de mattacher à quelquun au point de me marier ne me passe pas par lesprit. Cest clair quil marrive encore de me sentir seule au monde, même si je tiens à dire que je ne suis pas à plaindre. Je vis aujourdhui, à Paris, dans un HLM de 20 mètres carrés. Il y a quelque temps encore, je touchais le RMI, mon seul revenu. Avec lavance touchée pour le livre, je ny ai plus droit. Tant mieux si le livre devient un best-seller, mais on en est encore loin, même si les ventes se comportent bien. Nous avons édité 11 000 exemplaires, tous écoulés. Du coup, le livre a été réimprimé. Si ni la littérature ni le chant ne me permettent de vivre, je me remettrai aux petits boulots, comme cétait le cas quand je suis arrivée en France, où jai notamment été hôtesse daccueil. Il faut bien payer son loyer
Jai connu la faim, comme jen parle dans mon livre. Elle prend une telle dimension quelle se mue en misère mentale. On est prêt à manger nimporte quoi. Les premières années en prison, cétait sardine et pain sec au menu. Par la suite, on mangeait ce quon avait sous la main. Jaurais même pu griller des rats à un moment de ma vie. Aujourdhui, je déteste ressentir la faim. Quand, dans un café, je vois quelquun à côté de moi manger un plat chaud, alors que je nai pas les moyens de me le payer, çen devient insupportable. Je ne regrette pas ma vie antérieure, ne serait-ce que parce que je nai pas le souvenir dun passé fastueux. Je me rappelle seulement dune grande maison avec piscine, avec un personnel à notre service
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Nass El Ghiwane for ever
Fine ghadi biya khouya a été écrite pour ma famille. Cest lun des leaders des Nass El Ghiwane, un de mes groupes préférés, qui me la déclaré il y a quelques années. Je compte dailleurs reprendre cette chanson dans mon répertoire et, pourquoi pas, dans mon premier album. La musique, cest toute ma vie. Cela fait environ quatre ans que je suis dans la chanson française à texte. Je ne sais pas si je pourrais en vivre un jour, mais ceux qui lont écoutée ont émis des critiques plutôt positives. Ma mère aurait voulu que je sois médecin. Si je navais pas été emprisonnée, peut-être que jaurais suivi des études supérieures assez poussées, mais je veux tenter laventure musicale. La musique a toujours été un rêve denfant et, plus que cela, une vocation. Quand je suis arrivée en France en 1996, la première chose que jai faite, cest descendre les Champs-Élysées, en écoutant The show must go on à plein tube. À deux heures trente du Maroc, javais gagné deux siècles de liberté. Je ne dis pas que la France est un pays où les droits de lhomme sont respectés à 100%, mais jai juste eu le sentiment daller mieux. Cela fait douze ans que jy habite et je nai jamais été contrôlée. |
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