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N° 327
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem s’est dit que les Marocains étaient devenus les Suisses…

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Le changement d’horaire a permis à Zakaria Boualem, l’infatigable héros de cette page colorée, de poser un regard nouveau sur ses compatriotes. Il se doutait bien, notre homme, que le Marocain, globalement, n’était pas le plus vif d’esprit des bipèdes du globe terrestre, mais là, nous avons basculé dans le grand n’importe quoi. La semaine précédant la délicate opération, il a passé de longues heures à expliquer à sa famille en quoi consistait le changement. Il a dû faire face à des questions déstabilisantes, comme ce vieil oncle qui lui a demandé de lui préciser, heure par heure, le nouvel horaire. Il a ainsi du expliquer que si 10 heures du matin devenait 11 heures, alors 11 heures devenait midi et que, du coup, midi devenait 13 heures. Sur la demande de son oncle, il a ainsi parcouru l’ensemble des heures disponibles sur sa montre avant de devoir affronter la terrible question suivante :

Ok, j’ai compris pour 10 heures, mais 10 heures et demie, alors, ça devient quoi ?
Ben, ça devient 11 heures et demie…
Ahh… et jusqu’à quand ?
Euh… jusqu’à ce qu’il ne soit plus dix heures et demie.
Mmmm. Et on va rester comme ça longtemps, avec une fausse heure ?
Non, jusqu’à ce qu’on change de nouveau d’horaire
On va revenir à l’ancien ?!!!
Oui, à la fin de l’été.
ça sert à rien, donc… C’est louche, cette histoire.

Il a découvert que certains refusaient tout simplement le nouvel horaire. Par principe. Un peu comme ces gens qui continuent à parler en rial et en minioule franques - millions de centimes pour les non initiés - alors que leurs parents eux-mêmes n’ont jamais connu ces devises. Il a aussi découvert que les Marocains, contrairement à ce que propage la croyance populaire, était des gens particulièrement rigoureux. Ils se sont insurgés contre ce bouleversement de leurs habitudes : “Comment ? Nos journées sont organisées avec précision. Nos emplois du temps sont scrupuleusement optimisés, et vous venez soudain nous frapper tout cela avec le zéro en décidant de changer d’horaire ! C’est un scandale…”

Le Marocain est fragile, c’est comme ça. À en juger par la masse d’articles traitant des problèmes psychologiques dus au changement d’horaire, des difficultés des écoliers les pauvres, de la souffrance intense des étudiants qui doivent se réveiller une heure plus tôt, Zakaria Boualem s’est dit que les Marocains étaient devenus les Suisses…

Et puis il y a ce collègue de bureau, devenu musulman hardcore depuis trois semaines - le temps de se faire pousser une petite barbe - et qui a décrété, avec cet aplomb que nous connaissons tous : “Cet horaire est h’ram ! Personne n’a le droit de changer l’heure de la prière”. Il n’a pas parlé des sionistes, mais on était pas loin d’un mini-jihad… Rendu un peu irritable par le fait de se coucher plus tard pour la prière d’al ichaa, il a refusé d’entendre les arguments du Boualem.

Le Guercifi, pour sa part, vit plutôt bien ce changement d’horaire. Il a l’impression d’avoir du jour en plus, un peu plus de temps pour ses loisirs. Le problème, c’est qu’il n’en a pas - de loisirs, s’entend. Le sport lui fait peur, la culture encore plus. Reste l’Euro, qui démarre aujourd’hui et qui le comble de joie. C’est très bien.

Avant de terminer, un petit extrait du journal Al Bayane, qui met le doigt sur un problème important, la cherté de la vie : “Aucune mesure n’est prise par les responsables, les prix continuent librement leur escalade… le pouvoir d’achat des déshérités ne s’est absolument pas amélioré depuis le début de l’année… au contraire, la détérioration ne fait que s’accentuer”. En page quatre du même journal, un article tout aussi saisissant : “La constipation, un mal dont on se soucie peu”. Ces deux informations sont exactes, pertinentes, percutantes. Mais le numéro du journal Al Bayane date du 22 mai 1977. Tout change, et rien ne change.

 
 
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