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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Sanaa Elaji

Société. Une vie de kessala

(AFP)

Des journées de 14 heures, des revenus aléatoires et un lieu de travail singulier… Plongée dans le quotidien d’une profession pas comme les autres.


À six heures du matin, Halima a déjà un pied hors du lit. Alors que les ruelles de son quartier, dans l'ancienne médina de Casablanca, commencent à peine à s'animer, cette fringante septuagénaire débute sa journée. Les réveils aux aurores, elle a fini par s'y habituer. C'est sa profession de kessala qui les impose. Un métier bien particulier, qu'elle
exerce depuis plus d'une trentaine d'années. Direction : le hammam où elle officie, situé aux Roches noires, et qui fait définitivement partie de sa vie. “J'ai débuté dans ce hammam dans les années 70. Mais j'ai travaillé dans un autre hammam pendant six ans, avant de revenir à la case départ”, raconte-t-elle avec un sourire désabusé. Dès son arrivée sur son lieu de travail, Halima sacrifie à un rituel immuable : elle se débarrasse de sa jellaba, prépare le thé, pendant que ses collègues se chargent du pain et du beurre. Ce n'est qu'après un copieux petit-déjeuner, partagé avec les autres kessalate, que la journée peut commencer. Une longue journée. “On commence vers sept heures pour terminer vers 10 heures du soir. Et les week-ends, on peut rester jusqu'à minuit, explique-t-elle. Quant à celles qui viennent plus tôt, elles n’ont généralement pas besoin de nous”. D'autres ne peuvent se passer de leur “kessala attitrée”. C'est le cas de cette habituée qui fait son entrée vers 8 heures. Elle exige les services d’une collègue de Halima. “Il y a des clientes qui préfèrent telle ou telle kessala. D’autres prennent simplement celle qui est disponible”, nous explique-t-elle. D'ailleurs, Halima s'enorgueillit d'avoir le plus de fidèles dans ce hammam, “parce que je prends bien soin d'elles”, poursuit-elle, scrutant l'entrée, dans l'attente d'une hypothétique cliente. Celle-ci arrive finalement environ une heure plus tard, une trentenaire qui ne semble pas dans le besoin. Un généreux pourboire en perspective ? “Il n’y a pas de tarif déterminé. Chacune paie selon ses capacités et sa générosité”, argumente Halima. Les largesses des clientes varient de 15 à 40 DH, et dépassent rarement les 50 DH. “Ne vous fiez pas aux apparences ! J’ai eu une fois une cliente toute bardée d’or. Mon travail terminé, je l’ai attendue à l’extérieur. Elle s’habilla sans même faire attention à moi. Et s’en alla tranquillement”, poursuit Halima, mi-blasée, mi-amusée. L'anecdote n'a rien d'exceptionnel, elle fait simplement partie des “risques du métier”.

Entre 0 et 200 DH par jour
Il est 11 heures. L'heure du déjeuner approche. Une kessala, oisive, est dépêchée chez le boucher du coin. Elle en ramène de la viande. Gratis, comme tous les jours. “C'est payé par le patron. Mais les légumes du tajine, c’est pour notre pomme”, précise Halima. Pas de quoi se plaindre, déjà que la générosité alimentaire du patron n’est pas courante dans le secteur. Les patrons de hammam ne sont en effet tenus par aucune obligation envers les kessalate. Seule la “préposée aux affaires” est rétribuée à quelque 150 DH par semaine, en plus d’un dirham par paquet gardé. Quant à la kessala, elle n'est payée que par ses clientes. Et les recettes quotidiennes sont pour le moins aléatoires, oscillant entre zéro et 200 DH. Résultat, les revenus mensuels d'une kessala, dans un hammam assez bien achalandé, tourneraient autour du SMIG. Et pour améliorer l'ordinaire, certaines vendent sur place du savon, des rasoirs et autres accessoires de bain.

Vers 13 heures, c'est la pause déjeuner. Le repas est pris en groupe, dans un petit espace à l’abri des regards. L'occasion de papoter un peu, de raconter la petite mésaventure avec telle cliente, de dénigrer l'avarice de telle autre… Mais pas question de s'éterniser, encore moins de s'abandonner à une improbable sieste. Le repas terminé, les kessalate reprennent leurs postes et leurs gants, dans l'attente de nouveaux corps à “travailler”. “Ici, on se connaît et on se respecte, mais dans d'autres hammams, les problèmes entre kessalate sont la règle, lance Halima. Elles en arrivent parfois aux mains !”. Aucune des kessalate n'en aura finalement besoin cette journée. Vers 16 h, Halima a déjà gommé huit femmes, et empoché plus de 200 DH. Une bonne journée. Il y a aussi les journées sans. Halima et ses copines aident alors les baigneuses à remplir leurs seaux, moyennant un petit backchich. C’est toujours bon à prendre.

Il est 20 h, Halima s’allonge sur une chaise longue, réservée aux kessalate. Après 10 clientes, et 250 DH, il est peut-être temps de souffler. Et à 70 ans passés, il est peut-être également temps de se reposer.

 
 
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