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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Copieurs !

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Les tricheurs les plus imaginatifs sont considérés comme des “malins”, des “débrouillards” dignes d’admiration !


Cette année encore, les examens du bac ont donné lieu à une foule d’articles de presse, exposant les différentes méthodes de triche en vigueur dans notre beau pays. En 2008, les nouvelles technologies font fureur. Les écouteurs de téléphones portables sont devenus suffisamment discrets pour être insérés dans les oreilles des examinés sans que cela ne se remarque. La technologie Bluetooth est aussi
largement utilisée – à condition que les “auxiliaires” des tricheurs se trouvent dans un rayon suffisamment proche pour être captés. Les classiques anti-sèches (ou “hrouza”) restent bien entendu une valeur sûre. Le quotidien Al Ahdath Al Maghribiya a même réalisé un surprenant reportage dans un “centre de triche” voisin d’un grand lycée casablancais. La méthode : dès que les épreuves sont distribuées, l’élève-tricheur demande à sortir aux toilettes, où il remet les questions à un complice. Celui-ci rejoint le “centre”, où une effarante répartition des rôles est observée entre “spécialistes” de chaque matière qui se chargent, ouvrages de référence à l’appui, de rédiger des copies comprenant toutes les bonnes réponses. Après un laps de temps parfaitement chronométré, le complice retrouve son correspondant-tricheur – aux toilettes toujours – qui lui remet une copie “parfaite”. Le tricheur n’a plus qu’à donner cette dernière à l’examinateur et à sortir, triomphant.

Le plus remarquable, dans les nombreux articles consacrés à ces scandaleuses méthodes, c’est leur ton : amusé, limite attendri. Comme si toutes ces choses-là étaient “normales” et qu’elles ne prêtaient pas à conséquence. Car c’est ainsi que la triche aux examens est considérée par les Marocains, depuis belle lurette. Pire : les “bons” tricheurs, ceux qui développent les techniques les plus imaginatives sans se faire prendre, sont considérés comme des “malins”, des “débrouillards” dignes d’admiration ! Leurs comportements méritent pourtant la plus sévère des condamnations morales.

Mais il ne faut pas blâmer uniquement les tricheurs. Les méthodes pédagogiques dans lesquelles ils évoluent depuis l’enfance ont leur part de responsabilité dans la banalisation des ces misérables pratiques. Au collège, puis au lycée, puis à la fac, une grande majorité des enseignants privilégient, aujourd’hui encore, une seule méthode d’apprentissage : le “par cœur”. Observez bien ces hordes de jeunes qui, à l’approche des examens, déambulent dans les jardins publics du royaume en ânonnant le contenu intégral de leurs polycopiés – souvent sans rien y comprendre ! C’est ce que les profs demandent, dans leur très grande majorité, sans doute pour ne pas avoir à se casser la tête plus tard. Il leur suffit en effet, le jour des corrections venu, de repérer en un coup d’œil si, oui ou non, “le cours” est bien là, et de noter la copie en conséquence. Pas étonnant qu’en réaction à une telle pression, la triche s’épanouisse…

La banalisation de la triche aux examens est un sérieux motif d’inquiétude, pour un Maroc qui prétend axer son développement sur les ressources humaines. Inquiétude, d’abord, sur la valeur des diplômes. Comment voulez-vous qu’un employeur fasse la moindre confiance à leurs titulaires, au vu d’un tel système ? Inquiétude, ensuite, sur la mentalité des diplômés. Comment un jeune qui a grandi avec l’idée qu’il faut tricher “parce que tout le monde le fait et qu’autrement, on est désavantagé”, développe les capacités nécessaires à son insertion dans la vie active ? Le goût de l’effort, l’imagination, la créativité… toutes ces valeurs ne signifient plus rien ! Allez expliquer, ensuite, les défis que pose la mondialisation et la nécessité de s’y adapter…

Il ne s’agit pas seulement, bien entendu, de combattre la triche. L’Etat le fait déjà, dans un bras de fer pathétique avec les élèves qui se répète chaque année. C’est toute la conception pédagogique de nos enseignants qu’il faut revoir, de fond en comble. Avis à M. Belfqih et aux têtes pensantes qui, depuis au moins 10 ans, ne cessent d’afficher leur volonté de réforme…

 
 
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