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N° 331
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Cinéma. Le journal d’un juré

Les trois réalisateurs
primés à Tanger.
(AFP)

Tanger a abrité, du 23 au 28 juin, la 6ème édition du festival du court métrage méditerranéen. Le récit d’une semaine de cinéma et de vie, côté jury.


Lundi. Nos films, nos plats préférés

La cérémonie d’ouverture a été, pour reprendre le jargon officiel, “rehaussée” par la présence du ministre de la Communication, tout sourire, du wali et de plusieurs officiels de la ville. Un peu trop ? “Non, non, c’est une tradition, ils (les officiels) sont là au début et à la fin,
quand les caméras sont allumées”, remarque gentiment ce festivalier. Le problème, c’est que la présence des officiels nous vaut une impressionnante collection de gerbes de fleurs déposées sur scène, en bas de l’écran, qui gâchent la projection du film d’ouverture, Le paysan éloquent, de l’Egyptien Chadi Abdessalam, un court réalisé en 1970. L’image, pourtant belle, est littéralement bouffée au tiers, impossible de lire le doublage. Mais le film est bon. Et personne, parmi les spectateurs placés au premier rang, n’ose déplacer les gerbes qui plombent le décor. Plus tard, au cocktail de bienvenue organisé dans l’un des palaces du centre-ville, les jurés commentent le film avec délectation. Personne ne relève une évidence : les relents d’homosexualité qui suintent du petit film de Chadi Abdessalam. “Peut-être bien qu’il y en a”, finit par admettre le critique égyptien Kamal Ramzy, le juré le plus décontracté du festival.
À la première réunion du jury, on comprend que le plus difficile ne sera pas tant de départager les films en compétition, que de se mettre d’accord sur les détails de la vie quotidienne. Humain, trop humain. Qu’est-ce qu’il faut manger ? Où et à quelle heure ? Cuisine marocaine ou française ? Et l’eau, ça sera de la plate ou de la gazeuse ? Les différences de goûts cinématographiques s’estompent régulièrement au profit des différences sur l’art de vivre. “C’est toujours comme ça, les jurés sont des êtres humains, ils viennent de mondes et de cultures différents”, remarque un habitué des coulisses. Maroc, Algérie, Egypte, France, Espagne : cinq pays pour composer la nationalité du jury. Cinq manières, au moins, de voir les films, de composer un menu-repas, d’évaluer le risque cancérigène devant un fumeur chronique. L’affaire est entendue. Le charme de la différence le disputera, tout au long du festival, à la qualité indiscutable des films.

Mardi. Disséquons, disséquons
Promenade au centre-ville. L’heure est matinale, la moitié au moins de Tanger est plongée dans un sommeil profond. La nuit a été longue, les plus chanceux l’ont prolongée dans l’un des “night” qui longent la corniche, voire au casino, à la sortie de la ville. Alors café noir et lecture de journaux. On demande à lire Al Ahdath Al Maghribiya. “Je n’en ai plus”, répond laconiquement le vendeur, avec un inimitable accent local. Mais qui a raflé, avant huit heures du matin, tous les exemplaires de l’excellent quotidien de Mohamed El Brini ? “Oh, aujourd’hui c’est Minal Qalbi Ilal Qalb (rubrique bihebdomadaire où le quotidien ouvre ses colonnes au courrier intime de ses lecteurs). Je refuse d’en vendre à mes clients”, assène le surprenant vendeur.

À l’heure du déjeuner, le jury tranche une question existentielle : faut-il débattre des films à midi entre deux cuillerées de soupe au canard, ou le soir, disons entre deux verres de lait ? Le débat s’éternise, mais la résolution finale porte le goût sucré de la raison : ça sera à midi, à l’heure du repas. Un juré propose de décortiquer, un par un, tous les films de la compétition. Bingo, l’idée est juste. Sauf qu’avec le nombre de courts en lice (48), il faudra s’armer de la patience d’un chirurgien plastique pour tout disséquer, avant de tout remettre en place. La raison l’emporte, encore une fois : on dissèque ce qu’on aime. Ce n’est pas une mince affaire, tant les films proposés sont majoritairement bons et intéressants.

La première séance de films en compétition se déroule au Roxy, jolie petite salle au doux parfum espagnol. Petit opéra, grand charme rétro. Les films sont pour la plupart impressionnants. Un juré est tenté de tout “disséquer” dès le soir. Désapprobation générale, on ne peut pas remettre en cause un consensus (de disséquer les films au moment du déjeuner, le lendemain de la projection) si durement acquis. Mais rien n’empêche les uns et les autres de partager leurs premières impressions. Ouf, sauvés par le gong !

Mercredi. Des films pour exploser le thermomètre
Il fait de plus en plus chaud. À cause de la météo, mais aussi de la température des films, très à la hausse. Les courts de la veille font débat. Chic et choc. Berceuse pour un garçon, par exemple, fait le parallèle entre un tortionnaire qui s’acharne sur sa victime et un père de famille qui veille sur son enfant. Les deux hommes ne font qu’un. C’est serbe, ça décrypte l’un des conflits incroyables qui peuvent habiter une même personne, c’est franchement bon. Agape est slovène. Il raconte une vraie-fausse histoire entre une religieuse, trop nonne pour s’émanciper, et un technicien informatique. Beau thème, film prenant, malgré un dénouement quelque peu anecdotique. Ce n’est pas une bonne idée nous transporte en Espagne. Un père de famille accompagne la plongée en enfer de sa fillette cancéreuse. Du déjà vu qui accouche d’un final étonnant, vrai-faux happy end. La fille à son papa : “Tu vois, je suis moche maintenant que j’ai perdu tous mes cheveux”. Le papa à sa fille : “Oui, tu es moche”. Les deux partent en éclats de rires, qui résonnent comme des sanglots. Ce qui fait craquer, au passage, plusieurs jurés. À la tombée du jour, meilleur film égyptien de la compétition, traque un vieil homme qui fume comme une locomotive et demande à sa vieille femme : “Est-ce que mon fils (de 35 ans) a grandi ? Parce que si c’est non, cela veut dire que moi j’ai rapetissé”. Beau, n’est-ce pas ? Le grec Rez-de-chaussée filme les déboires d’une “belle de jour” perdue dans les escaliers et ascenseurs d’un bel immeuble. C’est bien, c’est envoûtant, on se demande à la fin si c’est à cause du film ou de la plastique affolante de l’actrice. Les jurés, cela va sans dire, ont été partagés. Reste le Marocain Chant funèbre, qui filme un homme sorti de prison avec l’idée fixe d’assassiner sa femme infidèle. Un pur exercice de style. Le thème est classique, le traitement est ébouriffant. Trop, peut-être, pour faire l’unanimité. Ou pour pouvoir peser face à une concurrence très relevée.

Jeudi. Cinéastes du Sud, affranchissez-vous !
Les jurés s’essoufflent. Les séances de projection, coupées en deux, s’étalent sur près de quatre heures, parfois plus. En plus de la séance de “dissection” quotidienne, et des repas, déjeuner et dîner compris, qu’il faut vivre ensemble. Cela fait beaucoup de travail. Dur, drôle et agréable à la fois. Comme le monologue de Francesco Satta, la veille, avant la projection de son film : “Notez bien que le film s’appelle Les larmes, et non pas La crème comme il est indiqué sur les catalogues. J’imagine que l’erreur de traduction est due au titre italien (Lacrymas)”. Joli, le film. Mais sans doute pas autant que le portugais Avant demain, étonnant de maîtrise, avec le sosie de Fabio Testi, période L’important, c’est d’aimer, dans le rôle principal. Avec un générique de fin hallucinant. À la sortie de la projection, on comprend que ce bijou dédié à la Révolution des œillets ferait un beau vainqueur. Au point que deux jurés demandent à le revoir, le lendemain matin, pour s’assurer de leurs nobles sentiments pour le film.

À deux jours de la clôture du festival, on se rend à une première évidence : les films du Sud (Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Liban, Syrie) sont un brin en dessous du reste. Inégaux, un peu décalés. Pas assez d’audace, une esthétique forcée. On va dire que nos cinéastes ressemblent à des enfants trop occupés à explorer la fonctionnalité des jouets qu’ils ont entre les mains. Surimpressions, effets, montages parallèles, pirouettes, gadgetisation du pauvre… ça fait trop joujou. Et ça masque les insuffisances d’un propos, d’une écriture, pas tout à fait aboutis. Au point que l’on se demande s’il ne serait pas bon d’envisager une compétition parallèle pour “nos” cinéastes du Sud. Qui ont quand même des qualités. Cette dernière pensée agit d’ailleurs comme un bon apéro à l’heure du dîner. Nous, jurés, sommes là pour juger en notre âme et conscience. C’est ce que nous rappellent, ici et là, avec le sourire, ceux que l’on croise parmi le staff du CCM (Centre cinématographique marocain), réellement au four et au moulin. L’enjeu, c’est le cinéma. Pas les nationalités, la religion, ou le PIB. Ça sera comme ça. Définitivement. Heureusement.

Vendredi. Délibérer pour dîner, ou vice-versa
Dernier jour de compétition. Les bons films s’amoncellent. L’un des jurés flashe littéralement sur un bijou turc : l’incroyable Mémoire, chronique d’un village, une famille, le temps qui passe. Du Tarkovski pour Tanger, à condition de ne pas rester à quai. Mémoire, malgré sa pureté, ne fait guère débat, faute de partisans en nombre suffisant, et c’est mille dommages. Le Grec Transit, sur le No Future qui guette l’humanité entière, ou le Portugais Europa 2007, sur les transits d’immigrés par la douce Europe, gagnent plus d’adhésion. Mais pas l’unanimité. Pas autant, en tout cas, que le diaboliquement intelligent Dans leur peau, du Français Arnaud Malherbe. Jugez-en : un livreur se fait passer pour un courtier qu’il voit mourir accidentellement, avec lequel il ne partage pourtant aucun trait de ressemblance. Ça fonctionne jusqu’au jour où une courtière se rend compte de la supercherie. Notre livreur se charge alors d’effacer la jeune femme et de se faire passer pour elle. Et ça marche ! Propos vicieux, traitement absurde, le film semble promis au prix du scénario.

C’est ce que décident, rapidement, les jurés au moment des délibérations, exceptionnellement tenues à l’heure du dîner. “Mais on prolongera, ou on reprendra tout, demain, si on ne s’en sort pas dès ce soir”, prévient le président Nabil Ayouch. On s’en sortira quand même. Au prix d’un dîner à rallonge, long et savoureux. De la cuisine thaïlandaise pour rythmer une interminable discussion cinéma. C’est inédit, c’est franchement succulent. Les débats s’enflamment à mesure que les bouteilles (d’eau) se vident. Des mini-votes sont organisés pour éliminer certains candidats au podium. Les trois films retenus ne font l’objet d’aucune opposition, le consensus final est obtenu bien après la pause-dessert. À deux heures du matin, on peut rentrer se coucher ou prolonger le plaisir dans le carré VIP du festival. Le cœur en paix. Avant demain, Agape et Dans leur peau méritent largement leur distinction. Même si une dizaine au moins d’autres petits films auraient pu monter sur le podium.

Samedi. C’était (déjà) hier
Le festival est terminé. Il n’y a plus de film, on s’échange nos cartes de visite, on se raconte les dernières blagues, du fifty-fifty entre sérieux et dérision. On se livre. Enfin. Et on se lâche. On met un bémol à nos différences quotidiennes, beaucoup plus spectaculaires que nos divergences artistiques. Oubliés le risque cancérigène, les débats byzantins sur le plat du jour, les réactions allergiques aux fruits de mer, etc. Un premier juré a quitté le Maroc dès la proclamation du palmarès, un deuxième le lendemain à l’aube, un troisième tôt dans la matinée. Le président aussi est retourné à Casablanca. Les deux autres “Casablancais” s’apprêtent à faire de même. Reste le critique égyptien, grand monsieur vraiment, à l’humour et à l’œil si fins. Il nous fait ses adieux, pratiquement les larmes aux yeux…

C’était Tanger, des films, un journal de bord duquel on a effacé le (trop) perso, un pur moment de cinéma. Merci.

 
 
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