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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Zeghari

Insolite. Le seigneur des oiseaux

Le jardin de Ould Eddaouia, créé de
toutes pièces par Mohamed Massir.
(TNIOUNI)

Propriétaire d'un café au quartier Hay Mohammadi, à Casablanca, Mohamed Massir a aménagé de son propre chef un mini-zoo dans le square voisin. Sans que la commune ne trouve à y redire…


“Sortez votre ferraille de mon jardin, bande de voyous !”, éructe Mohamed Massir en direction de deux bambins à vélo. Ces derniers ont vite fait de déguerpir. Car on ne plaisante pas avec ce quinquagénaire, plus connu dans le quartier de Hay Mohammadi, à Casablanca, sous le
surnom de Ould Eddaouia. Surtout lorsqu'il est question de “son jardin”. Un petit square dégarni, s'étendant sur une centaine de mètres carrés aux abords de l'Avenue des Chouhada, et dont le titre foncier n'a jamais mentionné le nom de Massir. S'il en revendique la propriété, c'est parce qu'il l'a créé de toutes pièces, transformant ce qui ressemblait à un dépotoir en mini-parc ornithologique.

Des oies, des poules et un vautour
On y rencontre des pintades flânant autour d’un avocatier, un paon plongé dans une profonde sieste sous un oranger, des poules disputant quelques graines aux nombreux pigeons… et même un vautour, seul volatile attaché à un perchoir. “Avant, cet espace était jonché d'ordures. Et le soir, des chemkara venaient s'y saouler avec des prostituées, nous raconte Mohamed. Jusqu'au jour où je les ai chassés et aménagé ce jardin pour les enfants du Hay”. Ce qu’oublie de préciser ce paysagiste amateur, c’est que l’espace vert se trouve juste en face de la terrasse de son café. Le bruit et les odeurs n’aidant pas à attirer le chaland, Mohamed Massir s’est décidé, un beau jour de 2004, à faire le ménage. Il déplace les poubelles dans le terrain vague mitoyen, ramène du terreau fertile pour y planter des arbres et décore l'étendue de jarres en terre cuite, avant d’y loger quelques volatiles. Aujourd’hui, l'ancien terrain vague est devenu l'attraction de quelques familles, qui viennent chaque jour y promener leurs enfants. Les plus jeunes s’attroupent autour du vautour, véritable clou du spectacle, ne prêtant qu'un œil distrait aux oies qui pataugent dans le bassin bricolé. Pendant ce temps-là, les parents, eux, sirotent un café, servi par la femme de Mohamed ou l’un de ses trois fils. Objectif atteint. “Ce ne sont pas des gens du quartier. Depuis quelques temps, grâce au bouche à oreille, il y a de plus en plus de monde qui vient se balader dans le jardin”, nous affirme un commerçant du cru.

Le parrain du Hay
Question : comment s'est débrouillé Mohamed Massir pour “annexer” un jardin municipal pour y installer son zoo miniature, allant jusqu'à y apposer son surnom, tracé à la peinture blanche ? Réponse : le plus naturellement du monde, sans la moindre autorisation ni intervention des autorités locales. “Qu'ils essaient de me déloger s'ils l'osent !”, éructe-t-il, entouré de ses trois rottweilers, gardes du corps canins. À y voir de plus près, l'homme n'en a pas réellement besoin. Dans le voisinage, Ould Eddaouia jouit d'un respect qui confine parfois à la crainte. Son passé n'y est certainement pas étranger. De son séjour carcéral (pour trafic de drogue), l'homme a gardé une mine éternellement renfrognée et des bras couverts de tatouages, de quoi impressionner le plus hardi des petits voyous. Et si cela ne suffisait pas, il y a aussi ces cicatrices de coups de couteau, souvenirs d'une bagarre avec des vagabonds qui tentaient de squatter “son” jardin. Ici, un riverain donne des graines aux poules, alors qu'un taxi s’arrête net, laissant tout loisir aux oies de traverser la chaussée pour rejoindre leur maître… qui vient de les siffler ! “Même s’il n’y a pas d’enclos et que les cages restent ouvertes, les bêtes ne s’enfuient pas. Il faut dire que tout le monde les chouchoute”, explique le laitier du coin. Tout le monde, sauf la commune, qui n'a pas bougé le petit doigt pour assister Mohamed Massir dans son entreprise de réhabilitation du square. “Je m’en fiche, rétorque-t-il. Lorsque j'ai demandé qu'on me fournisse des clôtures et de l’électricité, la commune a refusé. Mais ce n'est pas grave, si les autorités ne veulent pas m’aider, je continuerai à me débrouiller tout seul”. De son côté, le président de la commune de Hay Mohammadi, Taoufik Bouchkhi, se défend : “Sa requête dépasse nos compétences. Nous avons relayé sa demande au Conseil de la ville et nous attendons sa décision”. Et pour le mini-zoo ? “Ould Eddaouia a transformé un point noir en un point vert, nous ne pouvons qu’applaudir son initiative. Et tant qu’il en reste au registre des oiseaux…”, ajoute-t-il. On est d’accord.

 
 
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