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Histoire. La double vie de Mazagan
N° 332
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Marjorie Modi

Histoire. La double vie de Mazagan

La citerne d’El Jadida, vestige
de la présence portugaise sur
les côtes marocaines.
(DR)

Dans Mazagão, l’historien Laurent Vidal raconte l’épopée oubliée de Mazagan, ancêtre d’El Jadida… et de sa cousine d'Amérique, fondée à la fin du 18ème siècle par les Portugais chassés des côtes marocaines. Edifiant.


Chaque année, un carnaval dans la petite bourgade de Mazagão Velho (500 habitants), au Brésil, entretient la mémoire de la présence portugaise en Afrique du Nord. Ici, les habitants sont les descendants des Portugais chassés de l’ancienne Mazagan. Ils ont tenté de recréer,
de l’autre côté de l’Atlantique, une ville qui les console de la perte du port d’El Jadida. À plus de 5000 km de là, les Jdidis se rengorgent de posséder une vieille cité portugaise, élevée au rang de patrimoine de l’humanité en 2004. Mais combien connaissent l’histoire de sa jumelle ?

Mazagan d’Afrique
Au tournant des âges modernes, à l’heure où la Reconquista bat son plein, le Portugal, terre de navigateurs, se tourne vers l’Amérique du Sud. Tout le long des côtes africaines, du détroit de Gibraltar à l’Angola, la couronne portugaise plante déjà comptoirs et escales. Entre 1415 et 1519, elle comptera une douzaine de places fortes au Maroc. Prise en 1415 aux Mérinides, Sebta sera la première de ces conquêtes, avant de passer sous domination espagnole à la fin du 16ème siècle. C’est d’abord au quinzième siècle, sous le règne d’Alfonso V, dit l’Africain, que Tanger et Asilah tombent dans l’escarcelle portugaise. Puis, en 1514, est fondée la citadelle de Mazagan, sur la côte atlantique. Les deux enclaves portugaises d’Agadir et d'Azzemour sont abandonnées dès 1541, mais Mazagan reste un avant-poste de la couronne du Portugal en Afrique du Nord, jusqu’en 1769, lorsque les “Maures” reprennent la ville. Dans son ouvrage, Mazagão, la ville qui traversa l’Atlantique, “né de la rencontre inopinée d’une note de bas de page et d’un apprenti historien” et paru une première fois en 2005 et récemment repris en poche (Editions Champs Flammarion), l’historien Laurent Vidal s’est donné pour ambition de raconter comment la communauté mazaganiste est partie fonder une nouvelle Mazagan en Amazonie.

Mazagão d’Amérique
En 1769, Mazagan n’est plus la citadelle expugnable qu’elle a été. “L’isolement de Mazagão, fille esseulée du Portugal sur le littoral atlantique du Maroc, place ses habitants dans un confinement à la limite du tolérable”, rapporte Vidal. Lorsque les soldats maures et berbères conquièrent la ville, le roi portugais décide de rapatrier les Mazaganistes et de les envoyer dans la forêt amazonienne, y fonder une nouvelle cité. Parmi les quelque deux mille rescapés, accueillis dans un premier temps à Lisbonne, les trois-quarts partiront pour Belém, capitale de l’Amazonie portugaise. Pour raconter leur épopée, Laurent Vidal, spécialiste des sociétés urbaines d’Amérique latine, a dépouillé les archives au Brésil et au Portugal, et enquêté au Maroc. “Combien d’ouvrages ai-je parcourus, désireux de m’initier à l’histoire du Brésil urbain, relatant en quelques lignes, rejetée en bas-de-page, cette étonnante histoire. Ma-za-gao. Ces trois syllabes m’accompagnent depuis lors, résonnant en une mélopée obsédante”. Dépouillant les rares archives de l’époque, Vidal a ainsi tenté de restituer l’histoire détaillée de cette population “en transit”. Une entreprise démesurée, contrariée par les retards administratifs, “le traumatisme du déplacement et la difficile adaptation au climat équatorial”. La Nova Mazagao tarde à sortir du sol et l’attente dure dix ans à Belém. Les plus âgés meurent, des enfants naissent. “Que déplace-t-on lorsqu’on déplace une ville ? Les hommes ? Les pierres ? Les formes ? L’imaginaire ?”, s'interroge Laurent Vidal, qui a préféré revenir sur la vie quotidienne si particulière de ces populations. “Que font-elles pendant ce temps ? Où logent-elles ? Que mangent-elles ? Qui rencontrent-elles ?”. Tout un programme, résumé en 382 pages.

 
 
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