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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Chaabi/Sefrioui. Le face-à-face

Abdeslam Yassine, dans sa villa
de Souissi, répondant aux questions
de la chaîne Al Hiwar.
(TNIOUNI)

Le torchon brûle entre les deux magnats de l’immobilier. TelQuel a organisé une confrontation, par interviews interposées.


“Aux Etats-Unis, on m’aurait encensé pour ma réussite. Au Maroc on me dénigre à cause d'elle”. C’est Anas Sefrioui, personnage d'une grande discrétion, qui parle. La plus grande fortune boursière du Maroc, estimée à près de 40 milliards de dirhams, croit donc au rêve américain. Il peut se le permettre. Il a fait fortune dans l’eldorado de l’immobilier où il opère depuis 21 ans. Mais ces deux dernières années,
plus que jamais, il est sous les feux des projecteurs. Il rafle tout ce qui bouge comme projets depuis qu’il s’est mis - durant cette période - à traiter avec l’Etat, en lui achetant des terrains. Et l’Etat est LA formule magique pour exaucer le rêve marocain. Encore plus dans un secteur comme l’immobilier, où l’Etat est le premier propriétaire terrien (du pays) via un système complexe et opaque : Habous, domaines, organismes et sociétés publiques... Un système qui n’a aucune immunité contre le népotisme ou la corruption, des virus que le Marocain moyen porterait presque dans ses gènes. Comment alors ne pas prendre au sérieux ceux qui accusent Sefrioui d’être favorisé par ce système. Surtout quand il s’agit d’un concurrent qui a toute la légitimité de s'exprimer sur le sujet. L'haj Miloud Chaabi - le pionnier des promoteurs immobiliers, comme il aime à le rappeler - est le président élu de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il accepte aujourd'hui de parler. Comme il l'avait fait l'année dernière, quand il avait tenu une conférence de presse pour dénoncer ces mêmes “privilèges” accordés au même Sefrioui.
Depuis, les deux hommes se sont expliqués et même fait la paix devant le crépitement des flashs. Seulement, L'haj est revenu aujourd’hui à la charge avec, à l’appui, des chiffres accablants (plus de 20 milliards de dirhams) et des détails croustillants sur les différents deals passées entre Addoha et l’Etat. Chaabi prend certes des raccourcis pour décrire des transactions dont le processus est nettement plus compliqué, mais il prône l’égalité des chances entre promoteurs. Sefrioui, pour sa part, invoque des procédures légales, mais qui sont loin d’être infaillibles. Les arguments de l’un comme de l’autre se tiennent, mais restent insuffisants pour faire toute la lumière sur l’affaire. Pour ce faire, il faudrait rouvrir une pile de dossiers jalousement gardés dans les tiroirs des administrations, comparer les conditions négociées par les uns et les autres et évaluer la fameuse politique publique “d’encouragement à l’investissement”. Cela se fera probablement un jour, peut-être dans le cadre de cette enquête parlementaire que le député Chaabi tente d’activer et à laquelle Sefrioui se dit prêt à se soumettre. En attendant, TelQuel a confronté, par interviews interposées, les deux hommes. Et quand deux barons de l’immobilier sortent de leurs chantiers pour s’affronter sur l’arène médiatique, le match se révèle palpitant.



Miloud Chaabi. Président de Chaabi Lil Iskane, Président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers


"L’Etat privilégie Addoha"


Encore une fois, vous revenez sur ces terrains de l’Etat qui ont été cédés au groupe Addoha sans appel d’offres. Qu’attendez-vous de cette polémique ?
Depuis toujours, nous revendiquons, en tant que promoteurs immobiliers, que le processus de cession des terrains publics au privés respecte l’égalité des chances entre tous les promoteurs. Pour que tout le monde soit sur le même pied d’égalité, il faut que ces transactions passent par un appel d’offres. Cela permet d’éviter tout privilège et de garantir une bonne gestion des deniers publics. Pourquoi permettre à des privés d’empocher des bénéfices censés revenir à l’Etat ?

Ce chiffre de 20 milliards de dirhams de différence entre les prix réels et les prix de cession que vous évoquez n'est-il pas exagéré ?
C’est un chiffre basé sur des preuves. Les superficies, les prix de vente et la valeur sont tous exacts. Et si les concernés les remettent en cause, ils n’ont qu’à les réfuter. Tant qu’ils se taisent, c’est qu’ils n’ont rien à dire. Je peux même ajouter que ces 20 milliards de dirhams ne concernent que les transactions effectuées dans trois villes : Rabat, Marrakech et Agadir. Si une enquête est menée jusqu’au bout, on se retrouvera avec des montants encore plus mirobolants.

Justement, il y a un peu plus d’un an, quand vous avez dénoncé pour la première fois ces transactions, vous avez promis une commission d’enquête parlementaire. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Des parlementaires viennent de prendre connaissance de ce dossier. Ils l’ont étudié minutieusement et une commission d’enquête devrait être mise en place prochainement. Ce n’est pas une mince affaire, c’est normal que cela prenne du temps.

Entre-temps, vous vous êtes réconcilié avec Anas Sefrioui. Pourquoi revenir aujourd’hui à la charge ?
La réconciliation peut concerner les sujets débattus au cours des réunions de la Fédération. Mais par rapport aux terrains de l’Etat, ma position n'a pas changé d’un iota : il faut que la cession du foncier public passe par "dlala", un appel d’offres. Déjà, au milieu des années 90, j’ai mené ce même combat contre le ministre de la Privatisation (ndlr, Abderrahmane Saïdi). Nous en sommes même arrivés aux tribunaux. Aujourd’hui encore, il s’agit d’un dossier qui concerne les deniers publics. Je ne peux pas me taire. Cela n’a rien d'un problème personnel avec Anas Sefrioui. Il y a un respect mutuel entre lui et moi.

Beaucoup pensent au contraire que vous enviez le succès de Sefrioui. Si vous aviez profité vous aussi de terrains de l’Etat, auriez-vous fait autant de bruit ?
Cela fait 50 ans que je suis dans l’immobilier et je n’ai jamais récupéré le moindre mètre carré chez l’Etat. J’aurais pu le faire si je le voulais. Il n’y a rien de plus facile au Maroc. Mais je suis contre ce genre de pratiques. Je n’ai rien à me reprocher et je ne dois rien à l’Etat. Et si quelqu’un affirme le contraire, il n’a qu’à me dénoncer publiquement.

Pourquoi à votre avis choisirait-on Anas Sefrioui, en particulier, pour lui accorder ces prétendues faveurs ?
C’est à lui qu’il faut poser la question, ou plutôt aux responsables qui lui ont cédé ces terrains. Tout ce que je sais, c’est que Sefrioui a obtenu des terrains publics mais aussi des dérogations. Cela n’a été accordé qu’à Addoha et à personne d’autre. À Rabat, par exemple, l’administration bloque des dizaines de chantiers de R+2, alors qu’on consent à Addoha des dérogations pour construire des R+17. Idem à Marrakech. Une dizaine de projets sont arrêtés, mais on autorise Addoha à construire sur des terrains agricoles. C’est aussi valable dans plusieurs autres villes…

Vous choisissez toujours soigneusement le timing de vos révélations. On dit même que vous faites du tapage pour mieux marchander, en coulisses, autre chose…
Dites moi ce que j’ai obtenu en échange des révélations que j’ai faites ces dernières années. Je suis l'un des plus anciens promoteurs immobiliers au Maroc. En 1958, je vendais déjà des maisons à 5000 dirhams. J’ai démarré de zéro et tout ce que j’ai réussi, je le dois à mon travail et à la sueur de mon front. Et je n’ai jamais rien demandé à l’Etat. Aujourd’hui encore, tout ce que je demande, c’est que justice soit faite pour les citoyens et qu’on nous laisse travailler. Que l’Etat nous donne seulement nos droits.

De quels droits parlez-vous justement ?
Je le répète encore : les terrains de l’Etat doivent passer par des appels d’offres.




Anas Sefrioui. Président d’Addoha, Vice-Président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers


"Je n’ai rien à me reprocher"


L’Etat vous a cédé plusieurs terrains sans passer par des appels d’offres. Comment expliquez-vous cela ?
Quand l’Etat a lancé un appel d’offres international pour le champ de courses à Fès, nous avons été les seuls à y répondre. Mais les appels d’offres sont une exception pour ce genre de transactions. À l’instar de plusieurs dizaines d’investisseurs nationaux et étrangers, ces terrains nous été cédés dans le cadre de projets faisant l’objet de cahiers des charges et de conventions avec le gouvernement. Des projets validés par la commission d’investissement - présidée par le Premier ministre et où siègent six à sept ministres - qui étudie les programmes d’investissements dont l’enveloppe dépasse les 200 MDH et qui sont déjà passés sous la loupe de nombreuses autres commissions d’évaluation locales et nationales. Cela s’inscrit dans une politique d’encouragement de l’investissement, initiée par l’Etat depuis des années, et qui donne accès à de nombreux avantages fiscaux ainsi qu'à la mobilisation du foncier public.

Mais qu’en est-il des prix ? Il existerait tout de même 20 milliards de dirhams de différence entre les prix d’acquisition et les prix du marché !
Ces chiffres sont largement exagérés, pour faire dans le sensationnalisme. Je vous donne un exemple concret : sur le projet du zoo de Témara, nous vendons aujourd’hui des parcelles de 600 m2, entièrement équipées, pour 7000 à 8000 dirhams le mètre carré, alors que certains parlent d’un “prix réel” de 20 000 dirhams pour un terrain de 53 hectares non loti et équipé.

En tout cas, Miloud Chaabi, président de votre Fédération, assure que ces chiffres sont exacts et que vous bénéficiez de privilèges de la part de l’Etat…
Je ne veux pas rentrer dans la polémique avec un confrère. M. Chaabi sait très bien que l’Etat accompagne les grands investissements. Nous sommes en train de créer, chacun de son côté, une cimenterie. Et l’Etat nous a accordé, tous les deux, des avantages fonciers pour ces projets qui nécessitent plusieurs milliards de dirhams d’investissements. Ce qui me fait le plus mal au cœur, c’est que pendant des années, les investisseurs étrangers achetaient le foncier public et personne ne trouvait rien à y redire. Maintenant qu’il y a un Marocain pour faire aussi bien, si ce n’est mieux, que les étrangers, on l’accuse d’être privilégié.

Peut-être parce que la plupart des projets vous sont accordés, alors qu’il y a d’autres investisseurs nationaux qui peuvent aussi y prétendre ?
Il est malhonnête d'affirmer qu’Addoha est la seule entreprise à lancer des projets sur des terrains de l’Etat ! En plus des étrangers, en provenance des pays du Golfe ou d’Europe, il y a aussi de nombreux investisseurs marocains qui bénéficient des mesures d’encouragement de la politique publique. Nous ne faisons qu’accompagner l’Etat dans sa stratégie, à travers des projets sérieux et structurants. Nous prenons aussi des risques financiers considérables : le coût d’acquisition du terrain est marginal devant l’enveloppe globale des investissements. En plus, l’Etat n’accorde des terrains que sur la base d’engagements bien précis. Le déblocage du foncier s’effectue d’ailleurs au fur et à mesure de l’avancement des travaux. Et si nous ne respectons pas les délais, l’Etat peut tout récupérer (au prix initial d’acquisition), y compris ce que nous avons investi en infrastructure. Cela dit, il nous est arrivé d’essuyer des refus de l’administration pour certains projets. À Marrakech, par exemple, nous n’avons pas été retenus pour des acquisitions de terrains, car d’autres investisseurs ont présenté des dossiers plus intéressants que les nôtres.

Pourquoi Miloud Chaabi s’amuserait-il alors à vous attaquer gratuitement ?
Ce n’est pas la première fois. Déjà l’année dernière, il avait créé cette polémique et nous nous étions expliqués au cours d’une réunion de la Fédération. Nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous devions tous nous mobiliser pour ne pas laisser les investisseurs étrangers seuls sur le terrain. Nous nous sommes embrassés et avons fait la paix. Je suis désolé que l’on revive à nouveau ce même scénario.

Sauf que cette année, il y a des documents qui circulent. On parle même de la constitution d’une commission d’enquête parlementaire…
Le Parlement est libre d’analyser les documents à sa guise. Il est souverain dans sa décision et je ne peux que la respecter. Mais nous n’avons rien à nous reprocher : quand nous achetons des terrains publics, nous payons l’Etat, nous réalisons nos engagements dans les délais et nous respectons toutes les procédures.

 
 
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