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Révélations. Appelez-moi Mehdi Qotbi
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N° 328
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Editing TelQuel

Révélations. Appelez-moi Mehdi Qotbi

Mohamed Qotbi, de son vrai nom,
se livre comme jamais.
(TNIOUNI)

Le célèbre peintre et lobbyiste vient de publier une autobiographie (Palette d’une vie, éditions Le Fennec) riche en anecdotes personnelles, parfois surprenantes. Morceaux choisis.


La misère quand, soudain, Mahjoubi Aherdane…

“J’allai savourer quelques moments de répit en flânant dans les beaux quartiers de Rabat. Cette liberté provisoire avait un goût amer car je savais qu’à mon retour, les coups pleuvraient. Je ruminais. C’est alors que j’aperçus une très belle voiture. Une Ford Mustang. Les voitures de
marque étaient très rares, à l’époque, dans les rues de Rabat. Tout de suite, j’ai considéré que cette voiture-ci ne pouvait appartenir qu’à quelqu’un d’important. Peut-être même à un ministre. Je me suis pris à espérer : “Voilà la solution pour ne pas être tabassé ce soir !”. Je choisis d’attendre que le propriétaire revienne, et de jouer le tout pour le tout. Quand l’homme est arrivé, vêtu comme un lord et accompagné de son épouse, une Européenne, très belle, très élégante et blonde, je suis allé au devant de l’apparition en disant : “Monsieur le ministre, il faut trouver du travail pour ma sœur !”. Mon audace eut le don d’amuser la jolie dame. Je venais, sans le savoir, de demander une faveur au ministre de la Défense nationale de l’époque, Mahjoubi Aherdane ! Et plutôt que d’envoyer balader ce gamin culotté, Aherdane a accepté de m’aider et m’a proposé de venir le voir à son bureau le lendemain”.

Malika Oufkir, James Brown & co
“J’allais souvent rejoindre Ouzine, le fils aîné du ministre Aherdane. Il tenait son “QG” dans un café glacier, La Dolce Vita, qui était le lieu branché du moment, juste derrière l’hôtel Balima. C’est Ouzine qui m’avait inspiré mon évasion au Lycée militaire et il restait un modèle. Il était plus âgé que moi et possédait tout ce dont je rêvais à l’époque. Ouzine portait les cheveux longs. Il disposait d’une Volkswagen Coccinelle trafiquée, aux couleurs criardes. Il adorait chanter. Il avait une belle voix et quand il interprétait les tubes de Dylan, aucune fille ne pouvait résister à son charme. J’avais plus ou moins le même âge que Selim, le cadet de la famille, mais je m’amusais beaucoup plus avec Ouzine, grand fêtard. Un après-midi, nous étions sortis en groupe et Ouzine nous raccompagnait en voiture. J’étais à l’arrière avec Malika Oufkir. Elle était belle, mais je crois que j’étais principalement impressionné par son patronyme, synonyme de puissance. La maison de la famille Aherdane était voisine de celle du colonel Chenna, le grand-père maternel de Malika. Sans doute n’avait-elle pas la permission de sortir car, en arrivant dans le quartier, elle s’était cachée, posant sa tête sur mes genoux, pour ne pas risquer d’être vue de l’extérieur. J’étais troublé et fier, simplement de cette soudaine proximité avec la fille de l’homme fort du Maroc, le Général Oufkir…

La jeunesse dorée de Rabat ne se privait d’aucun plaisir, musiques rock, sorties dans les boîtes branchées, alcool. Ouzine avait son propre pavillon au fond du jardin de ses parents où il y avait toujours des nuées de fumée et de la bonne musique. Il y emmenait ses conquêtes féminines, buvait, fumait cigarette sur cigarette. C’est là que j’ai découvert tous les standards du blues, de la soul et du rock : James Brown, Bob Dylan, Otis Redding, Wilson Pickett, les Stones, les Beatles… J’ai fini par apprendre à me laisser aller et à oser danser. J’étais un grand fan de James Brown. Il m’arrivait de chanter ses tubes à tue-tête dans la rue en me déhanchant, malgré le ridicule ! Si à cette époque on m’avait dit qu’un jour je me trouverais à quelques centimètres du roi de la soul chantant ses plus grands tubes lors d’un concert privé, je n’en aurais pas cru un mot. Quelques années plus tard, j’ai pourtant eu l’occasion de vivre un tel frisson, qui était le rêve de tout adolescent des années 1960”.

Paris, la peinture, les filles
“Je n’avais plus d’attaches au Maroc et dans mes rêves les plus fous d’adolescent, jamais je n’aurais imaginé y revenir par la grande porte moins de vingt ans plus tard, pour côtoyer les plus hauts responsables de ce pays. L’exil, je le vivais plus comme la fin d’un cauchemar que comme l’aboutissement d’un rêve. J’avais néanmoins un objectif : intégrer l’École des Beaux-Arts de Paris où Gharbaoui avait fait ses études, quinze ans plus tôt.

C’est sans jamais avoir connu d’histoire d’amour véritable que j’arrivai en France. Heureusement pour moi, en cet automne 1969, les jeunes Françaises avaient de sacrés tempéraments et n’avaient pas peur de prendre l’initiative. À Toulouse, il ne m’a pas fallu une semaine pour être “dragué”. C’était l’époque où je travaillais pour l’éleveur de cochons. Une jeune fille s’est approchée par la route qui bordait le champ et m’a interpellé. Nous avons un peu bavardé et elle m’a dit qu’elle voulait me revoir. Je lui ai proposé le samedi suivant, c’était mon jour de repos. J’étais ému. Je voulais tellement faire bonne impression que je dépensais une partie de mon premier salaire dans l’achat d’un pantalon pattes d’éléphant et d’un blouson rouge très cintré, une horreur, mais comble de la branchitude cette année-là. J’étais tellement fier de mon accoutrement que j’avais écrit à un ami du Maroc pour lui dire que je ressemblais à Vigon, un chanteur à la mode, originaire de Rabat. Le vendredi, je recevais une lettre. Une première lettre d’amour. “Mohammed, je ne pourrais pas venir au rendez-vous, comme prévu. Mes parents me l’interdisent. Mais je sais que vous n’aurez aucun mal à rencontrer d’autres femmes. Voyez, c’est moi qui vous ai remarqué et c’est moi qui suis venue vers vous.” Cette lettre m’a fait un effet incroyable, j’en étais tout retourné. Longtemps, je l’ai gardée sur moi, dans une poche côté cœur, comme un talisman. Le soir, après le boulot, j’avais commencé à sortir un peu, découvrir la ville et rencontrer des jeunes de mon âge. Ils se donnaient rendez-vous dans les cafés, comme les gars avec qui j’avais sympathisé, pour la plupart des élèves des Beaux-Arts, qui avaient leurs habitudes au Shadoks et au BelleVue, situés en plein centre de Toulouse, juste à côté de l’école. J’y passais très souvent, quand un soir, une fille du groupe m’a demandé où j’habitais. Je venais de quitter le foyer des Franciscains et d’emménager dans une petite chambre rue Peyrolière et lui indiquais que je n’habitais pas très loin, à quelques centaines de mètres du café. “J’ai très envie de te raccompagner chez toi”, m’a-t-elle dit sans fausse pudeur. J’ai joué l’habitué, dissimulant mon trouble sous un air crâneur, et nous sommes partis. Une fois arrivé dans la chambre, j’étais toujours aussi timide et n’avais aucune idée de la manière de procéder. À l’instar de l’un des personnages du Passé Simple de Driss Chraïbi, je n’étais pas loin de focaliser mon désir sur son ombilic… Mais je n’ai pas mis trop longtemps à comprendre car cette fois la jeune fille a pris les devants. Elle s’est déshabillée et s’est allongée sur le lit. Pour la première fois de ma vie, j’étais confronté au corps nu d’une femme. Ça s’est plutôt bien passé. Sauf quand elle s’est mise à crier. De plaisir. Mais ça, je ne le savais pas encore…”

Adieu Mohamed, bonjour Mehdi
“Après deux premières années cahin-caha, 1972 fut pleine d’insouciance pour moi. Diplôme en poche, et même si je ne savais pas encore qu’il me serait bientôt très utile, je devenais un “ancien des Beaux-Arts”. Je participais aux bizutages des nouveaux, et des nouvelles. Surtout, j’exposais régulièrement et commençais à bénéficier d’une petite notoriété locale. Avec ma grande cape noire et mes cheveux longs, on me repérait de loin ; j’étais devenu “une figure” toulousaine. C’est alors que je décidai de changer de prénom. Les gens avaient du mal à prononcer Mohammed correctement, et plutôt que de l’entendre écorcher à longueur de journée, j’en choisis un autre, qui était aussi un des prénoms du Prophète et qui ne reniait rien de mes origines : Mehdi. Pour l’anecdote, c’était en fait le prénom du jeune garçon qui interprétait le rôle titre d’une série télévisée très populaire à cette époque, Belle et Sébastien. Mehdi El Glaoui, le Sébastien du feuilleton, faisait fantasmer toute une génération de jeunes filles. C’était donc un choix très astucieux ; au moins, on ne risquait pas de l’oublier. Pour tous, dès lors, je devins Mehdi Qotbi”.

 
 
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