Abdeslam Yassine. Cheikh cathodique
Portrait. Le prodige d'El Gara
Télévision. Du mouvement sur la 2
Religion. Les "nouveaux" musulmans
Société. La maison des "réfugiées"
Tourisme. Voyage dans l'arrière-pays
Immigration. L'inquiétant Pacte
Syrie. Le retour en grâce ?
Zimbabwe. Mugabe, maître après Dieu
Capital investissement. Petit business devenu grand
L'Boulevard. 10 ans et toutes ses dents
Inédit. La loi du "je"
Métiers. La machine cinéma
Photo. Peintre d'images
N° 330
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Métiers. La machine cinéma

Le réalisateur Adil Fadili, avec on
équipe technique, sur le tournage
de la série télé La brigade.
(DR)

Le Septième art, c'est aussi une industrie, une lourde mécanique avec des intervenants d'horizons divers. Et côté formation et rémunération, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne.


Le réalisateur Daoud Oulad Syad l’a mis en image dans sa dernière œuvre, intitulée En attendant Pasolini : Ouarzazate est à Hollywood ce que Derb Ghallef est à la Silicon Valley. Tout comme les puces de l’électronique, la production cinématographique marocaine est un véritable souk. Avec quelque 133 films, dont 32 longs et 101 courts,
produits en 2007, le secteur emploie une dizaine de milliers de personnes. Quelque 2000 travaillent sur les films marocains, quatre fois plus sur les films étrangers. Directeurs de production, réalisateurs, scénaristes ou acteurs pour le haut de la pyramide. Plus bas, techniciens, coiffeurs, décorateurs, machinistes et autres figurants. “On n’en est pas encore au stade de l'industrie, mais le secteur se porte plutôt bien”, estime ce réalisateur. D’autant qu’il peut compter sur un coup de pouce du Centre cinématographique marocain, qui a injecté, via son fonds d'aide à la production, pas moins de 60 millions de dirhams en 2007. Une manne deux fois supérieure à celle octroyée il y a seulement quatre ans.

Préférence nationale
Pour réguler ce secteur, boosté par une croissance à deux chiffres, le CCM a instauré depuis quelques années un système de quotas, sorte de dispositif de préférence nationale. Les sociétés de production sont tenues d’engager, sur chacun de leurs tournages, des collaborateurs nationaux. Ainsi, un technicien sur quatre doit être marocain pour “un film de long métrage étranger tourné en partie ou en totalité au Maroc”, indique la circulaire du CCM. C’est que les productions étrangères sont nombreuses à avoir jeté leur dévolu sur le Maroc, ses paysages désertiques, sa lumière si particulière et, surtout, ses salaires si attractifs. Côté local, le producteur doit recourir aux services d'une douzaine de nationaux. Et le CCM a également pensé à la base de l’organigramme. “Les sociétés de production doivent, pour toute production de films de tout format et sur tout support, engager des stagiaires (…), à raison d’un stagiaire pour huit collaborateurs”. Au bout de trois courts-métrages réalisés, les stagiaires peuvent réclamer leur carte professionnelle, précieux sésame remis aux personnes justifiant d’une expérience professionnelle. Et sur ce chapitre, tout le monde est logé à la même enseigne : du réalisateur au décorateur, en passant par le coiffeur et l'accessoiriste. Selon Mohammed Bakrim, secrétaire général du CCM, “cette carte est un garde-fou pour réguler la profession, le rôle du Centre étant de veiller au strict respect des règles”, notamment celles concernant la rémunération des techniciens de cinéma. “Certes, Ça ne fonctionne pas encore à 100%, mais c’est bien mieux qu’il y a quelques années”, nous souffle un autre cadre du CCM. Pour les producteurs, la procédure d’octroi d’agrément est claire : tout postulant doit pouvoir justifier d’un capital d’au moins 300 000 dirhams. La société doit aussi produire soit un long-métrage, soit trois courts, de fiction, “ce qui a le mérite de booster la production nationale”, commente ce réalisateur. Mais pour la qualité desdits films, c’est une autre histoire. “On peut donner à un film une certification ISO, c’est-à-dire qu’il soit bon d’un point de vue technique, mais ça ne veut pas dire qu’il sera aimé par la critique, nuance notre source. La créativité ne peut venir que des cinéastes”.

Créatif, l’organe de régulation l’a pourtant été en décidant de limiter les journées ouvrables à 10 heures de travail. “C’est une bonne initiative, mais personne n’applique la loi sur les heures supplémentaires (Ndlr : une majoration de 25 à 100%, au-delà de 18 heures de travail)”, regrette ce décorateur. Petite consolation, les techniciens peuvent toujours se consoler avec le repas de plateau, fourni par la production, et surtout les frais de déplacement et de séjour. Quant aux acteurs, ils demeurent les parents pauvres de la profession, “peut-être du fait de leur propre incapacité à s’organiser et de défendre leurs intérêts, comme arrivent à le faire les techniciens”, analyse ce producteur. Le ministère de la Culture a bien pensé au lancement d’une carte professionnelle pour le métier, mais celle-ci reste encore à l’état de simple projet. Du coup, une tête d’affiche peut espérer un chèque de plusieurs dizaines de milliers de dirhams pour un long-métrage, alors qu’un illustre inconnu ne recevra pas plus de 2000 dirhams. Ce qui correspond grosso modo au cachet moyen d’un acteur de théâtre. Quant aux figurants, leur traitement est variable : selon qu’il s’agisse d’une simple “silhouette” ou d’une “figuration intelligente”, le cachet oscille entre 200 et 1000 dirhams.

Pas le temps de chômer
Aux portes des sociétés travaillant pour les quelques superproductions hollywoodiennes, les candidats se bousculent. “Normal, car à chaque fois qu’on travaille sur un film marocain, on nous sort la même rengaine : nous n’avons pas assez de budget, il faut nous aider…”, ergote ce régisseur, ajoutant que “si certains acceptent de se brader, cela finit par nuire à la qualité et au rendu final”. L’anecdote suivante nous est rapportée par un technicien du son : après environ un mois de tournage d'un film marocain, le premier assistant-réalisateur, qui avait accepté “de consentir un geste”, débarque en début de journée avec une minerve. Prétextant un accident, il s’est excusé de ne pouvoir poursuivre son travail. Quelques jours plus tard, il est surpris sur le plateau d'un film étranger. Entre-temps, il avait tout de même proposé son fils, lui-même assistant-réalisateur, pour assurer l’intérim. Sauf qu’il a été débarqué au bout d’une semaine, ne donnant pas satisfaction. “Du coup, la production a été obligée d’embaucher un premier assistant dans l’urgence, deux fois plus cher que le premier. Le pire dans tout ça, c’est qu’ils ont perdu une semaine de travail dans l'opération”.

Autre conséquence de la croissance du nombre de productions, la suractivité. “Un cinéaste comme Noureddine Lakhmari, auteur de la série des Al Kadia et du récent Casa Negra, sortait un film tous les quatre ans. Aujourd’hui, c’est un long-métrage par an”, commente ce responsable au CCM. À peine débarqué du Canada, Hicham Hajji, assistant-réalisateur de 24 ans, n’a pas eu le temps de flâner non plus. “Avant d’achever un tournage, on sait qu’on a déjà à travailler sur un autre projet”, nous explique-t-il. Ce jeune lauréat de l’Ecole du show-business de Montréal a enchaîné une douzaine de films en trois ans et une vingtaine de spots publicitaires. De quoi mettre du beurre dans les épinards : comptez 9000 dirhams pour un spot publicitaire d’une semaine de travail et 50 000 dirhams pour un long-métrage. Le cas de notre jeune cinéaste est-il isolé ? Rien n'est moins sûr… “Lorsque plusieurs tournages cinématographiques ou publicitaires ont lieu en même temps, il est très difficile de former une équipe de tournage, pour la simple et bonne raison que tous les techniciens sont pris”, nous apprend un directeur de production. Face à la flambée de la demande, il devient difficile de satisfaire l’appétit en main-d'œuvre des boîtes de production, souvent en situation de sous-effectif.

En mal de formation
Du propre aveu des dirigeants du CCM, la formation reste le talon d’Achille du secteur cinématographique. “Pendant longtemps, les cinéastes se sont formés à l’étranger, en Pologne, en ex-URSS ou encore en France”, nous apprend Mohammed Bakrim. D’autres ont tout simplement été formés sur le tas, comme le confirme cette étude réalisée pour le compte du CCM à la mi-2007, indiquant que “la formation aux métiers du cinéma reste limitée au Maroc”. La preuve en chiffres : il existe seulement trois écoles de cinéma et d'audiovisuel dans le pays, qui parviennent a former un peu plus de 60 étudiants chaque année. En contrepartie, le CCM délivre environ trois fois plus de cartes professionnelles chaque année. Cruelle mais imparable arithmétique… Pour ne rien arranger, comme dans toutes les écoles de cinéma du monde, la plupart des étudiants n’aspirent qu’à une seule chose : devenir réalisateurs. En langage de guerre, on appelle cela le syndrome de l’armée mexicaine : plus de généraux que de soldats. “C’est une situation problématique, car un cinéaste, c’est comme un pilote d’avion. Il ne peut pas assurer un long courrier à sa sortie de l’école”, nous explique Ahmed Boulane, réalisateur des Anges de Satan, classé premier au box-office marocain pour l’année 2007.

Conséquence de cet engouement pour les filières “nobles” du cinéma, le Maroc forme peu de chefs de poste (costumiers, décorateurs…). “Le même problème se pose pour la filière montage”, ajoute Vincent Melilli, directeur et fondateur de l’Esav (Ecole supérieure des arts visuels, un établissement, basé à Marrakech, qui forme aux métiers du cinéma). “Les étudiants sont réticents à l’idée de passer leur vie enfermés dans une salle. Pourtant, le Maroc manque cruellement de monteurs. Personnellement, je n’en connais qu’un”, ajoute-t-il. Idem pour les chefs-opérateurs ou directeurs de la photographie, qui sont les “yeux du réalisateur”. Ces trois dernières années, seulement une carte professionnelle de “chef op’” a été délivrée par le CCM. Et faute de main-d’œuvre compétente sur place, les producteurs sont bien obligés de faire leurs emplettes à l’étranger. “Pour les Anges de Satan, j’ai dû faire appel à cinq stagiaires belges, dont un assistant-réalisateur, un assistant-son et un chef-opérateur”, affirme Boulane.

Le tableau est-il si noir ? Réponse de Bakrim : “Aujourd’hui, le cinéma a acquis une certaine légitimité sociale. Les parents sont moins réticents à l’idée de scolariser leurs enfants dans des filières cinématographiques”. Vincent Melilli, qui voit affluer des demandes d’inscriptions des quatre coins du pays, ne dit pas autre chose. “Des candidats du Souss, du nord du pays et d’ailleurs viennent postuler avec des films réalisés avec leur téléphone portable, affirme-t-il. Notre école compte des étudiants de tous les niveaux sociaux, du fils de femme de ménage au fils d’homme d’affaire. Le pari de la mixité sociale est réussi”. L’Etat a aussi mis la main à la pâte. Actuellement, trois ministères planchent sur la création d’une école publique de cinéma. Le projet est finalisé, mais attend d’être validé par les trois départements concernés, à savoir la Formation professionnelle, l’Education et la Communication. Avis aux candidats…

[ Télécharger l'infographie ici ]

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés