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Coup de coeur. Le patron du rock
N° 331
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Coup de cœur. Le patron du rock

Bruce Springsteen,
59 ans, et toujours la même
énergie sur scène.
(AFP)

Le boss de Hoba Hoba Spirit est fan de l’autre boss, celui du New Jersey. Il a fini par le voir, enfin, sur scène.


Lorsque je débarque dans le bureau de Karim Boukhari, pour lui parler du concert de Bruce Springsteen à Paris, je sais que je parle à un vrai connaisseur. Mais c’est le rédacteur en chef de TelQuel qui me répond : “Vas-y, raconte nous ça sur deux pages cette semaine, ça doit être possible, non ?”. Possible, oui. Facile, sûrement pas. Et je me retrouve quelques minutes plus tard, perdu devant l’immensité du sujet, un peu
paralysé par l’idée de parler de quelque chose de très personnel. Et je ne sais pas par où commencer… Allez, on y va. Vendredi 27 Juin, au Parc des Princes, Bruce Springsteen donne un concert, entouré par son gang de toujours, le E Street Band. Le stade est plein et la zone VIP, parce qu’il y en a une, n’est pas réservée aux sponsors - il n’y en a pas - ni aux autorités locales, ni même au microcosme journalistico-musical habituel. La zone VIP est réservée aux fan-clubs d’Europe. Des gens très organisés qui viennent de Grèce, d’Espagne ou d’Italie, et qui organisent leurs vacances autour des tournées du Boss. Très vite, il leur demande quels sont les morceaux qu’ils ont envie d’écouter. La réponse des fans se fait par écrit, via des pancartes qu’ils ont déjà préparées. Et Springsteen s’exécute. Tout simplement. À ma gauche, j’entends quelqu’un dire qu’il voudrait bien être dans la même forme que Springsteen à son âge, presque 60 ans. J’ai envie de répondre que je me contenterai de cette forme à mon âge. Parce que l’homme joue quasiment trois heures. Tout simplement.

“Ennefs ou enniya”
Un concert de Springsteen, ce n’est pas un show impressionnant. Pas de poupées géantes, pas de feu d’artifice ou de grue pour se suspendre au-dessus du public. Non, c’est un truc humain, une histoire de potes qui viennent jouer devant leur public et qui réussissent l’exploit de faire croire à chaque spectateur qu’ils sont venus pour lui, qu’ils font eux aussi partie du “cercle”. Dans un stade, c’est un véritable exploit. Un exploit avec une bonne part de mystère. Comment un type du New Jersey, apparemment enraciné jusqu’aux genoux dans le mythe américain, a-t-il pu toucher un jeune Marocain à des milliers de kilomètres de là ? Et même deux jeunes Marocains, au moins, puisque Anouar Zehouani, à Guercif, dans les années 90, gratouillait les chansons du Boss sur une folk improbable. Des années plus tard, on se rencontre tout les deux à Casa et on démarre Hoba Hoba Spirit. L’harmonica de l’Hrig vient de Springsteen, la guitare folk de Rabea aussi, et bien d’autres choses encore.

“Mes personnages ne sont pas nécessairement des marginaux, mais simplement des gens ordinaires qui essaient de trouver une société vivable, qui luttent pour s'intégrer dans une communauté, qui cherchent leurs frères et soeurs spirituels, des gens avec qui ils peuvent partager certaines valeurs... Voilà la quête majeure de mes personnages. Et j'ai toujours montré les deux aspects : la beauté de la quête, mais aussi sa dureté”. Voilà peut-être un début de réponse. Comment vivre la tête haute ? Une question universelle, finalement. J’étais adolescent quand j’ai découvert la musique de Springsteen, via un cousin inspiré. Elle ne m’a plus jamais quitté. D’autres groupes m’ont passionné, inspiré, je pourrais en citer des centaines. Mais avec Bruce Springsteen et Joe Strummer, j’ai toujours senti un truc particulier. L’étrange conviction que je pourrais discuter avec eux, me poser pendant des heures sans être déçu par la rencontre. C’est plutôt rare comme sentiment dans le monde de la musique. Ils n’ont pas des parcours musicaux irréprochables, ils ont fait des erreurs, ils ont grandi en public, mais leur engagement n’a jamais faibli. Engagement vis-à-vis de leur musique, de leur public, de leurs convictions. Ennefs ou enniya, voilà comment on pourrait traduire ça chez nous. Joe Strummer, leader des immenses Clash, est mort, et Springsteen est bien vivant. Et surtout, il a su répondre aux deux terribles dilemmes du rock : comment vieillir et continuer à défendre cette énergie un peu adolescente ? Et comment continuer à chanter The River, hymne ouvrier, alors qu’on a le compte en banque d’un pays du Tiers-monde ? Réponse : ennefs ou enniya, tout simplement.

En 1984, Bruce Springsteen sort Born in the USA. Au même moment, les athlètes noirs américains, Carl Lewis en tête, triomphent aux Jeux Olympiques de Los Angeles et brandissent la bannière étoilée, à mille lieues de la bataille raciale de 1968. Le crétin Rambo 2 fait un carton dans les salles et le très nationaliste Ronald Reagan se présente pour la seconde fois à l’élection présidentielle. Contre l’avis de l’artiste, aux convictions démocrates établies, il utilise Born in the USA pour sa campagne. Le mal est fait. Springsteen est associé à cette vague nationaliste et la chanson, violemment anti-militariste pour qui se penche un tant soit peu sur les paroles, est perçue comme un hymne belliqueux bas du front. Des années pour se remettre de ce terrible malentendu. Aujourd’hui, tout est clair, même pour le plus bouché des publics. Il fait campagne pour John Kerry en 2004, au moment où l’Amérique profonde est convaincue d’avoir été attaquée par l’Irak et considère toute forme de doute sur cette guerre comme une trahison nationale. Certains brûlent ses disques en public, hurlent à la félonie. Lui ne baisse pas les armes et décrit la période actuelle, celle de l’administration Bush, comme “les heures les plus sombres de l’Amérique”. Dans Devils & Dust, il pose la question : “Et si les choses que nous faisons pour survivre tuaient ce que nous aimons ?”.

Bruce et sa bande
Revenons à la musique, au concert. Sur scène, ils sont tous là, les potes de ses débuts. Springsteen partage son micro avec Steve Van Zandt, le guitariste à la dégaine de pirate. Il a joué dans Les Soprano. À la batterie, l’implacable Max Weinberg a quitté le show de Jay Leno pour poser son groove de métronome sur les chansons du Boss. Et puis il y a Clarence Clemmons, le big man avec qui il a posé en 1975 sur la pochette de l’album mythique Born To Run. Lui aussi a tâté de la comédie sur la série The Wire. Ses solos de saxo sont rares et attendus par le public et le reste du temps, il secoue un tambourin comme le dernier des percussionnistes du Boulevard des jeunes musiciens. Il y a aussi Nils Lofgren - sosie de Ben Stiller - et vrai Guitar Hero qui se contente de plaquer les accords les trois-quarts du concert. Il a un jour expliqué qu’il préférait jouer avec Springsteen plutôt que dans son propre groupe, malgré la reconnaissance des spécialistes de la six-cordes, parce qu’il était incapable d’écrire d’aussi bonnes chansons. Tout simplement. Le tout donne un groupe en béton. Pas très subtil, mais soudé comme un poing fermé. Et surtout généreux. À côté de moi, Anouar Zehouani reprend tous les refrains en chœur. Mais on est venus en groupe. Saâd Bouidi et Abdessamad Bourhim - respectivement bassiste et technicien / guitariste / infographiste de Hoba Hoba Spirit - sont scotchés par la puissance du show. Avant ce concert, ils ne connaissaient pas Springsteen, ne jurant que par les spectacles pyrotechniques de Maiden. Mais là, ils déposent les armes. On dépose tous les armes, sans même la force de se demander comment on peut utiliser ce qu’on voit pour améliorer nos concerts à nous. On est trop loin…

Voilà, le concert est terminé, les deux pages de Karim Boukhari aussi. J’aurais pu en faire six ou huit, finalement. Juste une dernière chose pour terminer : ma mère, qui a du mal à prononcer son nom correctement, a toujours parlé de Bruce PlusPlus. Et si elle avait tout compris ?

 
 
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