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N° 329
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ruth Grosrichard*

Débat. Langue vivante vs langue de bois


La presse marocaine est l’une
des rares à oser la transcription
de l’arabe parlé.
(AFP)

Arabe classique ou dialectal ? La question n’est pas seulement d’ordre linguistique ou pédagogique. Elle est avant tout une question politique, souvent ignorée par les gouvernants. Analyse.


Le Conseil Supérieur de l’Enseignement (CSE) a publié récemment son rapport 2008. À cette occasion, le conseiller royal, M. Abdelaziz Meziane Belfkih, a bien voulu s’exprimer dans la presse au sujet du travail du Conseil qu’il dirige. On retiendra de ses déclarations sa réponse sur le
fait que ce rapport - gros de plusieurs centaines de pages - ne donne pas d’orientation susceptible de renouveler la problématique, pourtant capitale, de l’enseignement des langues en général et de l’arabe en particulier. Rappelant quelques constats connus de longue date, M. Meziane Belfkih a indiqué : “C’est tout à fait délibéré. Il s’agit là d’un problème complexe. Pour l’instant, nous nous contentons de poser le problème de manière technique (...). C’est une question que les pédagogues devront trancher”. La responsabilité du politique est donc renvoyée au pédagogue. Ainsi, la question linguistique, qui doit être au coeur de toute réforme future, est ramenée à sa dimension purement pédagogique et technique. Ce qu’elle est évidemment. Mais elle est aussi - et peut-être avant tout - d’ordre politique et religieux. Le négliger de propos délibéré, c’est être aveugle à la réalité et sourd à un débat de fond essentiel, tel qu’il a été ouvert par quelques voix fortes dans le monde arabe. Entre 2006 et début 2008, deux ouvrages percutants écrits par des intellectuels égyptiens de renom ont relancé le débat sur la question linguistique. Tous deux s’interrogent sur la langue arabe classique aujourd’hui, sa fonction et les effets qu’elle produit.

Le dialectal prend la plume
Moustapha Safouan, psychanalyste de stature internationale et auteur de nombreux essais et traductions, vient de faire paraître Pourquoi le monde arabe n’est-il pas libre (Ed. Denoël, Paris 2008). Ce livre, publié en arabe, au Caire, n’a rencontré qu’un faible écho de l’aveu même de son auteur. Pourtant, sa thèse a de quoi faire réagir. En effet, Safouan y traite de “la politique de l’écriture et du terrorisme religieux”, prônant avec audace l’usage de l’arabe parlé comme langue de culture et appelant l’Islam à s’émanciper du joug du pouvoir temporel. Thèse originale sur le plan théologico-politique en ce qu’elle tranche avec l’idée admise qu’en Islam, c’est le religieux qui aurait investi le politique.

Il s’emploie à dénoncer des principes donnés comme intangibles et qui ne sont à ses yeux “qu’impostures des hommes”. Depuis les origines, le pouvoir politique dans le monde arabe a toujours tiré sa légitimité de la religion, rappelle-t-il. S’agissant de l’Islam, ni le Coran ni les Hadîths ne contiennent d’indications relatives aux fondements du pouvoir et aux principes de gouvernement. Ce que le Cheikh Ali Abderrazik - auquel il se réfère - avait, dès 1925, magistralement démontré dans un livre qui fait date : L’Islam et les fondements du pouvoir. Sur la doctrine du Khalifa (successeur du Prophète), qui a eu pour effet de subordonner le spirituel au temporel, voire confondu le religieux et le politique, il note qu’“étant le dernier des Prophètes, Mohammed ne devrait avoir à proprement parler aucun successeur...”. À ceux qui affirment que le Prophète détenait les deux pouvoirs, le temporel et le spirituel, Safouan répond : “C’est un mensonge ou au mieux une illusion rétroactive”. Cette forgerie de l’histoire va pour lui de pair avec la sacralisation de la langue de l’écriture opposée à la langue parlée. À ses yeux, le malheur des Arabes vient de ce que “le peuple est isolé de la pensée par le confinement de l’écriture dans une langue classique”, et qu’ “il se trouve face à un pouvoir d’Etat qui a usurpé cet attribut de Dieu d’être celui qui a le savoir de l’interprétation finale”. Sa position est claire : écrire en arabe classique, c’est choisir de n’atteindre qu’un nombre limité de personnes et rester étranger à la majorité du peuple, souvent illettré. Il va même jusqu’à avancer que les intellectuels se font complices objectifs des despotes, “ils sont devenus une classe de brahmanes sans langue commune avec la foule”. Aussi Safouan, lui-même, a-t-il décidé de ne plus écrire désormais qu’en arabe parlé égyptien. Son audacieuse traduction d’Othello de Shakespeare en est l’exemple le plus récent.

Aux dévots qui crient au blasphème, en disant que l’arabe classique est la langue du Coran et donc la langue divine, Safouan réplique que Dieu a choisi l’arabe parce que c’était la langue du Prophète, mais qu’il avait d’abord choisi celui-ci pour ses qualités humaines exceptionnelles et non parce qu’il parlait cette langue. Aux doctes qui crient à l’ineptie, en affirmant que l’arabe parlé est impropre à toute production intellectuelle et culturelle, il cite des exemples contredisant ce dogme. Aux inconditionnels de l’unité arabe, qui crient au danger de voir celle-ci se morceler si les dialectes étaient substitués à la langue classique, il oppose l’évidence des faits : les divisions chroniques au sein du monde arabe.

Moderniser la langue
Avant le livre de Safouan, il y avait eu le Vive la langue arabe ! A bas Sibawayh ! (trad. française : Le sabre et la virgule , éd. L’Archipel, Paris 2007) de l’ancien vice-ministre de la Culture égyptien, Chérif Choubachy. Celui-ci appelle à une réforme urgente de l’arabe classique, immuable depuis quinze siècles, qu’il juge inapte à exprimer la modernité. Pour lui, cet immobilisme linguistique est à l’origine de l’indigence de la pensée et de la création arabes contemporaines. L’arabe classique en l’état actuel est à ses yeux “un joug qui enchaîne le cerveau arabe et entrave nos énergies créatrices, une bride qui étrangle et réfrène nos pensées”.

On soutient que l’arabe classique, langue du Coran, est intouchable en raison de son caractère sacré ? Mais cette langue, répond-il, est antérieure à l’islam et 80% des musulmans dans le monde l’ignorent. Ceux-ci musulmans non-arabophones seraient-ils pour autant de mauvais musulmans ?

Loin d’être un ennemi de l’arabe classique et du Coran, comme l’en ont accusé ses détracteurs, il se pose, au contraire, en sauveur : il veut épargner une mort lente à cette langue qui a donné lieu à une production littéraire et théorique d’une immense valeur. Il préconise de notamment l’alléger de certaines règles de syntaxe et de morphologie, en un mot, de la moderniser. à la différence de ceux qui prônent, tel Safouan, l’abandon du registre classique pour aller vers l’usage des langues dialectales, Choubachy pense qu’une telle option mettrait en péril l’unité du monde arabe. On sait ce que son livre lui a coûté : des attaques au vitriol, le désaveu de son président et sa démission de son poste ministériel.

Pour une voie médiane
Entre la position de Choubachy et celle de Safouan, il y a, nous semble-t-il, la place pour une voie médiane, une “manzila bayna al manzilatayn”, auraient dit les Mu’tazilites (adeptes notamment de l’usage de la raison, al-‘aql, en religion). Résumons la situation linguistique dans le monde arabe aujourd’hui. La langue nationale officielle de tous les pays arabes reste l’arabe classique du Coran et de la littérature médiévale. Elle est avant tout une langue de l’écrit, d’où son nom “arabe littéral” (littérature, presse, notes et rapports...) et du monologue magistral (radio et télévision d’Etat, discours politique, religieux, académique...). Parallèlement à cette langue officielle, on utilise dans la vie quotidienne des dialectes qui varient d’un pays à l’autre.

Un fait est sûr : la langue maternelle de tout locuteur arabe est d’abord son dialecte. Il n’accède au registre de la langue littérale qu’une fois scolarisé. Cependant, arabe littéral et arabe parlé non seulement coexistent, mais ne cessent de s’enrichir mutuellement pour produire, dans un mouvement de va-et-vient, ce que les linguistes appellent “l’arabe moyen” ou encore “l’arabe médian”. Qui pourrait nier, par exemple, que le lexique et la syntaxe de l’arabe marocain ont notablement évolué au contact de l’arabe littéral, lequel, grâce à l’école, la radio et la télévision, est devenu plus familier ? La langue de la presse témoigne de ce mouvement : à la consternation des puristes, elle s’affranchit souvent de la norme classique sous l’influence des langues comme l’anglais et le français et, dans une moindre mesure, de l’arabe parlé.
Reste que dans les politiques officielles tout comme dans la conscience collective arabes, il persiste une hiérarchie entre ces deux niveaux de langue. La langue littérale est souvent désignée d’ailleurs par un seul mot “al-lugha”, à savoir la Langue par excellence. Pour la majorité des Arabes, la langue arabe est une et indivisible. Et c’est cette Langue Une (en droit, unificatrice) qui seule, à leurs yeux, est digne d’être étudiée, enseignée, cultivée, écrite... Quant à l’arabe parlé, il demeure cantonné dans un statut inférieur et peine à avoir droit de cité dans la production écrite. Oser l’écrire est jugé inconvenant, c’est presque un crime de lèse-majesté contre la Langue. Hormis les spécialistes, les locuteurs arabes ont peu conscience que l’arabe parlé obéit lui aussi à des règles de syntaxe, de morphologie, d’usage. Comme si les lois de la langue étaient le privilège de la langue de la Loi, la langue noble : l’arabe littéral. Or, l’arabe parlé n’est pas un territoire hors-la-loi, on ne peut pas y dire n’importe quoi, n’importe comment. Un exemple suffira pour illustrer le statut de non-droit qui pèse sur lui. Il arrive que tel ou tel chef d’Etat arabe prononce un discours dans lequel il introduit - pour des raisons qui mériteraient d’être analysées en elles-mêmes - des passages en arabe parlé. C’était le cas de feu Hassan II, qui avait une grande maîtrise de l’arabe classique (et d’autres langues d’ailleurs) et qui savait utiliser l’arabe dialectal avec virtuosité. Mais quand on lit la retranscription de ces mêmes discours dans la presse, on constate que tout ce qui a été prononcé en arabe parlé est systématiquement “traduit” en arabe littéral, quand ce n’est pas carrément supprimé. Cependant, les lignes bougent : les romanciers contemporains n’hésitent plus à faire dialoguer leurs personnages en arabe parlé. C’est le cas du Soudanais Tayyeb Salih, du Marocain Mohammed Berrada, sans compter des auteurs Egyptiens et d’autres encore. Il existe aussi aujourd’hui, au moins au Maroc, une presse d’expression dialectale. Par ailleurs, depuis un certain temps déjà, des linguistes marocains ont entrepris des travaux de recherche en dialectologie et en linguistique contrastive arabe littéral / arabe dialectal.

Le cas marocain
Au Maroc, on peut regretter que les concepteurs des programmes d’arabe et des manuels officiels du ministère de l’Education nationale n’aient pas été suffisamment attentifs à ces recherches. Il est tout aussi regrettable que les expériences pédagogiques originales menées en matière d’enseignement de l’arabe au sein des établissements français au Maroc (entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990) n’aient pas été perçues comme un laboratoire dont on pouvait tirer profit. Ces expériences préconisaient notamment la prise en compte de l’arabe dialectal dans l’apprentissage de l’arabe littéral, l’établissement de passerelles entre ces deux registres de langue en mettant l’accent sur ce qui les rapproche plutôt que sur ce qui les sépare. En effet, continuer, comme c’est le cas aujourd’hui, à enseigner l’arabe littéral sans prendre en compte, avec méthode, ce que les élèves savent déjà en dialectal, c’est se priver d’un acquis qui permettrait d’économiser temps et énergie. C’est aussi perpétuer une dichotomie stérilisante, au lieu de trouver une synergie féconde entre les deux registres. Plutôt que d’opposer une langue à l’autre, ne vaut-il pas mieux partir de l’une pour rejoindre l’autre ?

Pour être concret, il faut sans doute : alléger les programmes, notamment pour ce qui est de la grammaire classique (tous les élèves n’ont pas vocation à devenir des Sibawayh) ; privilégier le lexique commun au littéral et au dialectal ; adapter et diversifier les supports pédagogiques ; ne pas limiter les textes d’étude à la seule littérature classique dans ce qu’elle a de plus archaïque ; faire place à la langue des médias ; recourir au patrimoine d’inspiration populaire (contes, épopées, poésie...) ; former les enseignants en conséquence ; etc. En un mot, réformer très profondément les pratiques actuelles. Mais cet aggiornamento linguistique et pédagogique peut-il être réalisable si la puissance publique, par un acte politique courageux, ne libère pas la langue arabe, classique comme dialectale, des présupposés idéologiques qui la brident ? Pour permettre à cette langue d’être une langue vivante à tous égards, cessons enfin, de parler d’elle, en langue de bois.

(*) Franco-marocaine, Professeur agrégée de langue et civilisation arabes à Sciences Po-Paris.

 
 
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