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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB s’interroge : pourquoi ces braves gens perdent-ils toute dignité devant un buffet ?

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



La scène se passe dans un grand hôtel casablancais. Zakaria Boualem, comme l’ensemble de ses collègues, est invité par la banque qui lui fait la charité de l’employer pour assister à la convention annuelle. En ce moment précis, le président de cette vénérable institution s’adresse à la salle et les deux mille personnes font semblant d’écouter. Classique. Le discours du président ? Classique lui aussi. Il explique que tout va bien hamdoullah mais pas trop sinon les deux mille personnes vont se relâcher ou, pire, réclamer une augmentation. Entre deux bons chiffres, il glisse donc les mêmes phrases recyclées sur la concurrence - forcément impitoyable - ou la nécessité – bien sûr absolue - de s’adapter aux nouvelles donnes mondiales. Zakaria Boualem dort debout, bercé par le ronronnement monocorde du président qui s’est augmenté tout seul en ce début d’année. Soudain, et rendons grâce à ce “soudain” qui nous permet de nous sauver de l’ennui pour nous faire basculer dans le grand n’importe quoi, les serveurs font leur apparition. Le repas, en fait un buffet, normalement prévu à la fin du discours, est servi là, maintenant, et, disons-le clairement, soudain. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, la salle se vide, le buffet est assailli, et le président se retrouve à parler de ses dépôts à vue devant une douzaine de personnes qui se trouvent constituer le top management
de la banque, sans doute par un hasard heureux. Devant le buffet, c’est la guerre civile. Le DRH, un ancien caïd reconverti dans le civil, en vient aux mains avec les employés, les sommant de rejoindre la salle principale pour suivre la fin de l’allocution. Les employés ne répondent pas, ils ont la bouffe pleine, pardon la bouche pleine. Il n’y a aucune exagération dans cette description, on croirait assister au débarquement d’un camion humanitaire dans une zone frappée de plein fouet par un tsunami ou deux. La question est : pourquoi ces braves gens perdent-ils toute dignité devant un buffet ? Un employé, qui ne souffre pas de la famine, remplit son assiette à ras bord et continue d’empiler la bouffe à la verticale. Du coup, les crevettes se répandent sur le poulet, qui flirte avec le gâteau au chocolat. Un autre réalise l’exploit de transporter trois assiettes avec seulement deux mains et se transforme aussitôt en bombe alimentaire. C’est affreux. Mais il y a mieux. Il y a cet employé de la sécurité qui, se croyant à l’abri des regards, empoigne un gâteau à la crème et le met dans sa poche, tout simplement.
Pourquoi ?

Parce que c’est gratuit, peut- être…Parce qu’il règne une sorte d’urgence qui laisse penser que ça ne va pas durer, qu’il faut en profiter vite… Chez nous, ce qui est gratuit n’a pas de prix. Autre démonstration avec cette distribution de T-shirts au logo de la banque. Un truc assez affreux, orné d’un slogan débile du style : “Toujours plus loin avec vous” à moins que ce ne soit “La main dans la main construisons demain”. En gros, le genre de T-shirt qui ne peut être recyclé qu’en pyjama, si on a la certitude de dormir seul. Zakaria Boualem a recensé 18 personnes qui lui ont demandé ce T-shirt. Les types de la sécurité, les employés de la sono, puis le gardien de voitures, le garçon de café, le chauffeur de taxi. Pas des amis, même pas vraiment des connaissances. Juste des gens qui, voyant que Zakaria Boualem avait reçu un cadeau de la banque, estiment avoir le droit de réclamer leur part. Un peu comme ceux qui l’appellent tous les jours pour lui demander un taux préférentiel sur un crédit. Il a beau leur expliquer qu’il travaille dans l’informatique, qu’il a une popularité très limitée auprès des agences, ça ne change rien, on continue de lui demander tous les jours, on ne sait jamais : “Vois si tu peux faire quelque chose…sinon, tu as un T-shirt ?” Euh…comment dire ?...NON.

 
 
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