|
Par Cerise Maréchaud
Réfugiés. Lart, pour survivre
|
Roger Lélo, sculpteur congolais,
arrondit ses fins de mois en
donnant des cours à la Fondation
Orient Occident.
(DR)
|
Ils sont des dizaines de réfugiés subsahariens, artistes de profession, qui tentent de vivre de leurs créations. Avec plus ou moins de réussite
Clandestins, mendiants, trafiquants
fatigués de ces images qui leur collent à la peau comme des haillons, des réfugiés subsahariens rêvent den finir avec lobscurantisme ambiant et daffirmer leur dignité et leurs talents. Parmi nous, il y a des médecins, des intellectuels, des artistes... mais nous sommes considérés ici comme des gens sans |
|
valeur, témoigne Roger Lélo, 40 ans, col roulé beige et casquette Kia. Fuyant la guerre civile, Roger est arrivé de la République démocratique du Congo en 2006. Ancien chauffeur mécanicien et sculpteur à ses heures, il a fondé dès son arrivée lAssociation des artistes réfugiés au Maroc (Asarem), avec huit autres compagnons dexil.
Du sang derrière
Venus de six pays différents (RDC, Congo Brazzaville, Côte dIvoire, Mali, Sénégal et Cameroun), souvent à pied, toujours pour des raisons politiques, tous partagent des histoires douloureuses qui se ressemblent et quils nont guère envie de ressasser à nouveau. Vous les connaissez, résume Jean-Claude, peintre ivoirien de 36 ans et vice-président de lAsarem, dont le père a été tué sous ses yeux. Quand tu regardes mes toiles, tu vois quil y a du sang derrière. Cest ce que jai vécu. Sculpteurs, marionnettistes, peintres, couturiers, artistes technologiques, souvent héritiers dune tradition familiale, ils se sont réunis lors dune conférence des églises évangéliques à Bouznika. Soutenus financièrement par le pasteur Brown, du Comité dentraide internationale (CEI) à Rabat, le Conseil des migrants et lONG française Cimade (Comité intermouvements auprès des évacués), les artistes de lAsarem ont déjà présenté leurs créations à lEcole américaine de la capitale, au lycée Descartes de Rabat, à lUniversité Al Akhawayne dIfrane ou encore dans les locaux de lambassade de Grande-Bretagne.
Exposer est un bien grand mot. On se greffe plutôt sur des évènements, explique modestement Serge Tsiba, 38 ans, modéliste, couturier et peintre du Congo Brazzaville. Car il sagit dabord de vendre pour survivre, quitte à céder une pièce au dixième de son prix estimé. On brade, on liquide, déplore Jean-Claude, qui se contente souvent de 150 DH par toile. Mais le marché est parfois meilleur : sur la vingtaine de pièces quil a vendues, trois lui ont rapporté 70 euros chacune, en Allemagne. Aussi ne sinquiète-t-il pas outre mesure dêtre encore sans nouvelles dun ami à qui il a confié deux peintures à vendre aux Etats-Unis.
La carte du HCR (Haut commissariat aux réfugiés) ne permettant toujours pas laccès au moindre emploi légal, les artistes de lAsarem espèrent que lartisanat finira par remplacer lassistanat. Mais ça ne suffit pas pour vivre, tranche Jean-Claude, père dun enfant. Une exposition rapportera tout au plus 1000 DH au total. Si au moins on avait un magasin
. Impossible, sans carte de résidence ni patente. On a essayé de vendre en plein air, mais la police a tout ramassé et cassé des tableaux. LAsarem plaçait quelque espoir dans la Foire de Rabat, Ciel mon Maroc, qui se tiendra du 4 au 14 juillet, mais le mètre carré demplacement coûte 800 DH, soit dans les 7000 DH pour lensemble des artistes.
Sortir de lanonymat
Chez Serge Tsiba, en attendant, les toiles sempilent dans le minuscule logement loué à une famille marocaine du quartier G5 à Rabat, où il vit avec son épouse marocaine et leur fille de deux ans. Des paysages du Souss, des cavaliers de fantasia et des ruelles de médina, tentatives plus ou moins réussies de sadapter aux goûts locaux. Roger Lélo, quant à lui, arrondit ses fins de mois avec les cours de sculpture quil donne depuis peu à la Fondation Orient Occident (Centre Yacoub El Mansour) pour 90 DH lheure. Cest dans cet espace associatif, partenaire du HCR et ouvert aux étudiants, réfugiés et demandeurs dasile, à travers cours de langue, formations et activités culturelles, que 14 Africains avaient fondé une troupe de théâtre éphémère. Baptisée Les Enfants de personne, puis Ndouva, la troupe a donné plusieurs représentations dun spectacle intitulé Le Voyage, avant que la professeure ne quitte le Maroc. Ponctuellement grimés en village africain, les locaux de la Fondation Orient Occident accueillent du 20 au 22 juin, pour la journée internationale des réfugiés, la deuxième édition du festival Rabat Africa, en hommage à Aimé Césaire. Une manifestation culturelle qui aidera probablement ces artistes anonymes à se faire un nom
|
|