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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Questions légitimes

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Que se passe-t-il quand le roi est en vacances, ou qu’il a d’autres priorités que de tenir un Conseil des ministres ? Eh bien rien. Il n’y a qu’à attendre…


Mohammed VI est donc finalement rentré au Maroc, après cinq semaines de séjour privé en Asie, puis en France. C’est long, cinq semaines. Surtout quand on sait que le roi avait également passé trois semaines de séjour privé, en France toujours, en février dernier. Les rumeurs selon lesquelles ces longs séjours royaux à l’étranger
s’expliqueraient par des examens médicaux ont été balayées par le cabinet royal. “Balivernes”! Sa Majesté est en parfaite santé”, nous a-t-on affirmé. Nous voilà rassurés. Et du coup, il n’y a plus de doute : il s’agissait bel et bien de vacances. Au total, deux mois pleins pour l’année 2008. Et nous ne sommes que début juillet.

Il serait légitime, à ce stade, d’émettre quelques critiques bien senties. Il se trouve que c’est expressément interdit par la loi. N’importe quel juge, demain, pourra estimer que de telles critiques tombent sous le coup de “l’offense à la personne de Sa Majesté le roi” – ce qui est passible de 5 ans de prison. On va donc s’abstenir, et même chercher consciencieusement des explications. La principale : les nouvelles technologies existent, et on dit que Mohammed VI en est féru. Nul doute qu’il a eu à traiter, pendant ces deux mois d’absence sur six, divers dossiers urgents par Internet, ou simplement par téléphone, directement ou via son staff. Sauf que personne dans son staff ne peut présider un Conseil des ministres à sa place. Et personne ne lui a suggéré, jusqu’à présent, de tenir un Conseil des ministres par vidéoconférence. Ç’aurait pu être une solution, sachant que le dernier date du 13 décembre 2007. Et que depuis, l’activité législative est bloquée.

Depuis janvier 2008, en effet, le Conseil de gouvernement (présidé par le Premier ministre) a agréé une bonne dizaine de projets de lois. Mais avant que ces projets ne soient soumis au vote des députés – étape finale avant leur promulgation – il leur faut l’aval du Conseil des ministres, qui ne peut être réuni que par le roi. De manière générale, le Conseil des ministres doit agréer au préalable toute décision “concernant la politique générale de l’Etat” (article 66 de la Constitution). Et si le roi est en vacances, ou que le roi a d’autres priorités ? Eh bien ces questions-là n’ont qu’à attendre. A aujourd’hui, cela fait six mois qu’elles attendent.

L’Istiqlal et l’USFP, du temps où ces partis osaient encore s’en prendre (poliment) à la royauté, avaient produit un mémorandum, demandant au roi de fixer une périodicité hebdomadaire au Conseil des ministres, et d’introduire la possibilité de déléguer sa présidence au Premier ministre. Hassan II n’avait même pas daigné répondre. Quant à Mohammed VI, en neuf ans de règne, aucun parti ne lui en a fait officiellement la demande. Pour ne pas risquer de le froisser, sans doute.

Au fond, le problème n’est pas tellement que le travail de l’Etat soit bloqué. Le travail sérieux, on le sait bien, a lieu en dehors du gouvernement et encore plus du Parlement. Pour éviter les pesanteurs administratives, les grands chantiers du royaume sont gérés par des agences paraétatiques créées par le roi, dont le fonctionnement est fluide, efficace et continu – que le “patron” soit présent ou absent. Le problème, le vrai, est dans la symbolique. Six mois à espérer l’attention de Sa Majesté, et des dossiers qui s’accumulent faute d’un signe de lui… Disons-le, c’est humiliant.

Mohammed VI ne devrait pas traiter la classe politique comme ça – même si parfois, on se dit qu’elle le mérite à force de couardise. La démocratie, si elle doit arriver un jour, passera nécessairement par la classe politique.

On veut bien applaudir le roi technocrate. Mais à condition d’entrevoir derrière lui le roi démocrate. Même en perspective. Le problème avec de telles attitudes, c’est que la perspective s’éloigne…

 
 
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