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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohammed Ennaji
(*) Chercheur, historien et écrivain, auteur de Le sujet et le mamelouk
(2007, Editions Fayard, collection Mille et une nuits).

Débat. L’USFP, orpheline de Hassan II

(TNIOUNI)

Et si le parti socialiste n’était plus qu’une coquille vide, une entité dont l’aura s’est construite sur l’opposition au Pouvoir plutôt que sur un réel projet de société ?


On peut assurément dire, sans trop se méprendre, que l’USFP est aujourd’hui orpheline du défunt Hassan II, au sens où le parti ne retrouve plus ses marques après lui, au sens où son absence l’a désorienté et livré à une immense solitude. Aux dernières nouvelles, en effet, la clôture du récent congrès de l’USFP ne nous a rien appris qui
vaille. Ni questions de doctrine, ni débats de fond sur un hypothétique projet de société qui eût pu relancer la réflexion sur la scène politique et par la même occasion la redynamiser. Ne nous sont parvenus que le bruit de disputes et les rumeurs de crocs-en-jambe entre clans et non pas entre écoles de pensée. Livré à lui-même, le parti socialiste qui, pendant des décennies, avait nourri tant d’espoirs, le parti des intellectuels et des chefs historiques s’est retrouvé muet devant l’Histoire, face aux exigences d’une société plus attentive que jamais aux choix stratégiques d’avenir. Il s’est contenté de baragouiner à l’adresse des militants quelques bribes leur notifiant une identité pétrie d’islam et de terroir et tournant le dos à la modernité. Peut-être qu’à l’avenir, un fonds de commerce religieux serait plus rentable !

Il faut dire que, désemparé, le parti ne jouit plus de l’aura qui était la sienne sous le règne de Hassan II. En ce temps-là, la répression et l’interdiction des années de plomb avaient jeté aux oubliettes la nécessité d’une pensée. Il fallait juste dénoncer mais sans jamais déchiffrer, sans jamais décrypter le système, sans jamais oser imaginer les modalités du renouveau en cas de prise de pouvoir ! Mirage en plein désert, le mot d’ordre magique de “socialisme” aiguisait les appétits et apaisait la soif, il faisait fonction de projet. En tout cas il suffisait, à lui seul, à nourrir les fantasmes des masses. L’USFP, porteur de ces espoirs, a vécu de cet interdit et l’a fructifié. Il en a fait, peut-être inconsciemment, un voile qui a masqué pendant longtemps son impuissance, ou, pour être plus concis, son incapacité à formuler une pensée sur le Maroc de demain. En son sein même, le mythe de l’interdit a laissé la voie libre aux “communicants” tapageurs du socialisme et marginalisé les cadres lucides qui savaient, eux, qu’interdiction de dire ne signifiait pas exactement interdiction de penser. C’est ainsi que la mauvaise monnaie a chassé la bonne !

Un silence assourdissant
L’USFP n’a pas parlé, dans le sens de formuler une parole intelligible sur la voie à suivre, tout simplement parce qu’il n’avait rien de cet ordre à dire. Aujourd’hui, après la mort de Hassan II, son silence est assourdissant et injustifié. Le père castrateur qui donnait grief à cette illusion, longtemps auto-entretenue, de l’interdiction de parler, n’est plus. Cela est fort compréhensible. Il y a en effet des gens et des groupes qui vivent de l’interdit, qui le cultivent, qui le réactivent au besoin, qui craignent comme la peste de se voir octroyer, comme d’octroyer, la libre parole parce qu’elle signerait leur arrêt de mort. L’interdit devient un culte et une raison d’être. Le discours incendiaire et faussement radical naît de cette interdiction. Discours dénué de contenu, discours sans substance et malléable de ce fait même, appelant le martyre et cultivant chez ses adeptes l’espoir d’une autre société égalitaire et magnifique. Sans forcer le trait, on ne peut manquer d’entrevoir dans cette posture un soupçon prémonitoire de l’islamisme ambiant. Ce n’est pas pour rien qu’une telle attitude, dès qu’elle a rempli sa fonction de ressort d’accès au pouvoir, a laissé la voie libre aux islamistes, dans les universités notamment. Mais le mythe va s’effondrer avec l’arrivée des socialistes au pouvoir. Et précisément avec l’événement révélateur, le décès de Hassan II. Ils ont été des témoins passifs d’une transition voulue et pensée par le roi défunt.

Abderrahmane Youssoufi, alors Premier ministre, a siégé là où il pouvait parler, ou au moins s’y essayer. Il n’en a rien été. Il a eu cent jours lourds de sens. C’est un fait. Cent jours de répit où le jeune et nouveau roi lui a laissé le champ libre. Mais il n’a rien dit. Il n’a rien dit non pas à cause du sempiternel leitmotiv d’interdit de dire, mais pour la simple raison qu’il n’avait rien à dire, que son parti n’avait pas de programme cohérent et encore moins de projet de société. Pour aller au fond des choses, disons que la parole était toujours au monarque. Comme par les temps anciens, le Qayl, c’est-à-dire celui qui décide, n’a pas encore changé de camp. Le roi a toujours ce privilège qui était aussi un savoir faire. Et il l’aura tant que l’autre n’aura rien de mieux à dire. De cette réalité on allait alors prendre violemment conscience. Le simple militant qui n’en avait pas idée tombait des nues. Un parti du changement n’accède pas au pouvoir la tête vide sans risquer d’y laisser sa peau. L’USFP n’avait dans la sienne que des slogans.

Le “tyran providentiel” n’est plus là
Aujourd’hui que le roi Hassan II est mort et enterré, on ne peut plus prétexter l’interdit. Le tyran providentiel n’est plus là pour faire l’objet d’invectives palliant l’absence de vision. Le parti est orphelin. Il est désormais acculé à penser, pour dire l’avenir et la façon de l’aborder. Il lui faut un projet, une différence. Mais l’USFP a toujours eu pour défaut d’être narcissique, de ne jamais écouter. Saura-t-il s’en défaire ?

Tout le monde a encore en tête la visite du roi défunt à Youssoufi, alors alité à l’hôpital Avicenne à Rabat. “Gloire au grand chef objet d’une telle distinction !”, acclamait l’entourage conquis du leader socialiste. Nous sommes en plein narcissisme aveuglant. En réalité, l’image de cette visite est d’un cru shakespearien. Hassan II savait sa mort à lui toute proche. Il avait déjà en tête un mot d’ordre propre aux rois : le roi est mort, vive le roi ! Lui au corps chancelant, savait son corps politique en forme et toujours là pour assurer la continuité. L’USFP, à ses yeux, était déjà une dépouille qui attendait simplement sa mise en terre. Et cette visite mettait un terme à leur corps à corps.

La myopie du militant à l’époque fut de ne pas distinguer à temps l’identité du mort. Victime de son aveuglement, il imaginait la monarchie proche du trépas et le parti “historique” à son chevet pour lui prêter vigueur et légitimité ! L’Histoire ne pardonne pas la myopie…

 
 
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