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Par Nina Hubinet,
correspondante en France
France. La mariée nétait pas vierge
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Rachida Dati, ministre de la Justice
française, a dabord approuvé
lannulation du mariage
avant de demander au procureur de faire
appel du jugement.
(AFP)
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À Lille, un mariage a été annulé parce que la mariée avait menti sur sa virginité. Un jugement inédit, qui a soulevé une vague dindignation tous azimuts. Retour sur une affaire bien plus complexe quen apparence.
Lorsque son avocat lui a appris, lundi 2 juin, que le procureur de Lille allait faire appel de lannulation de son mariage, Y. a simplement répondu : Je refuse. Mais cette protestation spontanée était inutile : le cours des choses lui avait déjà échappé. La ministre de la Justice, |
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Rachida Dati, venait de demander que le parquet général interjette appel du jugement, une procédure exceptionnelle qui ne prend pas en compte la volonté des deux parties. Y. a eu beau dire Jai ma vie à reconstruire. Je suis en train dêtre broyée par un système, comme le rapporte son avocat, il ny avait pas moyen de revenir en arrière.
Cest tout le paradoxe de cette affaire : bien que les premiers concernés, lex-mari et lex-épouse, veulent tourner la page, leur histoire personnelle s'est transformée en polémique nationale. Droit des femmes, charia, répudiation, laïcité, communautarisme
toutes les valeurs et tous les démons de la République ont été invoqués, avec un discernement inégal, dans le tourbillon politico-médiatique qui a suivi la révélation, jeudi 29 mai, par Libération, du jugement rendu le 1er avril par le Tribunal de grande instance de Lille.
Lhistoire a dabord été racontée fin mai dans un article de la revue juridique Recueil Dalloz. Elle est tristement simple. Le 8 juillet 2006, X., un ingénieur dune trentaine dannées, Français né à Fès, épouse Y., de dix ans sa cadette. Leurs familles, musulmanes, les ont présentés lun à lautre. Il la croit vierge, elle ne lest pas, réalité quil découvre lors de la nuit de noces. Vers 4h du matin, le père du marié raccompagne aussitôt la jeune mariée chez ses parents.
Laver son honneur
Deux semaines plus tard, Y. est assignée en justice pour tromperie : son époux a demandé lannulation du mariage, invoquant le mensonge de sa promise sur sa virginité. Un mensonge contraire, argumente-t-il, à la confiance réciproque qui caractérise la vie conjugale. Le choix de lannulation, et non du divorce par consentement mutuel, permettrait au mari de laver son honneur.
Y. sadresse alors à un avocat, qui lui assure quun juge ne pourrait jamais aller dans le sens dune demande en nullité pour une telle motivation si tel nétait pas son souhait. Craignant de sengager dans une procédure longue de plusieurs années, Y. choisit de reconnaître son mensonge et, ce faisant, dacquiescer à la demande dannulation. Cette reconnaissance des faits permet à Y. de retrouver sa liberté. Doù une décision de justice inédite en France : un mariage annulé pour cause de mensonge de la mariée sur sa virginité. Car lannulation du mariage se base sur larticle 180 du Code civil, qui indique : "S'il y a eu erreur dans la personne, ou sur des qualités essentielles de la personne, l'autre époux peut demander la nullité du mariage. La virginité devient ainsi une qualité essentielle de la mariée, sur laquelle lépoux a été trompé. Cest cette désignation de la virginité de la mariée comme qualité essentielle qui a déclenché la polémique. Même sil ne sagissait que dun arrangement entre les deux parties, pour en finir au plus vite, une jurisprudence en est née. Tout autre homme désapprouvant la non-virginité de sa femme, et qui ne laurait découverte quune fois lunion conclue, aurait pu, avant le lancement de la procédure dappel, invoquer cette décision pour appuyer une demande dannulation.
Sacralisation du communautarisme ?
La décision en elle-même scandalise. La philosophe et écrivain Elizabeth Badinter réagit dès le 29 mai en parlant de sa honte pour la justice française : Je suis ulcérée par la décision du tribunal, parce que la sexualité des femmes est une affaire privée et libre en France, absolument libre, a-t-elle déclaré sur France Inter, arguant que la décision du tribunal accentue la pression sur les jeunes filles musulmanes au lieu de les défendre. Les associations féministes montent ensuite au créneau. Sihem Habchi, la présidente du mouvement Ni putes ni soumises, lance une pétition intitulée Ni vierges ni soumises et appelle à manifester dans toute la France. Nous marchons à grands pas vers une sacralisation du communautarisme par la justice, un glissement vers linstitutionnalisation du relativisme culturel, s'alarme-t-elle. Quant à la secrétaire d'Etat à la politique de la Ville, Fadéla Amara, elle parle d'une vraie fatwa contre l'émancipation des femmes.
Les politiques emboîtent le pas, dénonçant, à gauche comme à droite, une décision inconcevable, une régression du statut de la femme. Frédéric Lefèvre, le porte-parole de lUMP, demande la saisine de la Cour de cassation, procédure qui permettrait de dire clairement que la virginité ne peut être considérée comme une qualité essentielle de la mariée, sans pour autant casser le jugement.
Dans ce concert de protestations, où les visées électoralistes ne sont pas absentes, une seule voix se démarque : celle de la garde des Sceaux. Rachida Dati estime que ce jugement est aussi un moyen de protéger la personne (la jeune femme, ndlr) qui souhaite peut-être se défaire du mariage. La ministre de la Justice avait fait annuler son propre mariage, décidé sans le vouloir, comme elle le révèle dans son autobiographie, Je vous fais juge (Grasset, 2007). Mais Rachida Dati demande finalement au procureur de faire appel du jugement, probablement sous la pression de son camp politique. Lors dune passe darmes sur le sujet à lAssemblée nationale, elle accuse la gauche dêtre responsable du repli identitaire dans les banlieues par sa politique des grands frères : Jai échappé à votre politique et cest ce qui vous dérange, lance-t-elle aux députés socialistes, indignés.
Dans ce psychodrame national, on oublie presque la jeune femme que chacun dit vouloir défendre. Le renvoi en appel est loin darranger ses affaires. Mais pour beaucoup, la jurisprudence découlant du jugement initial est trop dangereuse. Ce scandale est bénéfique, il permet de mettre les choses au clair dans notre société, se félicite Me Linda Weil-Curiel, avocate au barreau de Paris et membre de la Ligue du droit international des femmes.
Une mise au point dautant plus nécessaire que les jeunes Françaises de familles musulmanes sont de plus en plus nombreuses à avoir recours à la réfection de lhymen depuis quelques années. "Lexigence de virginité au mariage revient en force depuis la fin des années 1980", confirme Sihem Habchi, présidente de NPNS. Et les jeunes filles, sous la menace dun "retour au bled" ou de violences physiques, nont souvent pas dautre choix que de faire le grand écart entre une liberté sexuelle conquise de haute lutte et le retour des valeurs conservatrices. |
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Virginité. Entre écrits saints et pratiques
On ne trouve aucun passage dans le Coran qui dit explicitement que la jeune fille doit être vierge à son mariage. Cependant, la chasteté est recommandée aux célibataires, hommes comme femmes (Sourates 17 et 24), tandis que les relations sexuelles et le plaisir charnel sont encouragés dans le cadre du mariage. Le péché d'avoir des rapports sexuels hors mariage est un tort uniquement envers Dieu, précise ainsi le site de la Ligue française pour la femme musulmane. Plus que la religion, cest la pratique qui, dans les sociétés patriarcales méditerranéennes, a imposé la coutume de la virginité de lépouse et du drap taché de sang après la nuit de noces. Le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, sest lui-même dit surpris de la décision du tribunal de Lille, qualifiant lexigence de virginité de doléance traditionnelle. Comme lont fait remarquer les féministes dans laffaire du mariage annulé, personne na demandé au mari si lui-même était vierge : le jugement introduit ainsi une inégalité homme-femme, dautant que la virginité masculine est impossible à prouver. |
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