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Par Youssef Aït Akdim
Censure. Les livres interdits
Royauté Religion Sexualité
Allah, Al Watan, Al Malik. Les fondamentaux de la marocanité sont aussi ses interdits. Ça nous intéresse, mais pas touche ! Des livres, qui sont autant de classiques, ont été interdits pour avoir essayé de s'arrêter à l'une des trois marches du podium. TelQuel vous explique le comment du pourquoi.
Il fut un temps où les bouquins circulaient comme de la marchandise interdite ou, pire encore, des armes. De la censure, mais de la dure. Quelque chose à cacher, une matière à écouler en douce. Recouverte de |
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papier journal, parfois la couverture arrachée, pour plus de discrétion. Les livres étaient, alors, soumis à la férule d'hommes de peu de culture. De simples fonctionnaires et d'anciens flics triaient, lisaient, soulignaient, et décidaient en dernière instance d'autoriser ou non la sortie de livres importants. Ils se sont largement trompés, ils ont interdit, mais les Marocains ont lu. Du Pain nu au Dernier roi, en passant par Les Versets sataniques, des livres nous ont beaucoup donné à lire, et à réfléchir, sur ce qui nous intéresse le plus : la religion, la sexualité et la monarchie. Goûtez à l'interdit, il n'a rien perdu de sa saveur. Ni de son actualité.
Le roman scandale
Séparé des siens, du monde qui l'entoure et qui ne lui a rien donné. Dans Le Pain nu, Choukri raconte le pauvre chico qu'il fut, sa petite lutte pour survivre dans les rues de Tétouan ou de Tanger. Les années de misère, à cumuler les petits jobs, sous la menace d'un père violent. Le plus souvent, à avoir faim. Tout ceci écrit avec simplicité. Cru. Sans fioritures. Nu. Choukri a attendu son heure, lui qui a appris à lire et à écrire à l'âge de 20 ans. Quand paraît, en 1979, l'édition française chez François Maspero, son traducteur et ami Tahar Ben Jelloun trouve les mots qui font mouche. Né sur une terre fêlée, sèche et désolée, Mohamed Choukri a tôt connu la violence du besoin, l'exigence de la haine et le visage de la mort. Ecrit au début des années 1970, Al Khoubz Al Hafi est une déflagration dans le ciel de la littérature marocaine. Traduit en anglais, dès 1973, par son ami intime et mentor Paul Bowles, sous le titre For bread alone, le récit de Choukri fait scandale. Pourtant, l'édition arabe attendra encore. En 1982, un groupe de férus du livre , qui ont lancé la SMER (éditeur aujourd'hui disparu), publient Choukri en arabe, pour la première fois. Le livre fait un tabac. On a écoulé les 5000 premiers exemplaires en moins de deux semaines, nous confie un des initiateurs du projet, pas peu fier et un poil nostalgique. Suivra un autre tirage de 3000 exemplaires. Jusqu'à ce que la décision absurde d'un Driss Basri tombe. Alors jeune et puissant ministre de lIntérieur, Basri cède aux pressions des moralisateurs. On nous a raconté la scène en détail, se souvient un libraire. A l'époque, des patrouilles du ministère des Affaires islamiques improvisaient parfois des visites-surprises dans les imprimeries. En plein mois de ramadan, une escouade d'imams à l'haleine de bouc débarquent à l'imprimerie et font un scandale : on ne peut laisser durer ce mounkar (péché), criaient ces pauvres fous, s'amuse, avec le recul, notre libraire. Choukri était devenu le nom de la rupture avec le monde d'avant : les bonnes manières, la révérence face au père, le tabou du sexe. L'auteur ne pourra plus se dissocier de son livre. Dans la rue, les enfants ne m'appellent pas Choukri, mais Le pain nu, racontait alors l'écrivain, disparu en 2003. Jusqu'à la levée de l'interdiction en 2000, les rares exemplaires encore sur le marché s'arrachaient au prix fort, chez les bouquinistes.
[Le Pain nu] par Mohamed Choukri
Touche pas à mon roi
A l'automne 2001, à peine deux ans du nouveau règne, le livre du journaliste du Monde, Jean-Pierre Tuquoi, est la première attaque contre le nouveau régime. C'est comme ça que l'histoire est vécue au Maroc. Si la presse aux ordres attaque l'auteur, c'est parce que le jugement est dur. Tuquoi avance une thèse, qu'il assume et étaye à coups d'anecdotes et d'exemples. Pourtant, malgré le titre, Le dernier roi chronique moins l'affaiblissement du pouvoir monarchique, que la persistance d'un certain mode de gouvernance. A l'époque, les thuriféraires du nouveau règne cherchent encore à donner corps au changement promis. Roi des pauvres, Sa Majetski, The Cool King (couverture de Time à l'occasion de la première visite royale aux Etats-Unis pour Mohammed VI, en 2000). Cette image est quelque peu écornée par les détails sur le train de vie de la cour, au moment où les premières voix s'élèvent pour dire leur déception. Cela justifiait-il le sous-titre assassin : Crépuscule d'une dynastie ? L'histoire jugera. En tout cas, l'essai vaudra à son auteur, spécialiste du Maroc au sein de la rédaction du Monde, une interdiction de séjour de deux ans. Portrait du nouveau roi du Maroc, celui que Le Monde qualifiait, au lendemain de la mort de son père, d'énigme. Le livre parle certes beaucoup de Hassan II. Ce qui choque le Makhzen, c'est surtout la foultitude de détails révélés sur la vie à l'intérieur des palais. Des sources proches du sérail se sont longuement ouvertes à l'auteur, une première. A l'époque, la presse indépendante (Le Journal, Demain) repousse inlassablement les limites du dicible. Les bonnes feuilles du livre sont publiées au Maroc. Un évènement, surtout que certains extraits font siffler des oreilles. La presse, en se faisant porte-voix du livre interdit de vente au Maroc, anéantit l'effort de censure. Un risque calculé par Ali Lmrabet, qui est poursuivi, en 2001, pour diffusion de fausses informations portant atteinte à l'ordre public ou susceptibles de lui porter atteinte, une accusation qui n'est pas sans lien avec la parution de bonnes feuilles de l'ouvrage de Jean-Pierre Tuquoi. Le buzz est lancé et, à défaut d'être disponible dans les librairies, les vols en provenance d'Orly assurent un approvisionnement régulier du Dernier roi.
[Le Dernier roi] par Jean-Pierre Tuquoi
[Les trois rois] par Ignace Dalle
Un Brésilien et une Française pour secouer le Maroc
Opposants emblématiques de Hassan II, Abraham Serfaty et sa femme Christine-Daure sont des figures majeures de la politique et de l'édition marocaines, après l'indépendance. Ingénieur des Mines, promis à une brillante carrière dans l'administration, Abraham fait vite le choix du marxisme-léninisme. Dédé, comme le surnomment ses camarades, a déjà l'âme d'un leader et l'opiniâtreté d'un insoumis. Première expérience avec la censure à l'époque de Souffles, la revue lancée avec Abdellatif Laâbi. En 1970, Abraham rompt avec le parti communiste de Ali Yata (à qui il reproche son mollétisme). Dans Mémoire d'un roi, Hassan II relève l'épisode, en insistant sur le fait que Serfaty fut exclu du parti pour trotskisme. Une époque ! L'histoire dAbraham avec les livres est indissociable de celle de Christine Daure qui deviendra sa femme, en prison. Dédé est le leader du mouvement gauchiste Ilal Amam. Au début des années 70, une prof d'histoire-géo nommée Christine Daure cache les militants Abdellatif Zeroual et un certain Abraham Serfaty. C'est l'époque de la clandestinité, on joue au chat et à la souris avec la police. Arrêté en 1972, torturé puis relâché. Serfaty bascule encore une fois dans la clandestinité, jusqu'en 1974. Ce sera une condamnation à perpétuité et la prison civile de Kénitra après. En prison, les livres interdits circulent plus librement que dans le reste du pays. C'était la plus grande librairie du royaume. Les détenus lisaient tout ce qui sortait, se souvient ce militant. La suite relève de l'histoire, quand Christine Daure est expulsée en 1976. En 1986, sur l'insistante pression de Danielle Mitterrand, Christine est autorisée à rentrer au Maroc, pour se marier avec Abraham. En cette fin des années 80, Christine est accaparée par la préparation du plus grand coup littéraire de l'ère hassanienne. C'est Notre ami le roi, projet qu'elle mènera dans la clandestinité avec Edwy Plenel et Gilles Perrault. C'est ce livre qui lui vaudra une condamnation télévisée de Hassan II. Le témoin principal dans cette affaire, c'est quelqu'un qui a usé et abusé de notre hospitalité, je l'ai d'ailleurs prévenu de ne plus mettre les pieds au Maroc. Après ce livre, tout se précipite, la campagne des droits humains en France, l'expulsion d'Abraham Serfaty, accusé d'être Brésilien, vers la France. Dans la foulée de cette rocambolesque libération-exil, paraît Dans les prisons du roi, écrits de Kénitra sur le Maroc, aux presses du Parti communiste français, Messidor. Un livre encore introuvable aujourd'hui.
[Tazmamart : une prison de la mort au Maroc] par Christine-Daure-Serfaty
[Dans les prisons du roi, écrits de Kénitra sur le Maroc] par Abraham Serfaty.
Sacré prophète
Sur le livre le plus honni de Salman Rushdie, brûlé en autodafé aux quatre coins du globe, et qui a valu à son auteur un contrat lancé par l'ayatollah Khomeiny, la position actuelle des autorités marocaines est on ne peut plus limpide. Les versets sataniques n'est pas autorisé sur le marché marocain. Flash-back. Début 1989, une fatwa édictée par le guide de la révolution iranienne, Rouhollah Khomeiny, juge blasphématoire le roman de Rushdie, qui est alors un écrivain célèbre, récipiendaire du Booker Prize en 1980 pour Les enfants de minuit. Insulte à l'Islam, à son prophète et à son texte sacré, Les versets sataniques valent à l'auteur, ses éditeurs et ses traducteurs, une condamnation à mort sans appel. Khomeiny appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu'ils les trouvent, afin que personne n'insulte les saintetés islamiques. Au Maroc, le livre a tout de suite été banni, placé sur liste noire, comme il le fut en Arabie Saoudite, au Pakistan ou en Egypte. Vingt ans après cette folie, alors que l'auteur indo-britannique Rushdie a présenté des excuses, il vit encore sous protection policière permanente. Le responsable qui nous a affirmé le maintien de l'interdiction des Versets reconnaît bien n'avoir pas lu le roman de Rushdie, et sa moue laisse entendre que de toute façon ça ne l'intéresse pas. Et pourquoi donc, monsieur Censure ? Ce livre heurte les sentiments religieux de trop de Marocains. Bien entendu, on n'a pas lu le livre en question. Mais on suppute. On accuse. On condamne parfois. Et au final, Salman Rushdie n'est plus (ou si peu) au Maroc. Même ses précédents romans sont introuvables chez les libraires. Les importateurs évitent d'eux-mêmes de demander des livres sensibles., confirme Mustapha Amadjar, chef du service des publications étrangères. Faut-il alors louer le sens des responsabilités de ceux qui s'auto-censurent ? Dans De la liberté (paru en 1859, devenu depuis un classique de la philosophie politique), le philosophe écossais John Stuart Mill s'inquiétait, au détour d'une argumentation en faveur de la liberté de discussion que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. Aujourd'hui, la priorité en termes de contrôle est donnée aux livres religieux. Surtout depuis les attentats du 16 mai 2003. Les commandes de bouquins provenant d'Arabie Saoudite et d'Egypte sont passées au peigne fin depuis 2001, confirme ce libraire de la place. Dans les années 80, c'était les livres chiites, importés du Liban ou directement d'Iran, qui occupaient les censeurs. Le blocus est implacable. Depuis l'indépendance, des représentants du ministère des Affaires islamiques assistent les services de la censure sur les questions liées à la religion, nous explique ce fin connaisseur de la filière du livre. Et un poste budgétaire a même été créé pour employer une personne à plein temps sur les questions religieuses, au sein du service des publications étrangères. Le contrôle s'étend même au Coran, dont la traduction française la plus vendue (Trad. Kazimirski, éditions Garnier-Flammarion) est interdite de séjour. Traduction infidèle ? Ordre venu d'en haut ? En tout cas, aucun exemplaire du livre n'est disponible en librairie. Et encore une fois, aucune décision motivée de refus.
[Les versets sataniques] par Salman Rushdie
On attaque bien Hassan II
Deux ans après Notre ami le roi, en 1992, Moumen Diouri, opposant irréductible à Hassan II, commet un nouveau brûlot contre le régime. Après l'incident Perrault, la France mitterrandienne est échaudée. Au courant de l'été 1991, Diouri est expulsé vers le Gabon, pour, dit-il, le faire taire. L'historien Abdallah Laroui, idole des étudiants et de la jeunesse socialiste, est même dépêché à Paris pour convaincre ses amis politiques et universitaires d'une chose : soutenir les avancées démocratiques au Maroc, et cesser d'attaquer le roi et l'intégrité territoriale. Laroui confirme dans ses mémoires (Le Maroc de Hassan II, Centre culturel arabe, 2005) le rôle joué par l'association France Libertés, présidée par la première dame de France, Danielle Mitterrand, pour ramener Diouri en France. Au final, édité chez l'Harmattan, A qui appartient le Maroc relève dun genre littéraire au charme aujourd'hui un peu désuet. Dans ce bilan de trente années du règne de Hassan II, le ton du livre est parfois excessif. Le titre et la couverture marquent les esprits. La maison Maroc est représentée assise sur deux piliers, la France et l'ONA. Diouri tire à boulets rouges sur l'économie de rente de Hassan II. Un mélange de sources journalistiques et de scoops invérifiables et parfois franchement fantaisistes, comme ce chiffre de la fortune de Hassan II, évaluée à 40 milliards de dirhams. Une information reprise pendant des années dans le Quid, ce qui vaudra à l'encyclopédie une censure continue. Moumen Diouri n'est pas journaliste, ce qui lui permet d'affirmer, sans sources et péremptoire : Pratiquement tous les légumes, fruits et fleurs exportés sortent des domaines royaux. En 1972 déjà, Diouri, compagnon de Cheikh El Arab et ami de Mehdi Ben Barka, publiait son Réquisitoire contre un despote où il clamait, sans ambages, son credo républicain. Depuis, Moumen Diouri a même reconnu dans des interviews données à la presse avoir participé à des tentatives de renverser Hassan II par les armes. Lorsqu'en 1965, l'année des évènements du 23 mars et de la disparition de Ben Barka, Moumen Diouri est un militant de gauche révolutionnaire, qui vient d'être condamné à mort par contumace. Au fil des ans, Diouri évoluera vers une sensibilité plus islamisante, qu'il ne renie plus aujourd'hui.
[À qui appartient le Maroc ?] et [Réquisitoire contre un despote] par Moumen Diouri
Le bon, le vrai, et le méchant
Lorsqu'elle paraît en 1975 aux Presses universitaires de France, sous le titre Le commandeur des croyants, la thèse de John Waterbury sur l'élite marocaine est déjà interdite. Fait exceptionnel, la version originale du livre (en langue anglaise) est censurée au Maroc. Le livre n'est pourtant pas du tout un livre polémique. A sa manière de sociologue américain, Waterbury étudie les institutions du pouvoir monarchique. Une partie de l'étude est dynamique, décelant les évolutions de fond de la société marocaine : urbanisation, bureaucratisation. On a reproché à l'auteur d'avoir sous-estimé le rôle de l'armée. Pourtant, sur le long terme, l'analyse reste juste : la description de la structure concentrique des réseaux de pouvoir, l'omniprésence de l'allégeance. Aujourd'hui encore, on gagnerait à méditer les pages sur l'intégration des élites contestatrices par le Makhzen. En 1992, une autre thèse universitaire paraît et devient un authentique must-read pour ceux qui s'intéressent à la politique marocaine en général, et au rôle central qu'y occupe l'institution monarchique : La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir de Maâti Monjib. Comment le mouvement national, sorti grandi de la lutte pour l'indépendance et jouissant d'un soutien populaire, n'arrive pas à convertir sa force en réel contre-pouvoir de Hassan II ? Monjib montre comment, dès les premières années du règne de Mohammed V, le prince héritier Moulay Hassan intrigue, s'appuie sur l'armée qu'il reprend en main et ses proches pour couper l'herbe sous le pied de l'opposition nationale. Le livre, préfacé par Gilles Perrault, ne fut jamais distribué au Maroc. Une librairie casablancaise a bien organisé une rencontre avec l'auteur, en ramenant quelques exemplaires par la voie aérienne. Deux jours après, des policiers en civil viennent menacer la propriétaire. Qu'on ne l'y reprenne plus ! C'est le même sort pour la première biographie fouillée de Mohamed Oufkir, bras droit de Hassan II, jusqu'à son suicide de trahison d'août 1972. Oufkir un destin marocain (éditions Calmann-Lévy) paraît quelques mois avant la mort de Hassan II. Le journaliste Stephen Smith, alors chef du service Afrique au journal Libération, savait que le nom d'Oufkir est encore tabou. La preuve, la biographie est toujours introuvable, en librairie.
[Oufkir un destin marocain] par Stephen Smith
[Le commandeur des croyants] par John Waterbury
[La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir] par Maâti Monjib
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Reportage .
Censure : mode d'emploi
Qui décide, et comment, de censurer un livre ? Plongée au cur du service des publications du ministère de la Communication. Un stigmate de l'ancien règne qui a survécu à l'avènement de l'ère nouvelle.
Le point commun entre Notre ami le roi, Le pain nu, Saison de la migration vers le nord et Les trois rois ? Ces écrits ont été censurés au Maroc. La censure a toujours existé. Elle existe encore. Bichr Bennani, libraire et gérant de Tarik éditions, est à la fois catégorique et désabusé. A première vue, on imagine un service où des rats de bibliothèque sinistres, costards élimés aux épaules, travaillent sans murmure, dans une pièce mansardée et encombrée de bouquins. La réalité est plus triviale. Une autre image s'impose. Celui qui entre dans l'imposante bâtisse du ministère de la Communication, (en plein quartier universitaire de la capitale) a l'impression de pénétrer dans une ruche active et placide à la fois. Ce qu'on appelle le bureau de la censure, pompeusement rebaptisé service des publications et des émissions étrangères, se trouve au rez-de-chaussée de la bâtisse, immédiatement à droite après l'entrée. Pas de binoclard en vue parmi les trois fonctionnaires qui occupent les lieux. Très peu de livres en apparence (excepté un exemplaire du Dernier soupir des Maures de Salman Rushdie). Seuls des casiers alignés et empilés le long d'un mur indiquent que des documents sont étudiés, des rapports écrits et classés en bon ordre. Ici et là, des spécimens sont conservés comme autant de pièces à conviction, un peu dans le désordre.
Silence, on lit
Dans la quarantaine de mètres carrés qu'occupe le service, les seuls documents apparents sont des demandes d'admission de livres, envoyées par les distributeurs. Aucun livre ne peut être importé sans le visa du service des publications étrangères. Les distributeurs qui importent les livres en gros ou les libraires - qui demandent de plus petites quantités - connaissent parfaitement la procédure. Une fois la marchandise réceptionnée au port (ou à l'aéroport), les services de douane demandent, systématiquement, le visa de la censure pour pouvoir enlever la marchandise. Un peu comme on demande un certificat vétérinaire pour une importation de viande. Quel que soit donc le lieu de débarquement, l'importateur devra se déplacer à Rabat, en plein Madinat Al Irfane. En théorie, tout cela est pure forme.
Dans sa version light, la censure se résumerait à une banale procédure administrative. Jetant un il distrait sur les titres apparaissant sur la facture, le fonctionnaire se contenterait le plus souvent de tamponner la liste, levant le dernier obstacle à l'importation. Mais alors pourquoi ce contrôle ? Au départ, se souvient ce libraire, la censure était rattachée directement à la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Car il arrive que certains titres éveillent des soupçons de sédition. Et là, entre en jeu le service des livres étrangers, qui demande à la lecture les ouvrages qu'il juge devoir contrôler. De plus près. Ligne par ligne, s'il le faut. Quand on est en présence de sujets sensibles, on demande un exemplaire, avant d'autoriser l'entrée du livre sur le territoire, nous confirme, flegmatique, Mustafa Amadjar, chef du service.
En cas de sujet sensible (comprenez essentiellement l'islam, le roi et le Sahara) le livre est lu par une ou plusieurs personnes, qui rédigent une fiche de lecture. Exactement comme à l'école. On entoure, en rouge, les passages saillants, et on rend sa copie au supérieur hiérarchique. Surtout ne pas prendre de décision. Le directeur du service des publications étrangères transmet le dossier au directeur de la Communication, qui refile la patate chaude au secrétaire général du ministère. Qui botte
dans le bureau du ministre. Car en principe, selon les termes de l'article 29 du Code de la presse qui régit les importations d'écrits, la censure devrait prendre la forme d'une décision motivée du ministre de la Communication lorsque [les écrits] portent atteinte à la religion islamique, au régime monarchique, à l'intégrité territoriale, au respect dû au roi ou à l'ordre public. Dans la pratique, lorsquun livre pose problème, il n'y a jamais de refus explicite. Les services du ministère font traîner les choses et les importateurs comprennent qu'ils feraient mieux de laisser tomber, explique ce distributeur de livres. La vérité c'est qu'aujourd'hui des dizaines de livres sont introuvables, parce que personne ne veut les importer. C'est très pénalisant pour les professionnels du livre, confirme Jawad Bounouar, ancien libraire. Depuis la création du service de la censure, juste après l'indépendance, des livres recalés s'amoncellent quelque part dans une cave poussiéreuse. Un cimetière de vieux bouquins. |
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Sahara. Les ciseaux de l'Atlas
Qui n'a pas été surpris de voir les numéros au bas d'un manuel de géo (ou à la fin d'un banal agenda) sauter bizarrement ? Par réflexe, on devine que les pages manquantes portaient une carte dAfrique du Nord où le Maroc est coupé de ses provinces du Sud. Le code de la presse vise expressément l'intégrité territoriale comme motif légitime de censure. Même si l'article 29 du texte ne prévoit de destruction ou de confiscation qu'en cas de condamnation. En fait, les importateurs choisissent de supprimer d'eux-mêmes les cartes sacrilèges, nous explique ce libraire. Normal, le Sahara fonctionne comme une métonymie du deuxième élément du triptyque Allah - Al Watan - Al Malik, renchérit ce politologue. Et de poursuivre : En clair, la crispation autour des frontières s'est complètement substituée à tout autre effort de construction nationale. A croire que la patrie est en danger, pour nos censeurs, à cause d'une ligne de trop sur une carte. Un peu démesuré, non ? Cet historien relativise : En France, de 1871 à 1918, les cartes marquaient systématiquement d'un liseré foncé l'Alsace-Lorraine, alors sous occupation allemande. Selon les nombreux libraires consultés pour les besoins de ce dossier, le Sahara est actuellement le sujet principal de tracas avec les services du ministère de la Communication. Au département de la censure, on préfère parler de prérogative de souveraineté, l'Etat marocain se réservant le droit de contrôler les publications qui entrent sur son territoire. Pourtant, depuis quelques années, des cartes ont réussi à passer entre les mailles du filet. Récent exemple, l'Atlas de poche, véritable best-seller en France et rare entorse au culte de l'intégrité territoriale. Cela dit, il ne faut rien généraliser. Si vous cherchez Le dessous des cartes, l'atlas édité par l'équipe de l'émission éponyme sur Arte, vous risquez de rentrer bredouille. Autre exemple récent : il y a quelques semaines, L'Atlas du monde global, signé de Pascal Boniface et Hubert Védrine, a créé la polémique. Alors que certains parlaient de censure pure, le service des publications étrangères nie toute interdiction : Nous n'avons jamais reçu de demande d'importation de ce livre. Lorsque nous sommes en présence d'une carte niant la marocanité du Sahara, nous écrivons à l'éditeur, pour lui donner le point de vue du Maroc, affirme Mustafa Amadjar, responsable de la censure au ministère de la Communication. Du côté de ce libraire qui importe majoritairement des ouvrages scolaires et universitaires, tous ces problèmes pèsent sur la décision même de commander un ouvrage. Pire que la censure, l'autocensure. |
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Le pain nu [Extraits]
S'il y avait quelqu'un dont je souhaitais la mort c'était bien mon père. Je ne me souviens plus combien de fois je l'ai tué en rêve. Il ne restait qu'une chose : le tuer réellement.
Elle se déshabilla. Son truc n'était pas rasé. Des poils sur le pubis et jusqu'au nombril. Elle ne se lava pas. Surprenant ! Elle se coucha sur le dos, leva légèrement les jambes en serrant les cuisses. Son truc avait disparu.
Quand j'avais bu du vin la première fois, j'avais vomi. On m'avait dit : C'est toujours comme ça la première fois. Les drogués et les ivrognes avaient raison. Ils savent de quoi ils parlent.
On dirait qu'ils ont de la fièvre. Ils halètent, essoufflés. Ils s'embrassent, se mordent, se dévorent. Du sang
Un murmure. Il la poignarde. Un long cri interrompu par un sanglot. |
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Oufkir un destin marocain [Extrait]
Après sa mort, Oufkir est devenu un juron commode. Maudit par le roi, on pouvait le maudire sans crainte. Premier tortionnaire en chef, il fut invoqué pour vouer aux gémonies les méfaits du régime sans avoir à prononcer le nom de Hassan II. |
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Le dernier roi [Extrait]
[A l'époque où il était prince héritier, Mohammed VI est] condamné à une jeunesse impossible sous la férule d'un père jupitérien, drapé dans l'étiquette figée du Palais et un mode de vie anachronique.) |
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Notre ami le roi [Extrait]
Le roi, maître de tout, frappait à doses homéopathiques. Sitôt qu'une tête sortait de l'alignement, la répression la courbait. |
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Les versets sataniques [Extraits]
L'Imam Khomeiny est un calme massif, une immobilité. C'est une pierre vivante. Ses énormes mains noueuses, d'un gris de granit, reposent lourdement sur les bras de son fauteuil à haut dossier. Sa tête, qui semble trop grande pour le corps en dessous, roule pesamment au bout d'un cou d'une maigreur étonnante que l'on aperçoit à travers les poils épars de sa barbe poivre et sel. Les yeux de l'Imam sont embrumés.
L'Histoire c'est le vin de sang qu'on ne devrait plus boire. L'Histoire c'est ce qui enivre, la création et le bien du Diable, du grand Chaytan (Satan), le plus grand des mensonges contre lesquels l'Imam s'est dressé. L'Histoire est une déviation de la Voie, la connaissance est une illusion, parce que la somme des connaissances a été achevée le jour où Al-Lah a fini sa révélation à Mahound.
C'était le Diable, dit-il à haute voix dans l'air vide, et il rend vraies ses paroles en leur donnant voix. « La dernière fois, c'était Chaytan. » Voici ce qu'il a entendu dans sa façon d'écouter, qu'il a été trompé, que le Diable est venu vers lui sous le déguisement de l'archange, et les versets qu'il a retenus, ceux qu'il a récités dans la tente de la poésie, n'étaient pas les vrais mais leur opposé diabolique, pas divins, mais sataniques.
Dans cette ville, l'homme d'affaires, transformé en prophète, Mahound, est en train de fonder une des plus grandes religions du monde ; et, ce jour-là, il est confronté à la plus grande crise de sa vie. Une voix murmure à son oreille : Quel genre d'idées es-tu ? Nous connaissons cette voix. Nous l'avons déjà entendue. |
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Les trois rois [Extraits]
Mohammed V se faisait inviter par des bourgeois pour qu'ils lui fassent des cadeaux. On en était arrivé à un point tel que la plupart des familles bourgeoises essayaient d'éviter à tout prix ce type d'invitation.
Hassan II, depuis longtemps très généreux avec Chirac, aurait apporté l'équivalent de 5 millions d'euros pour sa campagne présidentielle. Les valises de billets auraient transité par les Galeries Lafayette où le Palais marocain, gros client, serait comme chez lui.
Une anecdote racontée par M'hammed Boucetta: "Hassan II n'avait aucune pitié quand il se sentait humilié. Un jour, après Skhirat, il m'a dit : Ces gens-là m'ont humilié ; ils doivent payer, non pas d'un coup de revolver, c'est vite fait, mais lentement, comme un sucre dans l'eau glacée. |
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Ben Barka [Extrait]
Comme ils sont vieux les assassins dans leur box d'éternels accusés ! Ils n'existent que par le rôle qu'ils ont joué dans la disparition de Mehdi Ben Barka. Ce mort sans sépulture ne porte aucune ride. Comme l'avait perçu Daniel Guérin : Ce mort aura la vie dure, ce mort aura le dernier mot. |
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Le commandeur des croyants [Extrait]
On a souvent l'impression que le roi n'a d'autre stratégie à long terme que d'espérer que ses tactiques à court terme continueront d'être payantes. |
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