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Livre. Le talentueux Monsieur Saïd
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellah Tourabi

Livre. Le talentueux Monsieur Saïd

Décédé en septembre 2003,
l’intellectuel palestinien Edward
Saïd a laissé derrière lui une
œuvre particulièrement riche.
(AFP)

Professeur de littérature comparée, intellectuel engagé, figure de proue de la cause palestinienne et pianiste hors pair, Edward Saïd était un homme d’exception. Réflexions sur l’exil (Actes Sud 2008) est une immersion dans l’univers intellectuel et personnel de ce grand penseur arabe.


Dans ses mémoires, Edward Saïd évoque avec douleur l’histoire suivante : à la fin des années 90, il se rendait aux territoires occupés pour visiter sa ville natale, Jérusalem. Devant un point de contrôle
israélien, un soldat, qui vérifiait le passeport américain d’Edward Saïd, lui demanda s’il avait encore de la famille dans cette ville. Interloqué et saisi d’un vertigineux sentiment d’impuissance, l’intellectuel palestinien lui répondit par un non laconique et mortifié. La famille de l’intellectuel palestinien avait été contrainte à quitter Jérusalem, en 1947, quelques mois avant la Nakba et la création de l’Etat d’Israël. Enfant, Edward Saïd et les membres de sa famille, comme des millions de Palestiniens, devaient vivre un long et déchirant exil, qui a marqué l’œuvre et le personnage de cet immense intellectuel.

Réflexions sur l’exil regroupe des essais d’Edward Saïd, publiés entre 1967 et 1998. Dans ces essais, on retrouve les thèmes qu’il n’a cessé de sillonner, revisiter et peaufiner pendant plus d’un demi-siècle, où la recherche scientifique était indissociable de son engagement politique. Il s’inscrivait dans cette lignée d’intellectuels qui ne croyaient pas au mythe de la neutralité scientifique. Comme Foucault, Bourdieu, Deleuze et d’autres, Saïd considérait la création intellectuelle comme un moyen d'intervenir sur le monde et dénoncer les mécanismes de domination politique et culturelle qui l’aliènent. Karl Marx ironisait sur ces philosophes qui commentaient le monde au lieu de le changer, Edward Saïd faisait partie de ces intellectuels qui analysaient leur monde pour pouvoir le changer.

Au long des essais qui composent ce livre, nous retrouvons les thèmes de l’exil, de la représentation de l’Orient par l’Occident, de la mise en service du savoir au profit du pouvoir politique, de la critique musicale, de l’étude littéraire… En somme, un condensé de l’œuvre d’Edward Saïd.

L’exil occidental
Dans sa fable mystique, intitulée l’Exil occidental (Al ghorba al gharbya), Sohrawardi, l’illustre soufi musulman, évoque le voyage qui l'a mené de son Orient natal vers un Occident lointain et hostile. Pour lui, l’exil était spirituel et l’Orient et l’Occident étaient des localités symboliques, renvoyant à l’errance de l’esprit et ses turpitudes. L’exil a toujours été présent dans la littérature soufie musulmane, car il signifie la singularité de l’être mystique, son altérité et la déchirante incompréhension à laquelle il doit faire face. Pour Edward Saïd, malgré l’absence de référentiel soufi dans ses écrits, l’exil comporte cette même dimension spirituelle qui le différencie des autres formes de l’éloignement de la terre d’origine. Saïd a connu l’exil à l’âge de 12 ans, en quittant la Palestine pour s’installer en Egypte, puis définitivement aux Etats-Unis. Paradoxe et ironie de l’Histoire, le peuple palestinien a été contraint à l’exil par le peuple proverbial de l’exil, les juifs.

Loin de mythifier l’exil et lui accorder des vertus héroïques et romantiques, comme la littérature ou le cinéma ont l’habitude de faire, Edward Saïd y décèle des ressources et des forces inaccessibles autrement. Pour l’intellectuel palestinien, le nationalisme est indéfectiblement lié à l’exil, les mouvements nationalistes ayant été le plus souvent l’œuvre de personnes qui ont vécu un éloignement forcé de leurs pays d’origine. L’exil a été pour ces nationalistes une occasion pour s’identifier, se différencier des autres, construire une identité singulière et composer un récit narratif sur la nation qu’il faut régénérer. Le peuple palestinien est “redevable” à l’exil pour la construction de l’idée d’une nation, chose que beaucoup de pays arabes n’ont pas réussi à créer ou à parachever. L’expérience du poète palestinien Mahmoud Darwich, notamment dans ses premières œuvres, est particulièrement intéressante pour mesurer la puissance créative de l’exil dans la fabrication d’un imaginaire national commun, articulé autour de la douleur de l’éloignement et l’espoir du retour.

Edward Saïd évoque également le rôle de l’exil dans la production littéraire mondiale et explique à quel point des villes comme Paris, Londres ou New York, refuges de nombreux exilés, ont été importantes dans ce processus de production intellectuelle. Comme le rappelle Edward Saïd, un grand pan de la littérature du 20ème siècle (celui des réfugiés, des déplacements de population et d’émigration massive) a été l’œuvre d’exilés : Conrad, Joyce, Nabokov, Neruda, Garcia Marquez et, plus près de nous, Khaïreddine.

Savoir et pouvoir
Les valeurs humanistes qui animaient Edward Saïd le plaçaient constamment contre toute idée d’empire. Une entreprise de domination qui est la négation de la diversité et de la capacité d’autres cultures et civilisations à vivre leur singularité, en voulant leur imposer un modèle culturel et politique unique jugé supérieur. Dans son chef-d’œuvre, L’Orientalisme (lire encadré p.52) et dans Culture et impérialisme, il s’attaquait aux collusions entre la production intellectuelle et artistique et l’entreprise impérialiste et coloniale. Un roman, une pièce de théâtre, un poème, un essai sociologique ou une toile sont indissociables de l’univers politique et culturel où ils baignent. Pour l'intellectuel palestinien, l’impérialisme anglais et français, et aujourd'hui américain, a été toujours accompagné par une production intellectuelle qui offrait une vision du monde souvent au service de la domination. Les toiles d’Ingres, l’Orient décrit par Nerval, Chateaubriand ou Flaubert, l’univers colonial de Kipling et Conrad, fournissaient une représentation exubérante et enchantée de ce qui est en dehors de l’Europe, mais aussi une image d’infériorité et d’arriération de ces contrées. Saïd parle à ce propos d’une “géographie imaginaire”.

Cette connivence entre le savoir et le pouvoir peut être parfois directe. L’intellectuel palestinien cite l’exemple de l’anthropologie et son utilisation pour la justification de l’entreprise coloniale. Les défenseurs de “la mission civilisatrice” de la colonisation s’appuyaient sur des études anthropologiques décrivant des “sociétés primitives” pour légitimer leur action. Le colonisateur s’assignait ainsi pour mission de “faire entrer ces sociétés dans l’Histoire”, pour utiliser l’expression maladroite du président français Nicolas Sarkozy.

La confusion entre les deux sphères est encore plus grande quand l’anthropologue ou le sociologue deviennent fonctionnaires de l’administration coloniale et produit des études pour faire perdurer la domination. L’exemple de la sociologie coloniale au Maroc est un exemple intéressant de ces “chercheurs embarqués”.

Pour Saïd, l’impérialisme américain ne déroge pas à cette règle. L’invasion de l’Irak, qu’Edward Saïd considérait avant tout comme une “faillite intellectuelle”, a été théorisée et justifiée par des intellectuels au service de l’empire. Le monde arabe et musulman a été présenté par des intellectuels américains (Bernard Lewis, Fouad Ajami, Daniel Pipes…) comme incapable de dépasser sa crise historique de manière autonome. Il fallait donc, d'après ces voix, qu’une puissance étrangère, vertueuse et civilisée, le soustraie au marécage culturel et politique où il est englué, dûsse-t-elle recourir à la force pour réaliser cette mission.

Souvenirs d’Orient
Dans Réflexions sur l’exil, on retrouve aussi des essais consacrés au monde arabe, sa littérature, ses villes, ses coutumes et ses personnages historiques. Après Mahfouz est un essai particulièrement intéressant, car il établit des comparaisons fructueuses entre la littérature égyptienne, incarnée par la figure tutélaire de Naguib Mahfouz, et les littératures palestinienne et libanaise. La forme conventionnelle et classique de l’œuvre de Mahfouz est un reflet de la stabilité de l’Egypte, en tant que nation et Etat. Comme l’explique Edward Saïd, Naguib Mahfouz “importa le roman européen et l’adopta à l’identité égypto-musulmane et arabe, traversant querelles et disputes avec l’Etat égyptien, mais restant son citoyen”. Quant aux littératures palestinienne et libanaise, elles ont emprunté des formes narratives différentes, qui reflètent le caractère incertain et tortueux de leurs Etats et de leurs sociétés. Edward Saïd cite ainsi les œuvres des Palestiniens Ghassan Kanafani et Emile Habibi, et celle du Libanais Elias Khoury, comme des exemples de cette littérature expérimentale, fragmentée et protéiforme.

Un autre essai de ce livre est tout aussi savoureux : il s’agit d’un hommage rendu par l'intellectuel à la célèbre danseuse et chanteuse égyptienne Tahya Carioca. Dans Hommage à une danseuse orientale, il revient sur sa fascination pour celle qui incarnait la sensualité et la féminité orientales. Il décrit avec émotion cette soirée estivale de juin 1950, où il a assisté à un spectacle de danse orientale animé par Tahya Carioca. Les détails de cette soirée sont restés gravés dans l’esprit de l’adolescent palestinien exilé au Caire. Un demi-siècle plus tard, Edward Saïd retrouve cette femme, objet de désir et de fascination, dans un entretien plein de nostalgie, de désenchantement et de doux souvenirs de son exil égyptien. L'exil, toujours l'exil…



Mémoires
À la recherche d’un monde perdu


La vie d’Edward Saïd est porteuse de paradoxes qui illustrent à eux seuls la complexité du Moyen-Orient : né à Jérusalem d’un père palestinien et d’une mère d’origine libanaise, chrétien de confession protestante, baignant dans une culture musulmane, doté d’un nom anglais joint à un patronyme arabe, évoluant dans une culture occidentale tout en défendant sa culture d’origine, palestinien et américain, arabe et professeur de littérature anglaise à la prestigieuse Columbia University à New York… Manifestement, Edward Saïd cultivait le goût de la différence. Le titre de ses mémoires, À contre-voie (2002, Editions Le Serpent à plumes), résume un style de vie et une vocation. Dans ce livre, il évoque avec sensibilité et candeur son enfance partagée entre Jérusalem, Beyrouth et le Caire. Mais l’enfance de l’auteur n’est qu’un prétexte pour plonger dans les recoins de la mémoire, à la recherche d’un monde perdu ou oublié. Celui d’un Moyen-Orient qui vivait pendant les années 40 et 50 des moments de métamorphose : création de l’Etat d’Israël, exode du peuple palestinien, derniers jours de la présence coloniale dans la région, apparition et affirmation du nationalisme arabe.
À contre-voie permet aussi de découvrir l'enfant écrasé par un père aussi autoritaire qu'exigeant, mais adulé par une mère protectrice, qui va donner à cet enfant gauche aux résultats scolaires moyens une confiance et une combativité qui ne vont plus le quitter. Edward Saïd livre dans ces pages des souvenirs précis de son enfance à Jérusalem, ses vacances au Liban chez la famille de sa mère et ses années d’exil et d’études au Caire, dans des écoles britanniques, où il était l'un des rares étudiants arabes. Un éternel destin d’étranger allant constamment à contre-voie du chemin pris par les autres.



Chef-d’œuvre.
Quand l’Occident crée “son” Orient


Certains sont prêts à imiter Faust, à signer un pacte avec le diable, lui offrir leur âme et une partie de leur vie, à condition qu'il leur donne en échange le talent pour écrire un livre comme L’Orientalisme d’Edward Saïd, un livre à part et l’un des textes les plus influents du 20ème siècle. Dans L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, (1997, Editions Seuil), Saïd entreprend une véritable archéologie de la production littéraire, historique et artistique occidentale qui a pris pour objet l’Orient. En compulsant une somme vertigineuse de textes, l’intellectuel palestinien démontre comment ce discours tenu par l’Occident a créé un Orient imaginaire, fantasmé, où sont projetés la fascination, la crainte et le sentiment de supériorité du premier. Un Orient également utilisé comme un instrument de légitimation intellectuelle de l’impérialisme. “L’orientalisme est un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient”, décrivait l'auteur.
Tournant majeur dans les études littéraires et historiques du monde arabo-musulman, L’Orientalisme avait également, par ricochet, fourni aux intellectuels issus des anciens pays colonisés des arguments solides contre l’impérialisme culturel et l’imposition d’un modèle unique, proclamé comme universel. Pour autant, Edward Saïd a constamment mis en garde contre toute tentative de récupération de son œuvre pour légitimer le conservatisme culturel, le rejet des valeurs humanistes et la fossilisation des référentiels intellectuels, sous prétexte de combattre la domination culturelle occidentale. L’intellectuel palestinien vouait une hostilité particulière au nationalisme exalté et aux régimes qui expropriaient les libertés de leurs citoyens au nom de “la pureté religieuse ou idéologique”.

 
 
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