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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Taïa

Inédit. La loi du “je”

Abdellah Taïa, à Paris.
(DR)

L’écrivain Abdellah Taïa s'interroge sur la place de l'individu dans la littérature et la société marocaines. Spécialement pour TelQuel, il narre son itinéraire personnel à la découverte de son “Ana” propre.


Le “je” marocain existe-t-il ? A-t-il jamais existé ? Et le mien : où est-il ? Où en est-il ? Depuis que je suis dans l'écriture, dans la transformation de quelques fragments de ma vie, mon vécu, en littérature, ces questions me hantent. Sans l'avoir décidé, j'écris,
j'invente autour et avec mon “je”. Un “je” que je connais bien, tellement bien. Et qui ne cesse pourtant de se dérober, de jouer avec moi, de disparaître. De se réinventer. Après avoir publié cinq livres, on pourrait croire que je maîtrise ce “je”, complètement, parfaitement. Il n'en est rien. Quand j'écris, je suis le premier surpris de ce qui sort de moi, de ce que m'impose mon “je”. J'ai fini par le comprendre, l'admettre : mon “je” est un dictateur. Un mégalomane. Un visionnaire, paraît-il. Je le suis. Mais je me rebelle régulièrement contre lui. Comment ? Je le casse. Je le pulvérise. Je cesse de l'aimer. Pire : je lui invente un double, plusieurs doubles. D'autres “moi”. Des hétéronymes comme chez le grand poète mélancolique portugais Fernando Pessoa. Je cesse d'être mon “je”. Je m'absente au monde. Je vois autrement. Je vole loin. Je change de peau. Pour le plus grand malheur de ce “je”. Et pour mon plus grand bonheur. Je deviens noir. Noir comme les gens des Touarga à Rabat. Noir noir. Noir comme Merzougue, l'ami de mon père, l'homme qui m'a inspiré mon deuxième livre, Le Rouge du tarbouche.

Le “nous” contre le “je”
Comme la plupart des Marocains, j'ai longtemps vécu dans le “nous” de la société, du groupe : la famille, le quartier, la rue, l'école, la nation, l'islam. Mon “je” n'existait pas, n'avait aucune possibilité d'exister. D'être. Le “Ana” est le diable : on nous a tous bien appris cette expression. Qui signifie : soit vous êtes dans le groupe, soit vous êtes dans la chute du diable (cet ex-ange rebelle). Le “je” est diabolique, infernal. Le “je” est contre Dieu. Le “je” est anti-musulman. Le “je” ne décide pas, ne décide rien. Le “je” n'a pas de destin. Dieu et le groupe s'en chargent à sa place. Le “je” est téléguidé. C'est un robot. Une maquette.

Le “je” n'a aucune importance. Strictement aucune. Il est virtuel. De la fiction.

C'est ce qu'on m'a inculqué, imposé. C'est la voie à suivre : être là pour les autres. L'Autre. Toujours l'Autre. Et ceux et celui qui sont grands. Les plus grands. Et c'est en cela qu'il y a paradoxe. Dans notre monde (le Maroc et les pays qui lui ressemblent), il y a en permanence le culte du chef, celui qui a le pouvoir, qui soumet les autres à son pouvoir, qui a le premier et le dernier mot. Le “zaïm”, le “caïd”, le “cheikh”, le “amir”, le “rajoul”, le “sayyéd”, le “abe”… Les mots en arabe pour désigner ce chef sont nombreux, trop nombreux. Car, à y bien réfléchir, le chef est lui-même un “je”. Un “je” en puissance. Un dieu à lui seul. Qui parle certes pour préserver l'unité et les spécificités de notre monde, mais aussi, et surtout, pour le maintien de son autorité, de sa puissance. Et, donc, de notre dépendance vis-à-vis de lui. Il est le seul qui a le droit de dire “je” ; il est même encouragé à le faire, à l'exiger.

On comprend alors, dans ce contexte, à quel point il est dangereux pour le simple citoyen de dire “je”, de chercher à l'exprimer. Donner libre cours à sa différence. Quand je dis “je”, quand j'écris, je suis en concurrence avec le chef. Je suis un mal élevé. Un révolté. Un diable. Un Noir. Je suis dans l'errance, la malédiction. La solitude. Absolue.
Je suis dans la souffrance.
Mais cette révolution qui m'éloigne du premier groupe, du premier monde, est celle qui pourtant me permet de mieux le voir, le regarder, lentement, attentivement, autrement. Cette révolution inacceptable, risquée, c'est ce qui donne à la vie, à ma vie, un goût fort, fort ; aux heures et aux journées une autre saveur : de l'excitation. Je vis pleinement. Je ne suis pas comme les autres. Je suis mon propre chef.

Et vint Mohamed Choukri…
Je suis né en 1973. À Rabat. Pauvre. Sexuellement différent. Dans la peur. Ma génération a été dépolitisée. Le Maroc est mon pays mais ses intellectuels ne m'ont jamais donné l'impression qu'ils parlaient pour moi. À moi. Ne m'ont jamais aidé à aller à la découverte de mon “je” secret, faible, honteux. Ces intellectuels parlaient, philosophaient, mais étaient ailleurs, entre eux. C'était comme si être intellectuel signifiait être en dehors de la vie, en dehors de nous. La culture n'était pas dans la vie. Ne pouvait pas influencer, changer la vie. Nos vies. Je sais que je ne suis pas le seul Marocain à avoir eu cette impression, à avoir subi cette exclusion. À avoir bataillé seul, sans aucune aide (au début surtout : l'adolescence, quand on a besoin de modèles qui nous ressemblent), pour découvrir mon “je” et trouver un moyen pour le faire exister. J'ai vécu, comme beaucoup dans ce pays, dans la coupure. Oublié. Dans et sans mon pays. C'était comme si le Maroc n'était pas à moi, aussi. Ce sentiment est d'ailleurs toujours d'actualité.

Ma génération a vécu dans le deuil impossible de Mehdi Ben Barka : ce magnifique “je” marocain perdu. Cette lumière. On ne l'a pas connu. On ne nous a pas raconté son histoire, sa Révolution, et pourtant il était là, fantôme, esprit, guide, maître, professeur, nom secret, admiré, toujours espéré. Un homme vivant. Jamais mort.

Puis Mohamed Choukri est arrivé. Nous avons tous mangé son Pain nu, goûté à ce livre interdit, brûlant, en arabe. Cette écriture du vécu. Ce néo-réalisme marocain. Cette famine. Ce vagabondage. Cette sexualité. Cette marginalité. Cette révolte. Ce langage. Même si aujourd'hui certains Marocains lui dénient le statut d'écrivain (ils disent, sans honte : “Ce n'est pas un écrivain, il n'a fait que mettre sa vie dans ses livres”), Choukri est L'auteur de ma génération. Qui a ouvert devant nous plusieurs portes. Qui nous a appris à être nus et dignes, “je” et libres. Nous sommes ses enfants. Tous.

Abdelfattah Kilito, écrivain entre deux langues, l'arabe et le français, a été mon professeur de littérature française au milieu des années 90. Je l'aime. Je l'admire. Nous sommes nombreux, dans ce pays, à avoir été ses étudiants heureux, à avoir appris grâce à lui la jouissance littéraire, à naviguer entre la littérature arabe et la littérature française, être dans les affres et les bonheurs de l'entre-deux. Dans l'engagement. Il m'a permis d'accéder à cette chose essentielle, capitale : mon corps ! Je veux dire le corps de mon “je”. Grâce à cet intellectuel, le “je” et le corps ont fini par se rencontrer, en moi. Dialoguer. Se disputer. S'entraîner. Écrire. S'écrire.

D'autres n'ont pas eu cette chance : trouver dans l'écriture un champ pour explorer les mondes contradictoires de son “je”. Faire de ce dernier un symbole. Un “héros”. Le transformer. Tout en disant sa vérité.

Le “je”, pour parler des autres
Moi, Abdellah Taïa, je l'ai reçue, cette bénédiction. Ecrire des livres à partir de mon “je”, de mon premier monde, Hay Salam. Écrire pour moi. Pour les autres. Ma voix a trouvé un écho au Maroc. Et j'ai compris très vite ceci, cette phrase de Jean-Luc Godard : “L'artiste n'a pas de droits, il n'a que des devoirs”.

Je dis “je”. J'écris “je”. Par nécessité intérieure. Par désir de changement. De révolution. Et plus je suis proche de moi, plus je parle des autres. Je suis moi. Je suis également le monde. Dans le monde. Avec le monde. Le Maroc. Ailleurs. Simple. Étudiant. Maigre. Homosexuel. Dépolitisé. Politisé. Vrai. Contradictoire. Scandaleux. Scandalisé. Ouvert. Fou. Engagé. Autobiographe. Fiction. Slaoui. Corsaire. J'explore un imaginaire. Qui n'est pas qu'à moi. J'impose ma vérité. Mon “je”. Sincère. Je réponds au monde. Je change le monde. Les livres sont la vie, dans la vie, pas en dehors de la vie. En dialogue permanent avec elle.

Ces vérités peuvent sembler évidentes, naïves, pour certains. Pourtant, il faut les redire, les rappeler aux nouvelles générations. Expliquer et apprendre à ces dernières les nouvelles règles du “je”. Tout le monde a droit au “je”. Penser “je”. Et agir. Masculin. Féminin. Marocain. Arabe. Berbère. Musulman. Non Musulman. Sexuel. Rebelle.

Le Maroc y gagnera beaucoup. Longtemps. Il faut faire passer le message. Merci.

 
 
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