Gros ratage
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Les manifestants de Sidi Ifni étaient dans leur tort, Al Jazeera aussi
mais lEtat a fait pire queux !
Il est toujours bon de prendre du recul. Plus dun mois après les violents affrontements qui ont secoué la petite ville portuaire de Sidi Ifni, lOrganisation marocaine des droits humains (OMDH) a rendu public un rapport denquête complet, et dune remarquable objectivité, sur le déroulement réel des évènements. Voyons ce quil en ressort.
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Tout a donc commencé le 30 mai, à lissue dun concours organisé par la municipalité pour recruter 8 éboueurs. Le chômage étant endémique dans la région, pas moins de 972 candidats sétaient présentés ! Quand les résultats ont été annoncés, une centaine de mécontents parmi les recalés ont occupé et bloqué le port de pêche, épine dorsale de lactivité économique de Sidi Ifni. Les manifestants ont dressé des barrages, détruit une bonne partie de linfrastructure portuaire, agressé un fonctionnaire municipal (quelques manifestants lont aspergé dessence dans lintention manifeste de le brûler vif il en a réchappé, mais pas sa voiture) et menacé
de faire exploser le terminal gazier du port ! Encadrés par une sorte de secrétariat syndical extrémiste, les manifestants ont clairement dépassé, et de loin, toutes les formes de protestation garanties par la loi et les conventions sociales.
Dans ce contexte, et après 6 jours de négociations infructueuses (les revendications des manifestants étaient plutôt loufoques, et manifestement improvisées), il était naturel et légitime que les forces de lordre finissent par charger pour débloquer le port et faire cesser les violences. Hélas, trois fois hélas, lintervention sécuritaire, qui a tourné à laffrontement dans les rues, a totalement dérapé. Les policiers ont pourchassé certains manifestants jusque dans leurs domiciles, fracturé des portes, usé de violences contre les citoyens, frappé, insulté et menacé de viol des femmes interpellées ce qui sapparente sans hésitation à des actes de torture physique et morale. Bilan final : 69 blessés (la grande majorité souffrant de légères contusions), dont 34 parmi les émeutiers et 35 parmi les forces de lordre
et une ville toujours en état de choc, un mois plus tard.
Voilà donc lhistoire. Elle est dramatique, mais elle aurait pu en rester là. Sauf quun élément extérieur est venu tout perturber : pendant les affrontements, Al Jazeera a donné la parole à un activiste local qui a annoncé en direct une dizaine de morts. Linformation sest révélée fausse par la suite, tout comme les accusations de viols (par les policiers) lancées dans la précipitation par quelques quotidiens. Ce qui sest passé ensuite nest pas clair, mais tandis que les quotidiens reculaient prudemment, il semble quAl Jazeera ait persisté dans son erreur, ne démentant linformation que du bout des lèvres quand lEtat sest mis à tonner, continuant à sabriter derrière des sources manifestement manipulatrices. Du coup, laffaire est devenue politique. Hassan Rachidi, le directeur du bureau marocain dAl Jazeera, a été poursuivi en justice et encourt aujourdhui un an de prison pour diffusion de fausses informations susceptibles de nuire à lordre public (le verdict nest pas encore connu à lheure où nous mettons sous presse). Déontologiquement, on peut affirmer deux choses : primo, la position dAl Jazeera reste indéfendable à ce jour ; deuxio, il est tout aussi indéfendable quun journaliste soit menacé de prison, quoi quil ait dit ou écrit. Il y a dautres moyens pour traiter des fautes professionnelles
Il y a, dans cette histoire de Sidi Ifni, comme un air de déjà vu : un Etat qui commence par être dans son droit
avant de devenir coupable à son tour. Des tiers qui commettent des fautes (des manifestants qui deviennent émeutiers, un média denvergure qui désinforme et refuse de reconnaître ses torts
), puis un Etat qui éclipse ces fautes par dautres fautes encore plus graves (des abus sécuritaires et le harcèlement de la presse). Et nous voilà aujourdhui dans un bras de fer politique dont personne ne sortira indemne. Un gros ratage, qui ne fait définitivement pas de bien à la démocratie
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