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Touria Jabrane : "El Himma nous donne l'exemple"
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Fahd Iraqi

Interview.
Touria Jabrane : “El Himma nous donne l’exemple”


(TNIOUNI)

Sur les planches du parquet du ministère de la Culture, Touria Jabrane joue indubitablement le rôle de sa vie. Interview-vérité d’une actrice chevronnée, qui veut aujourd'hui incarner un commis de l'Etat dévoué.


Comment doit-on vous appeler : Touria Kritef ou Touria Jabrane ?
Touria Jabrane est un nom de scène que je dois à mon père spirituel, avec lequel j’ai commencé ma carrière dans le théâtre. Mais c’est aussi
le nom qui figure sur ma Carte nationale d’identité. Et dans le Bulletin officiel, qui évoque ma nomination au gouvernement, il est inscrit Touria Kritef Jabrane. Mais tout le monde m’appelle Touria Jabrane, même mes collègues ministres.

Vous vous attendiez un jour à devenir ministre ?
Jamais je ne l’aurais imaginé. Mon rêve depuis 30 ans était juste d’avoir un espace propre pour ma troupe de théâtre. Je ne voulais que m’assurer du travail et une présence dans les festivals nationaux et arabes. Je n’ai jamais demandé à devenir ministre.

Comment avez-vous appris votre nomination ?
C’était un jour de ramadan. J’ai reçu un coup de téléphone du cabinet royal, qui m’a avisé que Sidna me proposait de devenir ministre de la Culture. Evidemment, c'était une énorme surprise pour moi, mais j’ai considéré que c’est un devoir national que je ne pouvais qu’accepter.

Mais qui avait proposé votre nom au roi ?
Franchement, je n’en ai pas la moindre idée.

Ce ne serait pas, par hasard, Fouad Ali El Himma, l'ami que vous avez soutenu lors de sa campagne électorale ?
Durant les élections, j’ai soutenu toutes les forces vives qui voulaient travailler pour le pays. J’ai aussi apporté mon soutien à plusieurs candidats de l’USFP, comme Habib El Malki et Latifa Jbabdi. Je me suis aussi affichée avec Nabil Benabdellah et Fouad Ali El Himma. Cela dit, El Himma nous donne l’exemple. C’est un jeune qui avait tout : une grande responsabilité et le pouvoir. Mais il a tout abandonné pour servir une région longtemps marginalisée. J’ai fait des tournées dans les campagnes, je connais les Rhamna aussi bien que Casablanca. La population y vit dans la misère : des patelins sans eau, ni électricité, ni écoles. Rhamna est seulement à 70 kilomètres de Marrakech, mais elle en est à des années-lumière en termes de développement.

El Himma est en train de créer un parti. Vous seriez prête à le rejoindre ?
Mon seul souci, c’est de faire du mieux que je peux dans ma fonction actuelle. Je ne suis pas une politique. D'ailleurs, même en tant que ministre, je n’ai aucune étiquette politique.

Pourtant, votre nom aurait figuré sur la liste des ministres USFP…
Je ne suis pas une ministre usfpéiste, bien que j’aie toujours eu de la sympathie pour ce parti et pour toutes les forces qui se mobilisent pour le pays et les citoyens.

Qu’est-ce qui a changé dans votre vie depuis que vous êtes devenue ministre ?
Beaucoup de choses. Aujourd’hui, mon temps ne m'appartient plus. Je le consacre entièrement au travail. Mon programme quotidien est totalement rempli. Je vis entre deux avions et trois déplacements en voiture. Il m’arrive de ne pas voir ma fille pendant 3 à 4 jours. Mais j’essaie de garder certains équilibres. J’espère qu’une fois certains chantiers lancés, je pourrais consacrer davantage de temps à ma famille.

Heureusement que votre époux est membre de votre cabinet, alors ?
Je n’ai pas recruté Abdelouahed Ouzri comme mon mari, mais en tant que compétence. Il a une grande expérience dans le domaine culturel et comme expert international, puisqu’il a travaillé pour l’UE pendant plus de 7 ans. Il connaît très bien le secteur et les hommes de la culture. En plus, il me coûte zéro dirham…

Est-ce que votre mari est bénévole au ministère ?
Pas exactement. Il est détaché de la SNRT, qui continue à le payer. Après ma nomination, je suis allée voir Fayçal Laraïchi pour lui dire que s’il veut m’aider et aider le roi, il devrait mettre Abdelouahed Ouzri à la disposition du ministère de la Culture. J’ai dit la même chose au PDG du Crédit agricole, Tarik Sijilmassi, pour avoir comme collaboratrice Mme Iraki, qui est aujourd'hui la directrice de mon cabinet. Dans ce type de responsabilité, il faut savoir s’entourer de gens de confiance. Et j’ai la chance de travailler avec une équipe compétente et expérimentée. Nous sommes complémentaires, comme une équipe de foot qui peut jouer les yeux fermés.

Qu’avez-vous donc fait avec cette équipe, depuis les huit mois que vous êtes au ministère ?
Il est difficile de faire un bilan sur une période aussi courte. Nous sommes devant un travail fondamental pour la culture et les créateurs de notre pays. Nous avons ouvert plusieurs chantiers. Il y a un travail d’encouragement des auteurs à travers l’impression de leurs livres, mais aussi les subventions des maisons d’édition qui vivent pour la plupart des crises. Nous avons également assoupli les modalités d’octroi d’aides au théâtre : nous les avons ramenées à deux tranches au lieu de quatre, pour simplifier la vie aux troupes et améliorer leur fonctionnement. Nous encourageons aussi la peinture. Nos peintres exposent aujourd’hui dans des conditions relativement meilleures : nous mettons à la disposition des artistes-peintres des espaces, nous prenons en charge l'impression des affiches et des programmes d'expositions et nous subventionnons même des expositions à l’international, en prenant en charge les billets d’avion des artistes. Nous avons aussi réactivé plusieurs conventions qui connaissaient certains blocages, notamment celles avec le gouvernement d’Andalousie. Et il y a encore plusieurs grands chantiers en cours…

Par exemple ?
Nous avons recensé les maisons de la culture qui sont prêtes - ou pas loin de l’être - à être inaugurées. Il y a aussi le chantier du patrimoine historique, qui concerne la rénovation de plusieurs kasbahs et musées. Il y a également les chantiers amorcés par Sa Majesté, dont nous assurons le suivi. À titre d'exemple, rien qu’à Rabat, on peut citer la Bibliothèque nationale, le Musée d’archéologie ou encore l’Institut supérieur de musique et de chorégraphie. Sa Majesté veut que Rabat devienne la capitale marocaine de la culture.

Vous allez pouvoir faire tout cela avec le maigre budget de votre ministère ?
C’est vrai que le budget du ministère de la Culture représente aujourd’hui 0,29% à peine du Budget général de l’Etat. Mon pari est d’arriver à 1% dans les 3 ou 4 ans à venir. Nous avons mis le problème sur la table et il y a une véritable solidarité gouvernementale et une implication du Premier ministre, M Abbas El Fassi. Il y a une prise de conscience générale que la culture doit être une priorité pour le pays. En parallèle, nous profitons des partenariats que nous avons avec l’Union Européenne, qui finance la construction d’un certain nombre de médiathèques et de maisons de la culture, mais aussi avec d’autres pays, comme la Russie ou l’Azerbaïdjan, qui nous assistent dans la formation des futurs cadres de l’Institut supérieur de musique et de chorégraphie, qui ouvrira ses portes fin 2009. Nous établissons également des partenariats avec les provinces à travers les wilayas ou les conseils municipaux et les agences de développement. Nous utilisons tous les moyens dont nous disposons. Moi-même, lors de mon déplacement dans l’Oriental, j’ai fait un don symbolique au théâtre de Jerada (un des plus anciens du Maroc) en lui offrant le matériel de ma propre troupe afin qu’il puisse rouvrir ses portes.

Justement, on dit que vous privilégiez le théâtre ?
Les gens me connaissent par le théâtre, c’est pour cela qu’ils pensent que je donne la priorité à cet art. En vérité, le ministère privilégie toutes les formes d’art.

Comment se fait-il alors que les organisateurs de L’Boulevard n’ont pas reçu leur subvention ?
L’ancien ministre avait réservé à l’événement un budget dont les organisateurs avaient reçu une avance. Le reste, ils ne l’ont pas eu, car ils n’ont pas respecté leurs engagements. Il faut connaître les procédures. Pour toute demande de subventions, le ministère accorde une avance. En contrepartie, le sigle du ministère de la Culture doit figurer sur toutes les publications de l’événement et les organisateurs doivent nous transmettre un rapport d’activité. Même cette année, l’Boulevard ne risque pas de toucher une subvention, alors qu’une enveloppe lui était réservée, car ses organisateurs n'ont pas respecté leurs engagements.

Vous êtes certaine que ce n’est pas parce que vous redoutez la réaction des islamistes ?
Pas le moins du monde. Nous sommes conscients, au ministère, que cet événement est important. Il a permis à une nouvelle génération d’exprimer ses soucis et ses colères à travers son art. Les groupes de cette nouvelle scène ont un large public de jeunes, à commencer par mes propres filles. Même le roi encourage ces nouveaux groupes, comme il l’a démontré à travers son récent don. C’est un message politique très fort. Seulement, sans logo du ministère et sans rapport d’activité, nous ne pouvons pas débloquer de subventions. Pour bénéficier des deniers publics, il faut répondre à ces conditions, qui sont contrôlées par des commissions.

Pour Mawazine ou Essaouira, vous auriez été aussi exigeante ? D’ailleurs, on a l’impression que le ministère est “oublié” dans ce genre d’événements…
J’étais présente au festival Mawazine de Rabat et au Festival de Fès. J’ai également assuré officiellement l'ouverture du Festival d’Essaouira. Pour tous ces événements, le ministère accorde une subvention symbolique et met à leur disposition des espaces. A côté, nous avons 17 festivals propres au ministère à travers les régions du royaume. Cette année, nous avons pris l’initiative de décentraliser leur organisation, ce qui permet d'impliquer des délégations régionales et de dégager des économies substantielles. Désormais, le ministère ne gère directement que trois festivals : Le festival de Volubilis, le festival du théâtre de Meknès et le Salon du Livre de Casablanca. Les festivals véhiculent une bonne image de modernité du Maroc au niveau international et il faut continuer à les encourager.

Les planches ne vous manquent-elles pas ?
Le théâtre, c’est toute ma vie. J’y ai fait une carrière de 30 ans, durant lesquels je me suis fait un nom au Maroc et dans le monde arabe. Il est vrai que les planches me manquent. Mais aujourd’hui, je considère que je suis sur une autre scène pour jouer un rôle encore plus important : assurer le développement de la culture et de l’art au Maroc.

 
 
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