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Par Ruth Grosrichard*
Débat. Langue vivante vs langue de bois
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La presse marocaine est lune
des rares à oser la transcription
de larabe parlé.
(AFP)
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Arabe classique ou dialectal ? La question nest pas seulement dordre linguistique ou pédagogique. Elle est avant tout une question politique, souvent ignorée par les gouvernants. Analyse.
Le Conseil Supérieur de lEnseignement (CSE) a publié récemment son rapport 2008. À cette occasion, le conseiller royal, M. Abdelaziz Meziane Belfkih, a bien voulu sexprimer dans la presse au sujet du travail du Conseil quil dirige. On retiendra de ses déclarations sa réponse sur le |
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fait que ce rapport - gros de plusieurs centaines de pages - ne donne pas dorientation susceptible de renouveler la problématique, pourtant capitale, de lenseignement des langues en général et de larabe en particulier. Rappelant quelques constats connus de longue date, M. Meziane Belfkih a indiqué : Cest tout à fait délibéré. Il sagit là dun problème complexe. Pour linstant, nous nous contentons de poser le problème de manière technique (...). Cest une question que les pédagogues devront trancher. La responsabilité du politique est donc renvoyée au pédagogue. Ainsi, la question linguistique, qui doit être au coeur de toute réforme future, est ramenée à sa dimension purement pédagogique et technique. Ce quelle est évidemment. Mais elle est aussi - et peut-être avant tout - dordre politique et religieux. Le négliger de propos délibéré, cest être aveugle à la réalité et sourd à un débat de fond essentiel, tel quil a été ouvert par quelques voix fortes dans le monde arabe. Entre 2006 et début 2008, deux ouvrages percutants écrits par des intellectuels égyptiens de renom ont relancé le débat sur la question linguistique. Tous deux sinterrogent sur la langue arabe classique aujourdhui, sa fonction et les effets quelle produit.
Le dialectal prend la plume
Moustapha Safouan, psychanalyste de stature internationale et auteur de nombreux essais et traductions, vient de faire paraître Pourquoi le monde arabe nest-il pas libre (Ed. Denoël, Paris 2008). Ce livre, publié en arabe, au Caire, na rencontré quun faible écho de laveu même de son auteur. Pourtant, sa thèse a de quoi faire réagir. En effet, Safouan y traite de la politique de lécriture et du terrorisme religieux, prônant avec audace lusage de larabe parlé comme langue de culture et appelant lIslam à sémanciper du joug du pouvoir temporel. Thèse originale sur le plan théologico-politique en ce quelle tranche avec lidée admise quen Islam, cest le religieux qui aurait investi le politique.
Il semploie à dénoncer des principes donnés comme intangibles et qui ne sont à ses yeux quimpostures des hommes. Depuis les origines, le pouvoir politique dans le monde arabe a toujours tiré sa légitimité de la religion, rappelle-t-il. Sagissant de lIslam, ni le Coran ni les Hadîths ne contiennent dindications relatives aux fondements du pouvoir et aux principes de gouvernement. Ce que le Cheikh Ali Abderrazik - auquel il se réfère - avait, dès 1925, magistralement démontré dans un livre qui fait date : LIslam et les fondements du pouvoir. Sur la doctrine du Khalifa (successeur du Prophète), qui a eu pour effet de subordonner le spirituel au temporel, voire confondu le religieux et le politique, il note quétant le dernier des Prophètes, Mohammed ne devrait avoir à proprement parler aucun successeur.... À ceux qui affirment que le Prophète détenait les deux pouvoirs, le temporel et le spirituel, Safouan répond : Cest un mensonge ou au mieux une illusion rétroactive. Cette forgerie de lhistoire va pour lui de pair avec la sacralisation de la langue de lécriture opposée à la langue parlée. À ses yeux, le malheur des Arabes vient de ce que le peuple est isolé de la pensée par le confinement de lécriture dans une langue classique, et qu il se trouve face à un pouvoir dEtat qui a usurpé cet attribut de Dieu dêtre celui qui a le savoir de linterprétation finale. Sa position est claire : écrire en arabe classique, cest choisir de natteindre quun nombre limité de personnes et rester étranger à la majorité du peuple, souvent illettré. Il va même jusquà avancer que les intellectuels se font complices objectifs des despotes, ils sont devenus une classe de brahmanes sans langue commune avec la foule. Aussi Safouan, lui-même, a-t-il décidé de ne plus écrire désormais quen arabe parlé égyptien. Son audacieuse traduction dOthello de Shakespeare en est lexemple le plus récent.
Aux dévots qui crient au blasphème, en disant que larabe classique est la langue du Coran et donc la langue divine, Safouan réplique que Dieu a choisi larabe parce que cétait la langue du Prophète, mais quil avait dabord choisi celui-ci pour ses qualités humaines exceptionnelles et non parce quil parlait cette langue. Aux doctes qui crient à lineptie, en affirmant que larabe parlé est impropre à toute production intellectuelle et culturelle, il cite des exemples contredisant ce dogme. Aux inconditionnels de lunité arabe, qui crient au danger de voir celle-ci se morceler si les dialectes étaient substitués à la langue classique, il oppose lévidence des faits : les divisions chroniques au sein du monde arabe.
Moderniser la langue
Avant le livre de Safouan, il y avait eu le Vive la langue arabe ! A bas Sibawayh ! (trad. française : Le sabre et la virgule , éd. LArchipel, Paris 2007) de lancien vice-ministre de la Culture égyptien, Chérif Choubachy. Celui-ci appelle à une réforme urgente de larabe classique, immuable depuis quinze siècles, quil juge inapte à exprimer la modernité. Pour lui, cet immobilisme linguistique est à lorigine de lindigence de la pensée et de la création arabes contemporaines. Larabe classique en létat actuel est à ses yeux un joug qui enchaîne le cerveau arabe et entrave nos énergies créatrices, une bride qui étrangle et réfrène nos pensées.
On soutient que larabe classique, langue du Coran, est intouchable en raison de son caractère sacré ? Mais cette langue, répond-il, est antérieure à lislam et 80% des musulmans dans le monde lignorent. Ceux-ci musulmans non-arabophones seraient-ils pour autant de mauvais musulmans ?
Loin dêtre un ennemi de larabe classique et du Coran, comme len ont accusé ses détracteurs, il se pose, au contraire, en sauveur : il veut épargner une mort lente à cette langue qui a donné lieu à une production littéraire et théorique dune immense valeur. Il préconise de notamment lalléger de certaines règles de syntaxe et de morphologie, en un mot, de la moderniser. à la différence de ceux qui prônent, tel Safouan, labandon du registre classique pour aller vers lusage des langues dialectales, Choubachy pense quune telle option mettrait en péril lunité du monde arabe. On sait ce que son livre lui a coûté : des attaques au vitriol, le désaveu de son président et sa démission de son poste ministériel.
Pour une voie médiane
Entre la position de Choubachy et celle de Safouan, il y a, nous semble-t-il, la place pour une voie médiane, une manzila bayna al manzilatayn, auraient dit les Mutazilites (adeptes notamment de lusage de la raison, al-aql, en religion). Résumons la situation linguistique dans le monde arabe aujourdhui. La langue nationale officielle de tous les pays arabes reste larabe classique du Coran et de la littérature médiévale. Elle est avant tout une langue de lécrit, doù son nom arabe littéral (littérature, presse, notes et rapports...) et du monologue magistral (radio et télévision dEtat, discours politique, religieux, académique...). Parallèlement à cette langue officielle, on utilise dans la vie quotidienne des dialectes qui varient dun pays à lautre.
Un fait est sûr : la langue maternelle de tout locuteur arabe est dabord son dialecte. Il naccède au registre de la langue littérale quune fois scolarisé. Cependant, arabe littéral et arabe parlé non seulement coexistent, mais ne cessent de senrichir mutuellement pour produire, dans un mouvement de va-et-vient, ce que les linguistes appellent larabe moyen ou encore larabe médian. Qui pourrait nier, par exemple, que le lexique et la syntaxe de larabe marocain ont notablement évolué au contact de larabe littéral, lequel, grâce à lécole, la radio et la télévision, est devenu plus familier ? La langue de la presse témoigne de ce mouvement : à la consternation des puristes, elle saffranchit souvent de la norme classique sous linfluence des langues comme langlais et le français et, dans une moindre mesure, de larabe parlé.
Reste que dans les politiques officielles tout comme dans la conscience collective arabes, il persiste une hiérarchie entre ces deux niveaux de langue. La langue littérale est souvent désignée dailleurs par un seul mot al-lugha, à savoir la Langue par excellence. Pour la majorité des Arabes, la langue arabe est une et indivisible. Et cest cette Langue Une (en droit, unificatrice) qui seule, à leurs yeux, est digne dêtre étudiée, enseignée, cultivée, écrite... Quant à larabe parlé, il demeure cantonné dans un statut inférieur et peine à avoir droit de cité dans la production écrite. Oser lécrire est jugé inconvenant, cest presque un crime de lèse-majesté contre la Langue. Hormis les spécialistes, les locuteurs arabes ont peu conscience que larabe parlé obéit lui aussi à des règles de syntaxe, de morphologie, dusage. Comme si les lois de la langue étaient le privilège de la langue de la Loi, la langue noble : larabe littéral. Or, larabe parlé nest pas un territoire hors-la-loi, on ne peut pas y dire nimporte quoi, nimporte comment. Un exemple suffira pour illustrer le statut de non-droit qui pèse sur lui. Il arrive que tel ou tel chef dEtat arabe prononce un discours dans lequel il introduit - pour des raisons qui mériteraient dêtre analysées en elles-mêmes - des passages en arabe parlé. Cétait le cas de feu Hassan II, qui avait une grande maîtrise de larabe classique (et dautres langues dailleurs) et qui savait utiliser larabe dialectal avec virtuosité. Mais quand on lit la retranscription de ces mêmes discours dans la presse, on constate que tout ce qui a été prononcé en arabe parlé est systématiquement traduit en arabe littéral, quand ce nest pas carrément supprimé. Cependant, les lignes bougent : les romanciers contemporains nhésitent plus à faire dialoguer leurs personnages en arabe parlé. Cest le cas du Soudanais Tayyeb Salih, du Marocain Mohammed Berrada, sans compter des auteurs Egyptiens et dautres encore. Il existe aussi aujourdhui, au moins au Maroc, une presse dexpression dialectale. Par ailleurs, depuis un certain temps déjà, des linguistes marocains ont entrepris des travaux de recherche en dialectologie et en linguistique contrastive arabe littéral / arabe dialectal.
Le cas marocain
Au Maroc, on peut regretter que les concepteurs des programmes darabe et des manuels officiels du ministère de lEducation nationale naient pas été suffisamment attentifs à ces recherches. Il est tout aussi regrettable que les expériences pédagogiques originales menées en matière denseignement de larabe au sein des établissements français au Maroc (entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990) naient pas été perçues comme un laboratoire dont on pouvait tirer profit. Ces expériences préconisaient notamment la prise en compte de larabe dialectal dans lapprentissage de larabe littéral, létablissement de passerelles entre ces deux registres de langue en mettant laccent sur ce qui les rapproche plutôt que sur ce qui les sépare. En effet, continuer, comme cest le cas aujourdhui, à enseigner larabe littéral sans prendre en compte, avec méthode, ce que les élèves savent déjà en dialectal, cest se priver dun acquis qui permettrait déconomiser temps et énergie. Cest aussi perpétuer une dichotomie stérilisante, au lieu de trouver une synergie féconde entre les deux registres. Plutôt que dopposer une langue à lautre, ne vaut-il pas mieux partir de lune pour rejoindre lautre ?
Pour être concret, il faut sans doute : alléger les programmes, notamment pour ce qui est de la grammaire classique (tous les élèves nont pas vocation à devenir des Sibawayh) ; privilégier le lexique commun au littéral et au dialectal ; adapter et diversifier les supports pédagogiques ; ne pas limiter les textes détude à la seule littérature classique dans ce quelle a de plus archaïque ; faire place à la langue des médias ; recourir au patrimoine dinspiration populaire (contes, épopées, poésie...) ; former les enseignants en conséquence ; etc. En un mot, réformer très profondément les pratiques actuelles. Mais cet aggiornamento linguistique et pédagogique peut-il être réalisable si la puissance publique, par un acte politique courageux, ne libère pas la langue arabe, classique comme dialectale, des présupposés idéologiques qui la brident ? Pour permettre à cette langue dêtre une langue vivante à tous égards, cessons enfin, de parler delle, en langue de bois.
(*) Franco-marocaine, Professeur agrégée de langue et civilisation arabes à Sciences Po-Paris.
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