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Par Nina Hubinet
Turquie. Le voile à lépreuve
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Ce que pensent les Turcs du voile
à luniversité ? 75% lapprouvent.
(AFP)
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La Cour constitutionnelle a annulé lamendement autorisant le port du voile à l'université. Un coup dur pour le parti islamo-conservateur au pouvoir, de plus en plus menacé par une procédure d'interdiction.
Les marchands de perruques peuvent se frotter les mains. Les étudiantes voilées, qui ont pris l'habitude de se couvrir la tête d'une perruque pour aller suivre leurs cours à l'université sans montrer leur chevelure, vont revenir s'approvisionner chez eux. Jeudi 5 juin, les |
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juges de la Cour constitutionnelle turque ont décidé, à 9 voix contre 2, d'annuler l'amendement à la Constitution voté en février dernier par les députés pour permettre aux étudiantes de garder leur türban, comme disent les Turcs, à l'université. Les juges ont estimé que le texte était contraire au principe de laïcité de la loi fondamentale turque.
Cette réponse était attendue. Depuis le printemps 2007, le parti islamiste et le camp laïc s'affrontent. Cette décision n'est que le dernier soubresaut de leur bataille pour le contrôle des institutions. Dans la population, il y a un sentiment de résignation devant ces développements qui mènent le pays vers l'inconnu, observe Cengiz Aktar, professeur d'études européennes à l'université Bahçesehir, à Istanbul. Car le prochain épisode de cette lutte entre les deux camps est plus qu'incertain : l'AKP (Parti de la justice et du développement) est sous le coup d'une procédure d'interdiction depuis mars dernier. Et selon les éditorialistes turcs, cette décision sur le voile est un mauvais présage pour l'AKP. L'amendement controversé est en effet en tête des griefs énumérés par Abdurrahman Yalçinkaya, le procureur de la Cour de cassation, dans sa demande d'interdiction du parti islamiste. Les arguments du procureur contre le parti d'Erdogan sont simples, ce sont les mêmes que les laïcs invoquent depuis 2002 : le Parti de la justice et du développement est un foyer d'activités anti-laïques, il islamise la société et utilise la démocratie au profit d'un agenda caché qui viserait à terme à soumettre la Turquie, patrie de la laïcité, à la Charia. Le procureur exige également que 71 cadres du parti, dont le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et l'actuel président de la république, Abdullah Gül, n'exercent plus d'activité politique pendant cinq ans. D'où le paradoxe actuel : un parti qui a remporté 47% des suffrages aux dernières législatives est en passe d'être fermé et décapité. La Cour constitutionnelle doit trancher et la décision pourrait intervenir le mois prochain. C'est une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête de l'AKP, au pouvoir depuis six ans.
Erreur tactique
Recep Tayyip Erdogan a accusé l'institution judiciaire d'usurper le pouvoir du Parlement en se prononçant sur le fond de la procédure. Mais comment ce politicien aguerri a-t-il pu penser que la Cour constitutionnelle, dont il connaît la couleur politique, validerait cet amendement ? Certes, la portée symbolique d'une telle réforme, qui était l'un des points-phares du programme de l'AKP, est réelle. 75% des Turcs sont favorables à la libéralisation du port du voile à l'université, d'après une étude menée en 2006 par la Fondation turque pour les études économiques et sociales. Cette mesure a aussi été soutenue par le MHP, un parti ultranationaliste d'extrême-droite. Erdogan est tombé dans le piège grossier que lui tendait le camp laïc, estime Cengiz Aktar. Il a agi par excès de confiance, renchérit Altan Gökalp, anthropologue spécialiste de la Turquie au CNRS.
La légitimité, tant nationale qu'internationale, dont bénéficie l'AKP est en effet incontestable. Le parti islamiste, artisan des pourparlers avec l'Union Européenne en vue de l'adhésion à l'UE, a mené à bien des réformes cruciales entre 2002 et 2005. Sur le plan national, l'AKP est sorti renforcé du premier épisode de la crise politique actuelle, il y a un an. Le camp laïc, dont l'armée, qui craignait la concentration de tous les pouvoirs dans les mains des islamistes, s'était opposé à l'élection de Abdullah Gül, alors ministre des Affaires étrangères, à la présidence de la république. Erdogan avait alors dissous le Parlement et convoqué des élections anticipées. Le résultat était sans appel : 47% des voix pour l'AKP. Le mois suivant, Abdullah Gül était élu à la tête de l'Etat.
Forts de cette légitimité retrouvée, les islamistes pouvaient reprendre leur programme réformateur. L'erreur de l'AKP à ce moment-là a été de ne pas relancer les réformes, analyse Didier Billion, directeur-adjoint de l'Institut de recherches internationales et stratégiques et auteur de L'enjeu turc (Armand Colin). C'était pourtant la seule manière de se protéger contre l'interdiction, pense-t-il.
La faute à l'Europe ?
L'Union Européenne a d'ailleurs exprimé sa désapprobation face à la procédure d'interdiction contre le parti au pouvoir, la qualifiant dinjustifiée. Pas question cependant pour Bruxelles d'intervenir dans les décisions de la Cour constitutionnelle turque. Mais si l'AKP était effectivement interdit, les pourparlers pour l'entrée dans l'UE, pour l'instant au point mort, risquent d'être sérieusement remis en cause. Pour beaucoup de Turcs, l'Europe a sa part de responsabilité dans l'impasse actuelle. Bruxelles dit aux Turcs ce qu'ils doivent faire, mais se garde bien de leur proposer une date d'entrée dans l'Union, peste Altan Gökalp. Les hésitations de l'Union Européenne sur l'entrée de la Turquie, et notamment l'opposition affichée du président français à son intégration, ont participé à la montée du sentiment anti-européen en Turquie. Du coup, l'AKP, qui avait misé sur l'Europe, a vu sa crédibilité affaiblie sur ce point. Par ses atermoiements, l'UE a également fourni une cause fédératrice aux nationalistes laïcs : puisque l'Europe ne veut pas de nous, autant nous débrouiller sans elle. Les étudiants affirment de plus en plus ouvertement qu'ils sont contre l'AKP parce qu'ils sont contre l'impérialisme et anti-européens, raconte Benjamin Gourisse, doctorant en sciences politiques à l'université Paris I.
L'AKP est mort, vive l'AKP !
Si la procédure d'interdiction arrive à son terme, le parti d'Erdogan se reconstituera sous un autre nom, comme cela est déjà arrivé plusieurs fois en Turquie (notamment avec l'interdiction du Refah d'Erbakan en 2001). La difficulté serait alors de maintenir l'unité d'une formation très hétérogène et de reconquérir les électeurs, sans les dirigeants du parti. De toute façon on n'attend plus de l'AKP qu'il fasse des réformes sur les problèmes chroniques de la Turquie (question kurde, libertés, relations avec les voisins grecs et arméniens), se résigne Cengiz Aktar. C'est devenu un parti de l'establishment, qui va plutôt chercher à collaborer avec l'Etat kémaliste pour se maintenir au pouvoir, prédit l'universitaire. Selon la même grille d'analyse, Didier Billion résume la lutte actuelle, moins idéologique qu'il n'y paraît : Le vrai problème c'est qu'une partie des élites laïques se sent dépossédée par les nouvelles élites liées à l'AKP.
Cette lutte de pouvoir au sein de l'Etat risque fort de handicaper l'économie et de freiner les évolutions sociales en cours. Une période de troubles, ou du moins d'immobilisme, semble ainsi s'ouvrir pour les Turcs. Seule certitude pour Cengiz Aktar : L'expérience AKP est en train de sérieusement prendre l'eau. |
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Opposition. Que fait larmée ?
Les militaires turcs avaient pris l'habitude, depuis les années 1950, de s'impliquer dans la vie politique. L'état-major ne s'était pas fait prier, par le passé, pour remettre à leur place les partis un peu trop autoritaires par un coup d'Etat bien senti. Il y a un an, les militaires ont d'ailleurs repris du service, en manifestant leur opposition à l'élection de Abdullah Gül au sommet de l'Etat. Depuis, plus rien, sauf un petit communiqué de satisfaction après la décision de la Cour constitutionnelle. L'armée ne veut plus intervenir, parce qu'elle-même commence à être clivée entre laïcs et partisans de l'AKP, explique Benjamin Gourisse, doctorant en sciences politiques à Paris I. Le risque d'affrontements en cas d'interdiction de l'AKP est d'autre part minime, d'après les observateurs. Dès qu'il y a un rassemblement, il y a autant de policiers que de manifestants, rappelle Benjamin Gourisse. Preuve que la liberté d'expression, au pays d'Atatürk, a encore quelques progrès à faire. |
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