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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Zeghari

Reportage. Une caravane pour la vérité

Mohamed Sebbar, président du FVJ,
dirige le sit-in devant la caserne des
pompiers à Nador. Sur la banderole
déployée sont écrits les noms des
disparus des émeutes de 1984.
(TNIOUNI)

Après la découverte de la fosse commune de Nador, le Forum vérité et justice (FVJ) a tenu à marquer le coup, en organisant une caravane vers le sinistre lieu. Récit d’une journée pour la mémoire.


Vendredi 30 mai, 22 heures. Une trentaine de personnes sont rassemblées devant le siège rbati du Parti de l’Istiqlal. Ces militants d'ONG de défense des droits de l'homme (AMDH, OMDH, Amnesty International…) attendent le départ de l'autocar affrété par le Forum
vérité et justice. Destination Nador, où ils doivent rencontrer des camarades venus de Casablanca, d'Al Hoceïma et de Berkane, pour “célébrer” une découverte macabre. Le 29 avril, le sous-sol de la caserne de la Protection civile de la ville livrait les dépouilles de seize personnes. Et cette fois-ci, l'information est officielle : il s’agit d’un charnier, où étaient ensevelies des victimes des émeutes de janvier 1984.

Les passagers commencent à prendre place, se préparant au périple qui durera 8 heures. Et déjà, une ambiance bon enfant s'installe dans le bus. On entonne les habituels chants militants, on se lance dans des débats enflammés… aussitôt tempérés par l'humeur égale d'un Mohamed Sebbar. Le président du FVJ enchaîne blagues et bons mots, qui arrachent de francs rires. On se croirait volontiers dans l'une de ces excursions de collégiens, n'était-ce l'âge des passagers. Et l'objet du voyage.

Vingt-quatre ans après
Samedi matin, les premiers bus commencent à arriver sur les lieux. Le rendez-vous est donné à 10 heures tapantes dans le quartier Nador Al Jadida, à quelques centaines de mètres de la fameuse caserne. C’est l’arrivée du bus de Rabat qui donne le coup d’envoi des “festivités”. “Mohamed Sebbar est là, on peut y aller !”, entend-on dans les grappes de militants. La marche commence. Banderoles et photographies de disparus sont brandies, et les slogans, lancés en chœur, donnent le rythme de la procession. Formée par quelque 800 personnes, celle-ci se dirige vers la caserne des pompiers, traversant les chemins boueux et les terrains en construction. Dans le cortège, une mère pleure toujours son fils de 11 ans, tué par balle, alors qu’il jouait devant la maison familiale. Abdeslam Mourabit, lui, est venu raviver la mémoire de son frère cadet. “Najim avait 14 ans. Il est parti à l’école voir si les cours étaient maintenus. Il n’est jamais revenu, soupire-t-il. Nous voulons juste qu’ils nous rendent sa dépouille pour qu’on l’enterre dignement”. La marche s’arrête devant le QG des pompiers, gardé par un cordon de sécurité d’une vingtaine de militaires et de policiers. Le message est clair : le cortège n'ira pas plus loin. “De toute façon, nous n’avons pas demandé à voir la fosse, explique Sebbar. Nous sommes ici pour faire un travail de mémoire et apporter notre soutien aux familles des victimes”. À défaut de pénétrer dans la caserne, les organisateurs pressent les manifestants à former un cercle devant la garnison et observer une minute de silence. Mohamed Sebbar prend la parole pour rappeler les revendications habituelles de son mouvement : “Il faut rétablir la vérité sur les exactions commises et juger les responsables”.

Chercher, encore et encore
La vérité qu'évoque Sebbar sort de la bouche de quelques manifestants, qui se relayent pour raconter la même histoire. Celle d'une manifestation contre les hausses de prix qui a dégénéré en émeute, et à laquelle les forces de l’ordre ont répondu par des tirs à balles réelles. Les blessés et les morts, qui se comptent par dizaines, sont acheminés vers l’hôpital El Hassani. La plupart n'en reviendront jamais. “J’ai vu mon frère empilé parmi d’autres corps dans une ambulance, soutient ce témoin. Quand je suis parti le chercher à l’hôpital, les gendarmes m’ont assuré qu’il n’y avait personne qui correspondait à son signalement”. 24 ans plus tard, il sait enfin ce qui est advenu de son frère. Toutes les familles de victimes n'auront pas cette chance. Le procureur du roi a annoncé la découverte de 16 squelettes, chiffre en adéquation avec le nombre de morts annoncé par les autorités au lendemain des émeutes… mais bien inférieur aux 200 morts rapportés alors par la presse espagnole. “Il faut continuer à chercher. Il y a sûrement d’autres fosses communes dans la ville”, affirme Abdeslam Bouteyeb, vice-président du FVJ. Pour preuve : les familles de disparus présentes sur place dépassent largement la quinzaine.

11h 30, fin de la marche. Les cars reprennent la route vers le centre-ville pour la suite du programme. Celui-ci comprend une pause déjeuner, suivie d'une conférence sur le thème des droits de l’homme. Forcément. Entre deux salades et une friture de poissons, les discussions reviennent invariablement sur les charniers et l’identification des victimes. “Le ministère de l’Intérieur a rapidement affirmé que les ossements trouvés à Fès datent de 2 siècles, alors que les tests ADN effectués sur les ossements découverts à Casablanca il y a trois ans n’ont toujours pas donné de résultats”, s’étonne ce militant en décortiquant sa crevette. Quelques heures plus tard, changement de décor. Dans une salle de la Chambre de commerce et d’industrie de la ville, le FVJ disserte de droits humains, devant un parterre de militants et, surtout, de survivants des événements de 1984. Parmi eux, Benaïssa Belghiane, qui se souvient encore de ce 19 janvier : “Je rentrais chez moi quand j'ai été arrêté par des éléments des Forces auxiliaires. Ils m’ont emmené au commissariat. Ils m’ont bandé les yeux et m’ont torturé pendant 12 jours, avant de me conduire au tribunal”. Le jugement s’est déroulé à huis clos. Verdict : 10 ans d’emprisonnement.

À la sortie de la conférence, des membres du FVJ s'alignent devant le boulevard. Sous l’œil “bienveillant” d’une dizaine de policiers, ils tracent à la craie, à même l’asphalte, le thème de la caravane : “Pour la découverte de toutes les fosses communes et l’établissement de la vérité”.



Objectif. Après les bagnes, les charniers

Le Forum a ouvert le bal des caravanes dès 2000, avec un sit-in devant le bagne de Tazmamart. Suivront des manifestations similaires à Kelâat Mgouna, Agdz, Derb Moulay Chérif, à Casablanca, et le PF3 à Rabat. En tout, le Forum a organisé pas moins d'une douzaine de caravanes, essentiellement en direction d’anciens centres de détention secrets. Mais les bagnes ne sont pas l'unique cible des militants du FVJ. Depuis 2002 déjà, le FVJ s'était déplacé à Paris, pour tenir un sit-in devant la Brasserie Lipp, lieu historique de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. Quant à la caravane de Nador, elle a la particularité d’être la première à visiter une fosse commune datant des années de plomb. Et, à en croire les responsables de l'association, elle ne sera pas la dernière. “Nous continuerons à programmer ces convois pour tous les charniers qui seront découverts à l’avenir”, promet Abdeslam Bouteyeb, vice-président du Forum.

 
 
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