Football. Lemerre qui cache la forêt
Touria Jabrane : "El Himma nous donne l'exemple"
Portrait. Qu'est-ce qui fait courir Yahya Yahya ?
Tendance. La chirurgie esthétique au masculin
Famille. Kafala non grata
Société. Noces en stock
Insolite. Le seigneur des oiseaux
Mode. La Fawda touch
Betancourt. Enfin libre !
Transport aérien. Ça plane pour le low-cost
Livre. Le talentueux Monsieur Saïd
Parcours. La voix de son être
Histoire. La double vie de Mazagan
N° 332
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Gros ratage

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Les manifestants de Sidi Ifni étaient dans leur tort, Al Jazeera aussi… mais l’Etat a fait pire qu’eux !


Il est toujours bon de prendre du recul. Plus d’un mois après les violents affrontements qui ont secoué la petite ville portuaire de Sidi Ifni, l’Organisation marocaine des droits humains (OMDH) a rendu public un rapport d’enquête complet, et d’une remarquable objectivité, sur le déroulement réel des évènements. Voyons ce qu’il en ressort.

Tout a donc commencé le 30 mai, à l’issue d’un concours organisé par la municipalité pour recruter 8 éboueurs. Le chômage étant endémique dans la région, pas moins de 972 candidats s’étaient présentés ! Quand les résultats ont été annoncés, une centaine de mécontents parmi les recalés ont occupé et bloqué le port de pêche, épine dorsale de l’activité économique de Sidi Ifni. Les manifestants ont dressé des barrages, détruit une bonne partie de l’infrastructure portuaire, agressé un fonctionnaire municipal (quelques manifestants l’ont aspergé d’essence dans l’intention manifeste de le brûler vif – il en a réchappé, mais pas sa voiture) et menacé… de faire exploser le terminal gazier du port ! Encadrés par une sorte de “secrétariat syndical” extrémiste, les manifestants ont clairement dépassé, et de loin, toutes les formes de protestation garanties par la loi et les conventions sociales.

Dans ce contexte, et après 6 jours de négociations infructueuses (les revendications des manifestants étaient plutôt loufoques, et manifestement improvisées), il était naturel et légitime que les forces de l’ordre finissent par charger pour débloquer le port et faire cesser les violences. Hélas, trois fois hélas, l’intervention sécuritaire, qui a tourné à l’affrontement dans les rues, a totalement dérapé. Les policiers ont pourchassé certains manifestants jusque dans leurs domiciles, fracturé des portes, usé de violences contre les citoyens, frappé, insulté et menacé de viol des femmes interpellées – ce qui s’apparente sans hésitation à des actes de torture physique et morale. Bilan final : 69 blessés (la grande majorité souffrant de légères contusions), dont 34 parmi les émeutiers et 35 parmi les forces de l’ordre… et une ville toujours en état de choc, un mois plus tard.

Voilà donc l’histoire. Elle est dramatique, mais elle aurait pu en rester là. Sauf qu’un élément extérieur est venu tout perturber : pendant les affrontements, Al Jazeera a donné la parole à un activiste local qui a annoncé en direct une dizaine de morts. L’information s’est révélée fausse par la suite, tout comme les accusations de viols (par les policiers) lancées dans la précipitation par quelques quotidiens. Ce qui s’est passé ensuite n’est pas clair, mais tandis que les quotidiens reculaient prudemment, il semble qu’Al Jazeera ait persisté dans son erreur, ne démentant l’information que du bout des lèvres quand l’Etat s’est mis à tonner, continuant à s’abriter derrière des sources manifestement manipulatrices. Du coup, l’affaire est devenue politique. Hassan Rachidi, le directeur du bureau marocain d’Al Jazeera, a été poursuivi en justice et encourt aujourd’hui un an de prison pour “diffusion de fausses informations susceptibles de nuire à l’ordre public” (le verdict n’est pas encore connu à l’heure où nous mettons sous presse). Déontologiquement, on peut affirmer deux choses : primo, la position d’Al Jazeera reste indéfendable à ce jour ; deuxio, il est tout aussi indéfendable qu’un journaliste soit menacé de prison, quoi qu’il ait dit ou écrit. Il y a d’autres moyens pour traiter des fautes professionnelles…

Il y a, dans cette histoire de Sidi Ifni, comme un air de déjà vu : un Etat qui commence par être dans son droit… avant de devenir coupable à son tour. Des tiers qui commettent des fautes (des manifestants qui deviennent émeutiers, un média d’envergure qui désinforme et refuse de reconnaître ses torts…), puis un Etat qui éclipse ces fautes par d’autres fautes encore plus graves (des abus sécuritaires et le harcèlement de la presse). Et nous voilà aujourd’hui dans un bras de fer politique dont personne ne sortira indemne. Un gros ratage, qui ne fait définitivement pas de bien à la démocratie…

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés