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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Viva L'Boulevard

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Il s’en est fallu d’un cheveu que le festival culte des jeunes musiciens soit… interdit !


L’Boulevard vient de s’achever. Cette année, le festival culte des jeunes musiciens marocains fêtait sa dixième édition. On aurait pu s’attendre à une apothéose, une méga fiesta de sons et de lumières en hommage à la Nayda, cette vague culturelle formidable qui a balayé le Maroc et dont L’Boulevard a été le berceau et la matrice… Mais non. Même avec une programmation militante (pour la première fois, les têtes d’affiche
étaient des groupes marocains), L’Boulevard de cette année aura été un tantinet morose. Et, pour ses organisateurs, une éprouvante course d’obstacles.

24 heures avant l’ouverture, alors que la grande scène était montée, que les groupes venus de tout le Maroc étaient arrivés à Casa, que les organisateurs retenaient leur souffle avant de plonger, le gouverneur de la préfecture de Hay Hassani a tout bonnement… interdit L’Boulevard, à cause des “nuisances sonores” et de “l’atteinte aux bonnes mœurs” qu’il occasionnerait ! Il a fallu passer un ou deux coups de fil à un ou deux décideurs très haut placés à Rabat. Il a fallu expliquer qu’on n’annule pas comme ça, à la dernière seconde, un évènement attendu par 50 à 100 000 jeunes venus des quatre coins du pays. Il a fallu prévenir : étouffer tant de fougue et de sève, sans raison, c’est courir le risque de sérieuses “nuisances”, genre Sidi Ifni, voyez-vous… Finalement, l’interdiction du gouverneur a été levée in extremis. Ouf !

C’est tout de même malheureux qu’on en soit réduit à utiliser de tels arguments pour défendre une institution comme ce festival. L’Boulevard, pour ceux qui l’ignorent encore, c’est 1000 maquettes d’albums écoutées en 10 ans, près de 300 groupes musicaux révélés et mis sur orbite (depuis, ils font des tournées dans tout le Maroc et à l’étranger – grâce, notamment, aux opérateurs culturels européens invités par L’Boulevard), 25 ateliers et résidences musicales qui ont permis des rencontres et du partage d’expérience entre des stars internationales et des jeunes musiciens marocains aussi bourrés de talent que fauchés… Sans parler de ces 100 000 jeunes en moyenne qui, chaque année, se défoulent sur des riffs de guitare et des solos de batterie plutôt que sur des prêches intégristes et des harangues populistes… Ce qui est évident pour nous, à TelQuel, ne l’est peut-être pas pour tous. Alors disons le haut et fort : L’Boulevard est un patrimoine national et ce qu’il représente est une chance pour le développement culturel et la paix sociale au Maroc. En Europe, on considère que les festivals indépendants comme celui-là rendent un service public. Du coup, ils sont intégralement financés par les régions et les municipalités.

Chez nous, Momo et Hicham, les fondateurs et maîtres d’œuvre du Boulevard, font la tournée des sponsors en scooter – cette année, malgré un solide réseau de bénévoles, ils accusent un déficit de 600 000 DH. Et que fait Madame la ministre de la Culture ? Elle promet une subvention ridicule (200 000 DH, sur un budget de 4,5 millions), ne la verse même pas, et quand on la lui réclame, répond avec une incroyable candeur : “Je ne sais pas où elle s’est envolée !” (authentique !!). Que fait le wali de Casablanca ? Après des mois d’attente, il reçoit les organisateurs 10 minutes chrono pour leur faire… un sermon sur “les méfaits de la drogue” ! (S’il s’était donné la peine de lire le dossier de presse, il aurait vu le socle associatif sur lequel s’appuie le festival, et qui a fait de la prévention contre les drogues un de ses mots d’ordre). Et la municipalité ? Elle envoie le quart des barrières demandées (tout en ayant le front de se plaindre de problèmes de sécurité)… et fait payer au festival les services de police et de Forces auxiliaires, et même leur nourriture, pendant 4 jours !!

Pourquoi tant de mépris ? Sans doute parce que Hicham et Momo tiennent farouchement à leur indépendance, et vont aux rendez-vous avec les officiels en jeans et béret, boucle à l’oreille. “Pour eux, on est des extraterrestres !”, disent-ils en rigolant. Tant d’aveuglement donnerait plutôt envie de pleurer…

 
 
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