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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Portrait. Qu’est-ce qui fait courir Yahya Yahya ?

Yahya Yahya, au poste-frontière
de Melilia, agitant un
drapeau marocain.
(AIC PRESS)

Le parlementaire originaire de Nador relance périodiquement la tension
entre les royaumes du Maroc et de l’Espagne. Mais à sa manière : patriote, démagogue et pas forcément inefficace.



“Yahya Yahya est une mine plantée au beau milieu des relations maroco-espagnoles, et qui risque d’exploser à tout moment !”. Les propos sont d'un journaliste espagnol, qui suit depuis de longues années les “mouvements” du parlementaire marocain. La dernière
“déflagration” remonte à deux semaines. Le 26 juin dernier, peu de temps après avoir franchi la frontière de Melilia à bord de sa luxueuse berline, Yahya Yahya a été accosté par des éléments de la Guardia Civil, qui l'ont conduit manu militari au Tribunal du préside espagnol. Motif : un mandat d’arrêt avait été émis contre le parlementaire marocain, après qu'il eût refusé de répondre à plusieurs convocations de la justice espagnole pour une accusation de “violences conjugales et agression sur des policiers espagnols”, remontant au 8 octobre 2006.

Appelé à s’expliquer devant le juge, Yahya Yahya a déployé son art de la rhétorique, en plaçant le débat sur un terrain qu’il affectionne tout particulièrement : “Avec tout mon respect, je ne vous reconnais pas et ne reconnais pas non plus les autorités coloniales de Sebta et Melilia. Je vous demande de retourner dans votre pays”, a-t-il lancé avec défiance au magistrat espagnol, qui s’est empressé de le placer en détention. La décision a immédiatement provoqué une levée de boucliers en chaîne, côté marocain. Par la voie d’un communiqué officiel, le gouvernement El Fassi a exprimé à son homologue espagnol “sa forte préoccupation”, considérant qu’il s’agissait là “d’un acte singulier qui suscite interrogations et étonnement, compte tenu du statut parlementaire de l’intéressé”. La Chambre des conseillers, ainsi qu’une bonne partie de la classe politique, ont à leur tour bruyamment dénoncé cette arrestation. Certains partis n’ont pas hésité à parler, le plus officiellement du monde, de “mentalité coloniale (espagnole) arrogante en contradiction avec l’esprit du temps, les valeurs de la démocratie et les droits de l’homme”. La rue s’est elle aussi jointe à la partie : durant plusieurs jours, des dizaines de manifestants ont bloqué l'accès au poste-frontière de Melilia. Cette mobilisation a finalement porté ses fruits : le 3 juillet, après six jours de détention préventive, Yahya Yahya a été remis en liberté… dans l'attente de son procès, prévu le 27 juillet prochain à Melilia.

Born to be a rebel
Entre Yahya Yahya et l’Espagne, la rengaine du “Je t’aime, moi non plus” repose sur une longue histoire. Ce natif de Melilia, en 1967, d’un père marocain et d’une mère hollandaise (qui lui a d’ailleurs transmis sa nationalité), a commencé à titiller les autorités espagnoles dès son plus jeune âge. “À 13 ans, alors qu’il traversait le poste-frontière de Melilia à vélo en revenant de la plage, il s’est mis à narguer les policiers espagnols en leur lançant : vous n’êtes pas chez vous ici, Melilia est une ville marocaine que vous le vouliez ou non”, raconte l'un de ses proches. Avant d'ajouter : “Ce jour-là, Yahya Yahya a eu droit à la raclée de sa vie et à quelques heures au commissariat, avant que ses parents ne viennent le chercher”. Pas de quoi calmer ses ardeurs pour autant. Car depuis, l'actuel membre de la Chambre des conseillers collectionne les actes de défiance à l’encontre des Espagnols.

En octobre 2006, Yahya Yahya passe quelques jours en prison pour avoir, selon les autorités espagnoles, violenté sa femme, dans sa résidence de Melilia. À sa sortie, il part à Madrid où il donne une conférence de presse. Il y décrit des conditions de détention humiliantes, affirme avoir été arrêté injustement, et torturé, avant d'annoncer qu’il compte porter plainte contre la Guardia Civil… Quelques mois plus tard, nouveau coup d’éclat : l'homme parvient à faire annuler la visite d’une délégation officielle espagnole au Maroc, sous prétexte qu'un élu de Sebta figurait parmi ses membres.

En décembre 2007, Yahya Yahya manque de provoquer une nouvelle crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne, en annonçant l’organisation d’une marche pacifique pour récupérer Leila, ce petit îlot pour lequel Rabat et Madrid ont failli en venir aux armes cinq ans plus tôt.
Récemment encore, lors d’une manifestation organisée devant le poste-frontière de Melilia, aux côtés de milliers de Marocains protestant contre la visite de Juan Carlos dans les deux enclaves, Yahya Yahya a traversé le poste-frontière, drapeau marocain à la main, narguant au passage les policiers espagnols qui ont profité de l’occasion pour lui remettre une énième convocation de la justice. Ultime provocation : le bouillant parlementaire l’a déchirée séance tenante, un geste qui lui a valu un séjour de quelques heures dans une cellule du commissariat de la ville.

Patriote…et injoignable
Question : qu’est-ce qui fait courir Yahya Yahya, un patriotisme exacerbé, ou, plus simplement, des ambitions personnelles ? Les questions autour des motivations réelles du parlementaire sont aussi nombreuses que l’homme est mystérieux. Contactés par TelQuel, certains parmi ceux qui l'ont côtoyé ne jurent que par une réponse : “Yahya Yahya roule pour lui-même”. Le principal intéressé est demeuré injoignable, tout au long de la semaine (“Depuis sa libération par les Espagnols, on lui aurait fortement conseillé de se taire”, nous indique-t-on ici et là, sans autre forme d’explication). Dans le nord du pays, où il n’est guère populaire (il a été défait aux élections législatives de 2002), on le qualifie volontiers d'ambitieux, de narcissique, comme le laisse penser son site web personnel, régulièrement alimenté de photos à sa gloire.

Son élection, en 2003, à la Chambre des conseillers, il la doit d’abord à ses responsabilités au sein de la Chambre d’industrie et d’artisanat de Nador, qu’il présidait à l’époque. Car il ne faut pas oublier que l'homme est à la tête d'un groupe industriel prospère, l'un des plus grands producteurs de plâtre du pays. “Il adore se vanter devant ses clients d’avoir participé à la rénovation du palais royal de Nador”, souffle au passage ce militant associatif du Nord.

La carrière politique de cet homme tout en complexité a débuté dans les rangs de l’Union constitutionnelle, un parti de droite (libérale), avant de bifurquer vers le parti d’Al Ahd, formation aujourd'hui proche du groupe parlementaire de Fouad Ali El Himma. Surtout, Yahya Yahya aime bien collectionner les titres : il est président de “l’Association pour la défense des victimes du colonialisme espagnol et de l’unité territoriale du Maroc”, du “Groupe d’amitié de la chambre des conseillers avec le Sénat espagnol”, etc.

Yahya Yahya a également tenté, il n’y a pas longtemps, de rejoindre les rangs de l’Association le Sahara Marocain, dirigée par l’autre trublion, Réda Taoujni, au moment où ce dernier préparait sa fameuse marche pour Tifariti. “Il nous a contactés avec insistance à plusieurs reprises mais il s’est finalement rétracté à la dernière minute, sans aucune explication”, affirme Taoujni. Yahya Yahya a-t-il fait marche arrière pour mieux se consacrer à son front de prédilection, le Nord ? Ce qui est certain, c’est que toute l'agitation, tant médiatique que politique, qu’il arrive à susciter autour de lui semble payer. À chacune de ses “expéditions” pour la marocanité de Sebta et Melilia, il a bénéficié du soutien inconditionnel des autorités marocaines. “Pourquoi voulez-vous qu’il en soit autrement ? Les officiels marocains ne peuvent pas le désavouer, surtout sur une question qui fait autant consensus auprès du peuple marocain”, conclut notre journaliste espagnol.



Bio express.

1967. Naissance à Nador.
1980. Première arrestation, à 13 ans, après une altercation avec des policiers espagnols à Melilia.
2002. Devient président de la Chambre d’industrie et d’artisanat de Nador.
2003. Elu à la Chambre des conseillers.
Octobre 2006. Arrêté à Melilia pour “violences conjugales et agression sur des policiers espagnols”.
Novembre 2007. Arrêté par la Guardia Civil lors d’une manifestation contre la visite de Juan Carlos à Sebta et Melilia.
Juin 2008. Arrêté pour ne pas avoir répondu à des convocations de la justice espagnole.
27 juillet 2008. Date de l'ouverture de son procès à Melilia.

 
 
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