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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Immigration. L’inquiétant Pacte

Devant le consulat espagnol
de Casablanca, Mustapha aide ses
“clients” à remplir leurs dossiers
de demande de visa. Beaucoup
recevront une réponse négative.
(DR)

En première ligne du durcissement de la politique migratoire européenne, les Marocains n’attendent rien de bon du Pacte sur les migrations, un projet porté par la présidence française de l’UE.


“C’est plus facile d’aller dans l’espace que d’aller en Espagne”, ironise Mustapha. Attablé derrière une pile de dossiers, contre le mur longeant le siège du consulat espagnol de Casablanca, ce “conseiller juridique” remplit, pour 50 DH pièce, les formulaires de visa pour les candidats au
départ, alignés derrières les barrières dès le petit matin. Plus de 600 000 Marocains vivent en Espagne : c’est la première communauté étrangère du pays, lui-même passé en tête des terres d’accueil européennes en 1997. Mais les portes ne cessent de se refermer. En 2005, ils ne représentaient plus que 11% (contre 28% en 2000) des bénéficiaires des régularisations massives dans le royaume ibérique. Le genre de mesures auquel le Pacte européen sur les migrations et l’asile, l’une des priorités de la présidence française de l’UE, veut dire stop.

Renforcement du contrôle aux frontières, relance des accords de réadmission, multiplication des programmes de retour, limitation du regroupement familial, immigration professionnelle favorisée mais choisie et, dans l’idéal, temporaire… “C'est clair : l’Europe ne veut plus des Maghrébins !”, résume Mustapha dans un haussement d’épaules. En première ligne du durcissement de la politique migratoire française, de nombreux Marocains peinent à voir d’un œil positif ce prolongement du “modèle Sarkozy” à l’échelle de l’UE, où vivent plus de 2,2 millions d’entre eux.

Tour de vis
Dans l’Hexagone, les Marocains sont déjà les premiers touchés par le tour de vis autour du regroupement familial : 10 500 sont entrés en France à ce titre en 2001, contre seulement 4800 en 2007 (d'après l'Agence nationale d’accueil des étrangers et des migrations). Instituée en 1976, la procédure fait aujourd’hui l’objet de vives inquiétudes sur les forums de MRE. Hanane, 28 ans, n’y a d’ailleurs pas trouvé de réponse : voilà deux ans qu’elle attend des nouvelles de son dossier pour rejoindre son mari, installé en France depuis plus de 30 ans et patron d’une entreprise de BTP près de Nîmes. Sur Internet, on s’émeut aussi des tests de langue et de culture françaises que les candidats à un visa long séjour devront passer au Maroc dès janvier 2009, trois ans après l’initiative des Pays-Bas, que le Pacte européen tendrait à généraliser.

Choquée par la directive européenne dite “du retour”, votée le 18 juin, et qui semble donner le ton du futur Pacte, Lucille Daumas, du Réseau éducation sans frontières - Maroc (RESF), craint une multiplication des mesures de raccompagnement à la frontière et une normalisation par le bas, en termes de droits, des conditions de rétention. “De plus en plus de jeunes, installés et scolarisés en France depuis longtemps, sont expulsés dès leur majorité et abandonnés au Maroc, où ils n’ont souvent ni repères, ni proches”, déplore-t-elle. C'est le cas de Jihad Erraïs, 20 ans, reconduit à la frontière en mai 2007, alors qu’il suivait une formation d’hôtellerie-restauration, “un des secteurs qui souffrent pourtant d’un gros manque de main-d’œuvre”.

Mustapha, le “conseiller juridique”, doute quant à lui que la philosophie de l’immigration professionnelle profite aux Marocains. Et le concept français de “Carte compétences et talents”, décliné chez les membres de l’UE ? “Cela ne concerne tout au plus que quelques hyper-diplômés”, relativise Mehdi Lahlou, professeur de sciences économiques à l’INSEA de Rabat.

Immigration choisie ou “esclavage moderne” ?
Au Maroc, l'immigration “professionnelle” prend surtout la forme de migration saisonnière circulaire, donc temporaire, à l’instar du programme maroco-espagnol, subventionné par l’UE, d’emploi de 12 000 mères de famille marocaines pour la cueillette des fraises. À l’Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences (Anapec), on vante un moyen salutaire contre le hrig et la garantie de conditions de travail décentes. Mais de nombreuses voix s’élèvent contre un “esclavage moderne au tri sélectif”, estime Hicham Baraka, président de l’association ABCDS-Oujda. “Ce n’est pas avec ce genre de contrats qu’on va permettre à l’Afrique de sortir de la quadrature du cercle”, assure Mehdi Lahlou.

Déçu par “les grands discours sur le co-développement depuis la conférence euro-africaine en 2006”, l'économiste déplore que “la seule politique réellement mise en place est celle du contrôle aux frontières et des accords de réadmission”. Lucille Daumas va de son côté jusqu'à dénoncer “le néocolonialisme du dispositif militaire Frontex, qui étend les frontières européennes jusqu’au Sénégal”. Et beaucoup tiennent l’UE pour responsable du sort des milliers de migrants subsahariens dans le royaume, régulièrement raflés et refoulés à la frontière algérienne. “Le Maroc assure le contrôle des frontières européennes en contrepartie des faveurs de la politique de voisinage (libéralisation des échanges, du trafic aérien, lutte anti-terroriste…)”, analyse Hicham Baraka. “Mais si l’émigration clandestine a baissé dans le Détroit de Gibraltar, c’est parce que de nouveaux fronts se sont ouverts au sud, au large de Laâyoune, Nouadhibou, Dakar…”, poursuit Mehdi Lahlou.

À l’entrée du consulat espagnol, Rabia S. demande à Mustapha de lui arranger un rendez-vous pour sa demande de visa touriste. Une formalité pour cette fonctionnaire, non moins écœurée par l’exclusion ambiante : “L’Europe a colonisé et pillé l’Afrique. Ce serait un juste retour des choses de nous laisser y aller librement. Comme c'est le cas des étrangers au Maroc”.

 
 
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