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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Zeghari

Portrait.
Younès El Aynaoui. Le dernier mousquetaire


Bio express.

1971. Naissance le 12 septembre à Rabat.
1986. Quitte le lycée Descartes pour s’engager dans le tennis professionnel.
1989. Entre au club de formation Villa Primerose à Bordeaux.
1991. Suit une formation intensive à la Nick Bollettieri Tennis Academy en Floride, aux Etats-Unis.
1993. Atteint la 51ème position au classement ATP, entrant ainsi dans le cercle des 100 meilleurs joueurs mondiaux.
1995. Rencontre Anne Sophie, sa femme.
1996. Naissance de son premier fils, Marouane.
1999. Gagne son premier tournoi international à Amsterdam.


La carrière d’El Aynaoui a été
parsemée de coups d’éclat et de
victoires sur de grands noms
du tennis mondial.
(DR)

Avec Hicham Arazi et Karim Alami, il constituait le trio qui a marqué l’histoire du tennis marocain. Retour sur le parcours d’un vétéran, qui refuse toujours de raccrocher les raquettes.


“Je n’ai pas l’intention de prendre ma retraite ! J’espère bien battre le record de Jimmy Connors, qui a arrêté à 38 ans”, lance, sourire aux lèvres, Younès El Aynaoui, attablé dans le café de son club d’origine, le Stade marocain à Rabat. Ici, il est un peu chez lui. À son arrivée, tout de Lacoste harnaché, les employés saluent leur “ami” d’un simple
sourire, les plus jeunes lui demandent conseil et les consommations offertes par la maison coulent à flots. Sur les murs sont accrochées les photos du fils prodige du Stade. Car le tennis, Younès Fréderic - son deuxième prénom - est tombé dedans quand il était petit. À l'âge de 3 ans, il empoignait déjà sa première raquette, chaperonné par son grand frère Karim. Normal, quand on sait que le père, fonctionnaire au Trésor, et la mère, de nationalité française et employée à l’ambassade, étaient tous deux classés en 3ème série nationale.

La fierté du Stade
“Le stade était sa deuxième maison, renchérit Ahmed Benali, son premier moniteur. Il avait 7 ans et, tous les jours, il venait avec son frère jouer à 6 heures du matin avant d’aller à l’école. Ils devaient escalader le mur d’enceinte, puisque les locaux du club étaient encore fermés”. Des souvenirs d'enfant que Younès évoque en déambulant entre les courts déserts : “À l’époque, je rêvais de devenir un champion, d'être le nouvel Ivan Lendl”. Une ambition à laquelle il consacrait six heures d’entraînement par jour, sans compter les week-ends où il se réservait un court pour lui tout seul. Avec la bénédiction de ses entraîneurs, impressionnés par sa discipline et sa volonté de fer. “Entraîner Younès n’était pas de tout repos. Il me réveillait aux aurores pour jouer quelques balles”, confirme Hassan Mezdel, son coach qui le suit depuis le début de sa carrière.

L'ado se fait rapidement remarquer par sa rage de vaincre et sa réputation de battant le précède sur les cours rbatis. “Il avait 13 ans, nous jouions et il a perdu. Fou de colère, il a déchiré ses habits et jeté sa raquette dans un arbre, nous raconte Mezdel. Mais une fois la crise passée, il est redevenu calme et souriant, comme si de rien n'était”. C’est qu’El Aynaoui est davantage perfectionniste que mauvais perdant, comme le décrit Mohamed Mjid, inamovible président de la Fédération de tennis. “Après une défaite, il s’en voulait d'abord à lui-même. Il demandait toujours à son entraîneur ce qui n’allait pas, ce qu'il a mal fait durant le match”.

Le cap du professionnalisme
Exigeant avec lui-même autant qu'avec son entourage, le jeune El Aynaoui était surtout précocement mature. À 15 ans, il sait déjà ce qu'il veut : devenir tennisman professionnel et faire de ce sport son métier. Sa famille eut l'intelligence de ne pas s'y opposer. “Mon père avait du mal à dire à ses amis que son fils avait arrêté les études. Mais s'il s’inquiétait pour mon avenir, il ne m’a en revanche jamais empêché de jouer”, confie-t-il.

Une fois engagé dans le circuit professionnel, il ne peut plus compter sur ses parents pour financer ses ambitions. Et il est bien trop tôt pour parler de sponsors. Royal Air Maroc est la seule entreprise à miser sur le jeune joueur, lui offrant gracieusement les billets d'avion pour ses déplacements. Pour le reste, c’est le système D.

En parallèle de tournois à petite rémunération, il suit des stages à Bordeaux puis en Floride, dans la prestigieuse Nick Bollettieri Tennis Academy. Des formations qu'il finance en donnant des cours et en encadrant les plus jeunes. C'est de cette époque-là que date sa première grande rencontre, en servant de “sparring-partner” à André Agassi, son idole d'alors. “Il a débarqué au club à dix heures du soir et cherchait un partenaire. J’étais le seul moniteur sur place. Nous avons joué un set, qu’il a évidemment gagné”, se remémore, un brin nostalgique, le tennisman. Avant de poursuivre : “Depuis, je l’ai affronté à quatre reprises. Mais je n'ai jamais pu le vaincre. Il était toujours le meilleur”.

Agassi fut son unique adversaire de prestige durant cette période de vaches maigres. “Nous dormions dans les gares et les aéroports, nous nous nourrissions de pain et de pâtes”, se rappelle Mezdel. “Avec Karim Alami, nous mangions des sandwichs pendant que nos adversaires s’attablaient dans les meilleurs restaurants”, ajoute, souriant, Younès El Aynaoui.

Pas de quoi entamer la détermination du jeune tennisman marocain. Au fil des tournois, il accumule les points ATP et finit par rentrer, dès 1993, dans les tableaux finaux, qui lui permettent d’accéder directement aux tournois prestigieux, sans passer par les qualifications préliminaires. Les hôtels, le transport et la nourriture sont pris en charge par les organisateurs et les primes de match deviennent plus conséquentes. Mais ce n'est pas encore la vie de château, loin de là. Les caméras de France 2 se souviennent encore de lui, en 1995, lorsqu'il atteint les huitièmes de finale à Roland Garros. Accompagné de son frère, Younès rejoignait les courts parisiens… en prenant le métro ! “C'est une simple histoire de superstition. Cela m’a porté chance pour le premier match, j’ai du coup décidé de continuer à prendre le métro durant tout le tournoi”, explique-t-il.

Une star, enfin !
El Aynaoui figurait dès 1999 parmi les 50 meilleurs joueurs mondiaux dans le classement ATP. À son tableau de chasse, il accroche quelques belles pièces, tels le Russe Marat Safin, l’Autrichien Thomas Muster ou l’Australien Leighton Hewitt. Il atteindra même le 14ème rang mondial en 2003, année où il écrit une page d’anthologie de l'histoire du tennis marocain. Il s'agit du fameux quart de finale de l’Open d’Australie, joué contre l’américain Andy Roddick. Un match marathon qui tint en haleine le public pendant près de 5 heures ! Younès s'en rappelle très bien : “Je n’étais pas épuisé, j’étais tellement concentré que je ne me suis pas rendu compte du temps qui s’est écoulé, illustre Younès. Quand j’ai perdu la balle de match, j’étais vraiment hors de moi”. Malgré la défaite, l’exploit lui permit de se forger enfin un nom dans le milieu tennistique mondial. Cette même année, il reçut le prix ATP de l’ambassadeur du tennis pour sa disponibilité aux journalistes et réussit enfin à vaincre Agassi… qui était en lice pour la même distinction. Célébrité oblige, Younès s'offre même un style, avec une coiffure rasta et les dreadlocks qui vont avec. Un look qu'il finira par abandonner, en bon père de famille : “Les amis de mes enfants leur disaient que j’avais des araignées dans les cheveux. J’ai fait un tour chez le coiffeur”, badine-t-il en passant la main sur sa crinière, toujours fournie. Et qui dit star, dit inévitable scandale. Celui-ci a éclaté en décembre 2005, lorsque la Fédération italienne de tennis affirma l’avoir contrôlé positif au test THC (molécule active du cannabis). “J'étais furieux, je ne voulais pas donner cette image de moi aux jeunes”, explique-t-il, évitant de s'étaler davantage sur le sujet. La page est rapidement tournée et les fans, de Rabat à Barcelone (son lieu de résidence) se sont toujours bousculés pour lui demander des autographes à la fin des matchs. Ce papa de 3 garçons (âgés de 11, 7 et 5 ans) n'a pas pour autant pris la grosse tête. “Au contraire. C’est un grand gaillard avec une petite tête, qui vit pleinement sa passion pour ce sport et qui n'a rien à faire des paillettes et du jeu médiatique autour”, assure un ami du tennisman. Mais la vie de Younès El Aynaoui ne se limite pas au tennis : l'homme aime également flâner sur un vélo, taquiner les vagues sur une planche de surf ou encore taper dans un ballon rond. “Comme j’ai peur de me blesser, je joue plutôt avec mon fils aîné, qui préfère le foot au tennis”. Quant aux deux autres bambins, ils sont plutôt portés sur le basket. “S'ils veulent faire du sport leur métier, je serai le premier à les encourager, à condition qu’ils s’y consacrent vraiment”, lance fièrement Younès. Le contraire nous aurait étonné.

 
 
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