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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Cinéma. Grand corps malade

Youssef Chahine
(AFP)

Victime d’une hémorragie cérébrale, le réalisateur égyptien Youssef Chahine a été opéré à Paris, mais son état demeure toujours critique. Retour sur la carrière d’un grand cinéaste.


Grillant cigarette après l’autre, adoptant un rythme stakhanoviste de travail (jusqu’à 20 heures de tournage par jour) et considérant son activité artistique comme un sacrifice, un don nécessaire de soi, Youssef Chahine n'est pas de ceux qui s'économisent. La fameuse métaphore de la flamme qui se consume pour éclairer la voie n'est pas inappropriée
pour décrire la conception qu'il se faisait du rôle du cinéma et de la vocation du cinéaste. Le réalisateur égyptien a toujours vu l'art en général, et le 7ème en particulier, comme un moyen d'agir sur le monde et tenter de le changer. Le Chaos, son dernier film (lire TelQuel n° 302), illustre cet esprit et démontre à quel point les convictions de Chahine lui sont chevillées au corps, jusqu’à l’épuisement de ce corps. Victime d’une hémorragie cérébrale, le réalisateur égyptien est aujourd'hui dans un état critique.

Les sentiers de la gloire
Très jeune, ce descendant d’une famille chrétienne d’origine syrienne, plonge dans le monde du cinéma pour ne plus jamais le quitter. En 1948, Youssef Chahine quitte son Alexandrie natale pour Los Angeles, afin d’y suivre des études de cinéma. Une expérience qui le marqua profondément et à laquelle il a consacré en 2004 un film autobiographique, Alexandrie, New York. Une ode d’amour et de nostalgie à l’Amérique des arts, du multiculturalisme et de l’insouciance, un charge contre celle de Bush et de sa politique catastrophique.

À 24 ans, il réalise son premier long-métrage, Baba Amine, une comédie qui va le faire connaître du public égyptien. Suivra son premier chef-d'œuvre, Gare centrale, en 1958. Dans ce film, où il tient le rôle principal, Chahine s’attaque à un thème qu’il abordera souvent dans ses films, celui de l’obsession sexuelle et de la passion destructrice. Il enchaîne avec Saladin, fresque historique dans la veine des péplums américains, relatant les hauts faits du conquérant kurde. Dans une période marquée par la lutte contre l’impérialisme américain, l’exhumation de la figure héroïque de Saladin tendait à mobiliser les peuples arabes et à leur “remonter le moral”. Un an après, Youssef Chahine tutoie la virtuosité avec La terre. La scène finale du film, où le fellah Mohamed Abou Swilem (interprété par le mémorable Mahmoud Al Meliji) meurt en irriguant la terre de ses ancêtres de son sang, est devenue emblématique du rapport fusionnel qu’entretiennent les Arabes avec leur terre.

Une vie, un engagement
La défaite de 1967 face à Israël était un échec militaire mais surtout un séisme annonciateur de bouleversements profonds dans l’Egypte et le monde arabe. Les rêves d’émancipation, de progrès, de construction d’une société juste et équitable se transformèrent en cauchemar. Youssef Chahine a réussi, avec une intuition quasi prophétique, à identifier les spectres qui hantent désormais son pays et sa région. Dans Le retour de l’enfant prodigue, réalisé en 1976, il décrit l’éclatement des rêves collectifs et la confusion des repères. La scène du carnage, où les membres d'une même famille s’entretuent, était prémonitoire de l’assassinat dramatique du président égyptien Anwar Sadate.

Après une série de films autobiographiques (Alexandrie pourquoi, Alexandrie encore et toujours…), le cinéaste décide de s’attaquer au nouveau cancer qui mine la société égyptienne : le fanatisme religieux. Chahine lui-même a été l’objet du courroux des intégristes islamistes, dont le paroxysme fut atteint lors d’un procès, aux allures d’inquisition, accusant le réalisateur d’atteinte aux textes sacrés dans son film L’émigré. Le procès, qui dura plus de 2 ans, s'est finalement soldé par son acquittement. Une victoire dignement fêtée par la sortie d'un nouveau film. Le destin, primé au festival de Cannes 1997, relate les persécutions subies par le philosophe andalou Ibn Rochd de la part de ses adversaires, tenants d’une pensée fondamentaliste, excluant tout usage de la raison et refusant tout apport jugé “exogène”. Chahine y établit un jeu de miroir entre cette période, marquant le début de la décadence de la civilisation musulmane, et la situation actuelle dans le monde arabe et musulman. Surtout, la figure d’Ibn Rochd et son combat renvoient avec évidence à ceux du cinéaste. Mais personne n'a encore osé brûler les films de Youssef Chahine…

 
 
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