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Réfugiés. L'art, pour survivre
N° 329
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Réfugiés. L’art, pour survivre

Roger Lélo, sculpteur congolais,
arrondit ses fins de mois en
donnant des cours à la Fondation
Orient Occident.
(DR)

Ils sont des dizaines de réfugiés subsahariens, artistes de profession, qui tentent de vivre de leurs créations. Avec plus ou moins de réussite…


Clandestins, mendiants, trafiquants… fatigués de ces images qui leur collent à la peau comme des haillons, des réfugiés subsahariens rêvent “d’en finir avec l’obscurantisme” ambiant et d’affirmer leur dignité et leurs talents. “Parmi nous, il y a des médecins, des intellectuels, des artistes... mais nous sommes considérés ici comme des gens sans
valeur”, témoigne Roger Lélo, 40 ans, col roulé beige et casquette Kia. Fuyant la guerre civile, Roger est arrivé de la République démocratique du Congo en 2006. Ancien chauffeur mécanicien et sculpteur à ses heures, il a fondé dès son arrivée l’Association des artistes réfugiés au Maroc (Asarem), avec huit autres compagnons d’exil.

Du sang derrière
Venus de six pays différents (RDC, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal et Cameroun), souvent à pied, toujours pour des raisons politiques, tous partagent des histoires douloureuses qui se ressemblent et qu’ils n’ont guère envie de ressasser à nouveau. “Vous les connaissez, résume Jean-Claude, peintre ivoirien de 36 ans et vice-président de l’Asarem, dont le père a été tué sous ses yeux. Quand tu regardes mes toiles, tu vois qu’il y a du sang derrière. C’est ce que j’ai vécu”. Sculpteurs, marionnettistes, peintres, couturiers, artistes “technologiques”, souvent héritiers d’une tradition familiale, ils se sont réunis lors d’une conférence des églises évangéliques à Bouznika. Soutenus financièrement par le pasteur Brown, du Comité d’entraide internationale (CEI) à Rabat, le Conseil des migrants et l’ONG française Cimade (Comité intermouvements auprès des évacués), les artistes de l’Asarem ont déjà présenté leurs créations à l’Ecole américaine de la capitale, au lycée Descartes de Rabat, à l’Université Al Akhawayne d’Ifrane ou encore dans les locaux de l’ambassade de Grande-Bretagne.

“Exposer est un bien grand mot. On se greffe plutôt sur des évènements”, explique modestement Serge Tsiba, 38 ans, modéliste, couturier et peintre du Congo Brazzaville. Car il s’agit d’abord de vendre pour survivre, quitte à céder une pièce au dixième de son prix estimé. “On brade, on liquide”, déplore Jean-Claude, qui se contente souvent de 150 DH par toile. Mais le marché est parfois meilleur : sur la vingtaine de pièces qu’il a vendues, trois lui ont rapporté 70 euros chacune, en Allemagne. Aussi ne s’inquiète-t-il pas outre mesure d’être encore “sans nouvelles” d’un ami à qui il a confié deux peintures “à vendre aux Etats-Unis”.

La carte du HCR (Haut commissariat aux réfugiés) ne permettant toujours pas l’accès au moindre emploi légal, les artistes de l’Asarem espèrent que l’artisanat finira par remplacer l’assistanat. “Mais ça ne suffit pas pour vivre, tranche Jean-Claude, père d’un enfant. Une exposition rapportera tout au plus 1000 DH au total. Si au moins on avait un magasin…”. Impossible, sans carte de résidence ni patente. “On a essayé de vendre en plein air, mais la police a tout ramassé et cassé des tableaux”. L’Asarem plaçait quelque espoir dans la Foire de Rabat, “Ciel mon Maroc”, qui se tiendra du 4 au 14 juillet, mais le mètre carré d’emplacement coûte 800 DH, soit dans les 7000 DH pour l’ensemble des artistes.

Sortir de l’anonymat
Chez Serge Tsiba, en attendant, les toiles s’empilent dans le minuscule logement loué à une famille marocaine du quartier G5 à Rabat, où il vit avec son épouse marocaine et leur fille de deux ans. Des paysages du Souss, des cavaliers de fantasia et des ruelles de médina, tentatives plus ou moins réussies de s’adapter aux goûts locaux. Roger Lélo, quant à lui, arrondit ses fins de mois avec les cours de sculpture qu’il donne depuis peu à la Fondation Orient Occident (Centre Yacoub El Mansour) pour 90 DH l’heure. C’est dans cet espace associatif, partenaire du HCR et ouvert aux étudiants, réfugiés et demandeurs d’asile, à travers cours de langue, formations et activités culturelles, que 14 Africains avaient fondé une troupe de théâtre éphémère. Baptisée Les Enfants de personne, puis Ndouva, la troupe a donné plusieurs représentations d’un spectacle intitulé Le Voyage, avant que la professeure ne quitte le Maroc. Ponctuellement grimés en village africain, les locaux de la Fondation Orient Occident accueillent du 20 au 22 juin, pour la journée internationale des réfugiés, la deuxième édition du festival Rabat Africa, en hommage à Aimé Césaire. Une manifestation culturelle qui aidera probablement ces artistes anonymes à se faire un nom…

 
 
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