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Par Abla Ababou
Parcours. La voix de son être
Le contre-ténor marocain, Rachid Ben Abdeslam, a su se faire une place dans le monde très fermé de l'Opéra. Le chanteur lyrique rêve aujourd'hui d'un opéra arabe, qu'il s'emploie à créer
Une démarche aérienne au milieu d'une forêt fantasmagorique, des gestes gracieux, une voix pure où féminité et masculinité se confondent
le rôle d'Obéron, roi des elfes, semble avoir été taillé sur mesure pour Rachid Ben Abdeslam. Dans cet opéra en trois actes, |
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adapté par Benjamin Britten à partir de l'uvre shakespearienne, Le songe d'une nuit d'été, le contre-ténor marocain tenait le haut de l'affiche du 20 au 29 juin, à l'Opéra national de Lorraine à Nancy, en France. J'ai eu un peu de mal à me mettre dans la peau d'un personnage shakespearien, qui possède un univers très codifié. Mais le plus dur a été de trouver une passerelle entre le jeu et la musique contemporaine de Britten, alors que je suis spécialisé dans la musique baroque, explique-t-il. Mais les défis, Rachid Ben Abdeslam en a un peu l'habitude. Depuis qu'il a décroché, en 1996, le Premier prix de chant au Conservatoire national de musique et de danse de Paris, le jeune homme n'a cessé d'enchaîner les rôles et de flâner dans les répertoires musicaux. De la musique andalouse au baroque, en passant par Monteverdi, Haendel et tant d'autres compositeurs, Rachid a prouvé que son talent se souciait peu des frontières, et que sa voix voguait avec aisance aussi bien en arabe qu'en allemand, en italien ou en français.
Un univers fantasmatique
Dans Le songe d'une nuit d'été, opéra où domine la théâtralité, sa voix de contre-ténor (voix masculine proche de celle d'une femme) a entraîné un public conquis dans un univers de poésie. Ici, trois mondes cohabitent sans jamais se croiser sur scène : celui des fées, celui de la noblesse et celui des artisans. Une uvre décalée qui relate, avec une orchestration musicale variant en fonction des personnages, les thèmes de l'amour et de l'illusion, avec cette dérision et cette féérie si caractéristique des uvres de Shakespeare. Entres fantasmes, magie, et confusions des sentiments, la mise en scène et les costumes ont nécessité une débauche d'imagination, comme l'explique le metteur en scène, Jean-Louis Martinoty : Rêve-t-on de prendre au pied de la lettre ces fantaisies et fantasmes comme le phalène va se brûler à la lampe éblouissante ? Shakespeare nous prévient dans les mêmes temps des limites du théâtre et nous suggère qu'il est bien difficile, pour ne pas dire dangereusement grotesque, de faire venir un mur, un clair de lune ou un lion sur scène. Un pari habilement relevé, vu la talentueuse mise en scène dominée par une forêt obscure, éclairée par des lutins aux costumes délirants et où s'intègrent effets lumineux et objets modernes totalement incongrus, comme ces casques de vélo abandonnés dans les forêts. Une impression de gigantisme est également donnée aux spectateurs, avec la présence dans le décor d'un hérisson de plus d'un mètre quatre-vingts, d'un arbre et d'une lune immenses et d'une végétation luxuriante, ramenant à des dimensions microscopiques les personnages du monde des fées. Tout un dispositif auquel il a fallu s'habituer, comme l'explique, avec un indécrochable sourire, Rachid Ben Abdeslam. Pendant les répétitions, qui ont duré plus de quinze jours, ma cape électrifiée s'est souvent accrochée aux éléments du décor, où alors les artistes s'y sont pris le pied, raconte-t-il. De l'humour, Rachid en a à revendre. Son rôle de lutin, venu d'un autre monde, lui ressemble sur de nombreux aspects.
Le Maroc au cur
Dans son univers à lui, le Maroc est omniprésent. Avant de rentrer sur scène, qu'il soit en Allemagne, en Angleterre, en Italie ou en Egypte, il confie penser très fort aux parfums de son enfance où dominent l'odeur des épices, les couleurs de Rabat et les bons tagines. C'est sa manière à lui de dompter le trac avant d'affronter la scène. Ce fameux trac qui reste son fidèle compagnon, bien que sa réputation sur la scène musicale et théâtrale n'est plus à faire. Rachid Ben Abdeslam s'est en effet produit dans des opéras prestigieux, comme Apollo and Hyacinthus de Mozart, dans le rôle d'Apollon, celui du facteur dans Pinocchio de Menozzi, ou encore de Nireno dans Jules César de Haendel
Et la liste est encore longue !
Le jeune homme a également donné de nombreux concertos et oratorios à travers le monde, tout en créant en 2004 son propre ensemble, baptisé Zéphyr Al Andalous, spécialisé, comme on s'en doute, dans la musique orientale ancienne. Fort de son expérience dans l'un des domaines artistiques les plus cloisonnés, Rachid est convaincu que la culture musicale arabe a son rôle à jouer. En Occident, les musicologues ne se sont de nouveau intéressés à la musique baroque que dans les années 70. Aujourd'hui, des airs de Vivaldi et de tant d'autres compositeurs sont remis au goût du jour. Nous avons un répertoire musical andalou aussi intéressant. À nous de le redécouvrir, argumente-t-il. En attendant que des opéras arabes fassent florès à travers le monde, notre contre-ténor travaille d'arrache-pied. Après de nombreuses recherches historiques sur l'instrumentalisation et la musique jouée dans les cours des dynasties arabes, Rachid Ben Abdeslam a créé des uvres inédites de musique arabo-andalouse pour le festival du Koweït et de Damas, en Syrie. Il a également mis en scène de nombreux spectacles en associant aux chants arabes, de la poésie et de la danse. L'enregistrement d'un disque, Les parfums d'Al Qods, a aussi participé à ressusciter ces airs d'autrefois qui nous réconcilient avec un art de vivre andalou, où la musique n'avait pas un moindre rôle. Aujourd'hui, un nouveau grand projet hante Rachid : la réalisation d'un opéra arabe inspiré de la sourate coranique la Caverne (Al Kahf). En attendant les financements nécessaires, il a déjà enregistré un premier extrait où l'on peut entendre le souffle qui gronde au sein d'une caverne et où s'élèvent des voix limpides s'interrogeant sur un douloureux réveil. Fantasque, imaginatif et travailleur, Rachid Ben Abdeslam compte bien conquérir son monde où la scène marocaine est omniprésente. Le public du Festival des musiques sacrées de Fès et celui des Alizés, à Essaouira, n'ont pas encore eu le bonheur de le découvrir. Cela ne saurait tarder. |
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