Abdeslam Yassine. Cheikh cathodique
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Abdeslam Yassine. Cheikh cathodique

Abdeslam Yassine, dans sa villa
de Souissi, répondant aux questions
de la chaîne Al Hiwar.
(TNIOUNI)

Celui qu'on disait mourant est apparu frais comme un gardon sur le petit écran, à l'occasion d'un long entretien accordé à la chaîne satellitaire Al Hiwar. Simple confession ou opération de com’, histoire de ne pas se faire oublier ?


Lundi 23 juin. 18 heures. Entre deux matchs de l'Euro, les tifosi d'Al Adl Wal Ihsane se sont agglutinés devant leur poste télé, pour suivre un beau match sur une chaîne du satellite Hotbird. La rencontre en question : une interview exclusive de Cheikh Yassine, dans laquelle le
gourou du mouvement islamiste répond aux questions de Azzam Tamimi, présentateur vedette et rédacteur en chef de la chaîne Al Hiwar (le dialogue), une chaîne basée à Londres, et animateur de l'émission hebdomadaire “Mourajaâte” (Révisions). L'intellectuel anglais d'origine palestinienne, qu'on dit proche du Hamas, a enregistré une série d'entretiens avec Abdeslam Yassine, l'homme dont les sorties médiatiques sont inversement proportionnelles au charisme. Au total, quatre épisodes, diffusés chaque lundi à partir du 22 juin, et retransmis en duplex sur Yassine.net, le site officiel du leader de la Jamaâ.

Un Cheikh télégénique
À plus de 80 ans, le télégénique Yassine assure le show pendant les cinquante minutes que dure l'émission. Filmé dans le salon de sa villa cossue, au quartier résidentiel Souissi à Rabat, l'homme, gandoura beige et coiffe blanche vissée sur le crâne, paraît frais comme un gardon. Confortablement enfoncé dans un fauteuil, le natif d'Aoulouz, dans le Souss, revient sur ses années collège à Marrakech. Ponctuant ses interventions de mots en français, Abdeslam Yassine raconte comment il a franchi les obstacles de l'administration du Maroc sous le protectorat, réussissant coup sur coup à décrocher son certificat d'arabe classique, le brevet et le concours de l'inspection de l'Education nationale. Il dévoile aussi quelques facettes méconnues du personnage. Le morchid serait un mélomane. Un vrai de vrai, qui ne jure que par la musique classique, particulièrement Beethoven et Mozart, et qui pratique le violon. Le pieux Yassine cède même au péché d'orgueil en se disant quasi-imbattable aux échecs dans sa jeunesse. “Beaucoup de gens diabolisent Al oustad Yassine et le décrivent comme un personnage austère, alors qu'en réalité, c'est un vrai boute-en-train”, nous déclare ce cadre d'Al Adl Wal Ihsane. Bref, le Cheikh a l'allure d'un Monsieur (presque) tout le monde, humain, jovial à ses heures. Aussi passionné pour les langues étrangères (le français, l'anglais, le russe et le latin) que désintéressé des sujets politiques de l'époque. Question de Tamimi : “Etiez vous au fait de la problématique israélo-palestinienne en 1947 ?”. Réponse du tac au tac d'un Yassine amusé : “J'étais plutôt khoubziane (Ndlr, littéralement, intéressé par le pain, entendez les préoccupations matérielles)”.

Les raisons d'une sortie médiatique
Pour certains, c'est Cheikh Yassine himself, désireux de montrer qu'il se portait bien, qui aurait demandé à participer à l'émission. Joint par téléphone, ce responsable de la Jamaâ, qui a préféré garder l'anonymat, coupe court à “la rumeur”. “Il n'en est rien ! Cheikh Yassine n'a pas besoin d'une tribune. Même à l'époque où il était assigné à résidence (de 1989 à 2000), il faisait toujours l'actualité”. Et d'ajouter : “Al Adl Wal Ihsane est une organisation structurée, qui a un porte-parole et un site Internet pour communiquer les informations officielles, notamment celles relative à l'état de santé du Cheikh”. D'après les officiels de la Jamaâ, c'est Azzam Tamimi, ex-porte-parole de la Muslim Association of Britain et directeur de l'Institut de la pensée politique islamique à Londres, qui aurait approché Cheikh Yassine en avril 2008. Confirmation de l'islamologue Mohamed Darif : “Tamimi est toujours à la recherche de scoops. Il a comme trophée de chasse des acteurs de la pensée islamiste, notamment le leader historique du Front islamique du salut, Abbassi Madani. Il est donc normal qu'il s'intéresse à Abdeslam Yassine, qui est une personnalité importante de la mouvance islamiste au Maghreb”. Le chercheur poursuit : “D'ailleurs, le présentateur a même interviewé le dirigeant pjdéiste Abdelilah Benkirane pendant son séjour au Maroc”. Pour la petite histoire, Yassine aurait conseillé au journaliste qui l'a rencontré de ne pas ramener la cassette d'enregistrement dans ses bagages, pour éviter qu'elle ne soit saisie par les douaniers marocains. Ce sont les services du Cheikh qui se sont chargés de l'acheminer, par leurs propres moyens, vers Londres.

La question reste posée : pourquoi le taciturne Yassine a-t-il accordé sa bénédiction à Tamimi, en acceptant de se faire tailler le portrait sur une chaîne étrangère ? “Le morchid a décidé de son propre chef de participer à l'émission, tout comme il avait accepté une interview sur Al Jazeera en 2004, ou plus proche de nous, du journaliste du Monde, Jean-Pierre Tuquoi”, avance ce dirigeant de la Jamaâ… en guise de non-réponse. Mais une chose est sûre : en 2007, la Jamaâ, prise dans un étroit étau de surveillance policière a tout juste réussi à ne pas se faire oublier en envoyant des “messages” plus ou moins bien inspirés à l'adresse du Palais (boycott des élections législatives, sortie publique de Nadia Yassine, la fille de son père et porte-parole du mouvement, qui s'autoproclame “opposante importante” de Mohammed VI). Et puis, Cheikh Yassine, expert ès-prophéties, a incontestablement perdu de sa superbe depuis que la Qawma (soulèvement populaire) qu'il avait prédite pour 2006, a fait pschitt. Cette prestation télévisée réussira-t-elle à redorer son blason ?



À suivre. Dans les prochains épisodes…

Selon une source bien informée, dans le second épisode de l'entretien accordé par Cheikh Yassine à la chaîne Al Hiwar, ce dernier reviendra sur son entrée dans le soufisme en 1966, après une “crise existentielle”, et son éviction du cercle de la Tariqa Boutchichia. Dans le 3ème volet, il retracera ses relations avec les mouvements islamistes et sa tentative de les unifier. Enfin, le quatrième opus, probablement le plus critique, fera la part belle à la naissance d'Al Adl, et ses rapports avec le Pouvoir… On peut entendre, dans la bande-annonce de l'émission, Yassine qualifier le triptyque sacré “Allah, Al Watan, Al Malik” de “grande blague”. Une déclaration en principe punie par la loi. Mais pour l'instant, les autorités n'ont pas réagi. “A priori, il n'y a rien à craindre. Cheikh Yassine avait déjà frappé très fort en 1974 avec sa lettre (adressée à Hassan II), intitulée “l'islam ou le déluge”. Mais comme le Makhzen est capable de toutes les folies, on attend de voir”, nous déclare ce fidèle de Yassine. Il y a fort à parier que l'Etat évitera de poursuivre le chef d'Al Adl, alors qu'il reporte depuis quatre ans le procès de sa fille, Nadia Yassine, poursuivie pour avoir déclaré que “la monarchie ne convient pas au Maroc”.

 
 
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