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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Wafaa Lrhezzioui

Livre. Le journalisme est une arme

(DR)

Joseph Pulitzer a débarqué dans le port de New York à la nage, joué de sa plume et de son colt pour influer sur la face de l’Amérique et associé son nom aux célèbres prix. Retour sur le parcours d’un journaliste mythique.


C’était il y a un siècle, en juillet 1908. Joseph Pulitzer quitte pour la dernière fois les bureaux de sa rédaction : le World. Il a racheté le quotidien en faillite 25 ans auparavant et en a fait une institution. Les ventes ont explosé et un nouveau journalisme est né. Sans toujours connaître plus que son nom, la presse d’aujourd’hui lui doit beaucoup. Une injustice que tente de réparer Jacques Bertoin, ancien correspondant de Jeune Afrique. À l’œuvre professionnelle épique de Pulitzer, s’ajoute un brin de vie tragique. Le portrait initial dressé par le journaliste finit sur les rayons comme ouvrage complet. Et cette biographie pourrait passer pour un roman. Jeune immigré hongrois, démobilisé à la fin de la guerre de Sécession, Joseph Pulitzer se rue vers l’Ouest. Son premier contact avec la presse passe par les petites annonces du Westliche Post, un quotidien allemand. Il y écume les petits boulots avant d’en devenir reporter. Dès le moindre incident, le grand gringalet aux petits yeux et menton de sorcière accourt. Son
ombre plane sur la ville et les ventes décollent. Bonne plume, Pulitzer est surtout un bourreau de travail qui ne se résigne jamais. Assistant pour un compte-rendu à la Convention républicaine du Missouri, il se retrouve candidat d’une circonscription perdue d’avance… Sauf que même le journal démocrate vante ses mérites et il l’emporte haut la main. Sa double casquette suscite bien des critiques, mais Pulitzer se sent plus que jamais dans son rôle de redresseur de torts. Au Congrès et dans ses colonnes, il égratigne un entrepreneur corrompu avant de pointer son revolver sur lui. Accusé de tentative d’homicide, il ressort de l’affaire avec le titre de commissaire de police !

De reporter à patron de presse
Sa passion reste la presse et son ambition la liberté d’écrire. Il fonde donc son propre journal à une époque où tous les titres sont affiliés à un parti. Le premier édito donne le ton : “Le Post and Dispatch ne sera pas au service d’un parti mais au service du peuple ; il ne sera pas l’organe du républicanisme, mais celui de la vérité ; il combattra les imposteurs et les escrocs, quels que soient leur personne et le lieu de leurs méfaits”. Pulitzer ne mène pas un business plan mais une croisade contre la corruption. Il publie les déclarations fiscales, modestes, et le patrimoine, imposant, des gros bonnets de la région. Personne n’y échappe, pas même les annonceurs du quotidien. Mais les ventes augmentent, les concurrents mettent la clé sous la porte et les publicités reviennent. Entre-temps, Pulitzer est passé du côté démocrate et entend peser sur l’élection. Pour soutenir un candidat à l’élection de 1884, il voit grand, déménage à New York et crée le World. Joseph Pulitzer n’a aucune formation en finance ou ressources humaines. Mais en ces temps d’âge d’or, l’Amérique offre un destin aux visionnaires. Fermiers, ouvriers, tous peuvent devenir milliardaires avec une idée. Et des intuitions, le journaliste en a à revendre. Première innovation, il cible le grand public. Fini les longues analyses pour l’élite, place aux frissons pour le peuple. Indigner et faire rêver sont les deux recettes de Pulitzer. Un savoureux mélange de scandales et de trash. L’essor du World s’accompagne de progrès technique. L’impression s’accélère et les dépêches de l’agence Associated Press dopent le contenu. Le seuil des 100 000 exemplaires par jour est atteint et l’heure de vérité arrive. Novembre 1884, le World soutient activement Cleveland, le candidat démocrate. Des scandales de mœurs éclatent des deux côtés, Pulitzer met sa plume au service de son poulain et peut titrer “VICTOIRE !”. 50 000 voix ont fait la différence.

Au-delà de toutes ces réussites professionnelles, Joseph Pulitzer est un homme affaibli par un asthme chronique et un décollement de la rétine qui l’a rendu aveugle. En cure en Europe, dans son yacht ou l’une de ses somptueuses demeures, Pulitzer dispose d’une flopée de secrétaires particuliers pour scruter le World et transmettre ses ordres. Pour clore sa carrière, le patron de presse écope d’une poursuite en diffamation de Roosevelt, ancien président des Etats-Unis. Malgré la corruption en vigueur à l’époque dans la justice, il sera innocenté par la Cour suprême. Victoire personnelle et professionnelle, journalistique et politique. Pulitzer aura été le pionnier d’un journalisme qui ambitionna et réussit à changer les choses. Un héritage légué à la presse d’aujourd’hui, toujours récompensé par la renommée de ses prix.

“Joseph Pulitzer. L’homme qui inventa le journalisme moderne” de Jacques Bertoin. Réédition Tarik Éditions. mai 2008. 70 dh.

 
 
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