Zakaria Boualem se sent de plus en plus spectateur de sa propre destinée.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Les lecteurs les plus attentifs le savent, Zakaria Boualem est un homme inquiet. Il sinquiète pour la pluie, pour le pouvoir dachat comme les Français les pauvres, pour les terroristes, pour le Raja, et surtout pour les 10 millions de touristes. Il se demande un peu comment on va y arriver, à rameuter tous ces braves gens pour le premier janvier 2010. Cette formule incantatoire puissante - 10 millions de touristes en 2010 - ne pouvait être lancée à la légère. Il y aura donc forcément 10 millions de touristes en 2010. Comment ?... Cest en lisant la presse que notre homme a découvert la réponse. Monsieur le ministre du Tourisme, que Dieu lassiste, a expliqué à lEconomiste que ce qui importe, dans le tourisme, ce sont les arrivées. Les nuitées ne comptent pas, donc. Le séjour nest pas important, il faut juste quils viennent, cest tout.
Zakaria Boualem pensait naïvement quon voulait faire venir des gens pour quils dépensent leur argent chez nous. Quon puisse leur vendre des babouches à 25 euros, quon leur propose de manger des sardines à 200 dirhams à Essaouira, quils profitent pleinement des taxis de Marrakech dont les tarifs sont indexés sur ceux de Manhattan, quils achètent des tapis berbères en quantités importantes et de lErcefuryl |
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aussi. Bref, plein de trucs pour quils puissent se détendre et quils rentrent chez eux en ayant envie de revenir vite, avec leurs amis si possible, et merci. Tout cela est faux. Selon Monsieur le ministre du Tourisme, on veut les faire venir uniquement pour pouvoir les compter. Relisons la phrase : Ce qui importe, dans le tourisme, ce sont les arrivées. Du coup, tout devient beaucoup plus simple, cest moins de boulot. Il faut juste agrandir un peu les aéroports, multiplier les guichets de police pour tamponner les passeports et donc compter les touristes, juste avant de leur demander de faire demi-tour sur le champ parce que rien nest prêt pour les accueillir. Sils pouvaient se contenter dentrer dans les eaux territoriales nationales sans même débarquer, ça permettrait dalléger encore un peu plus la charge de travail et de les comptabiliser quand même.
Zakaria Boualem ricane, il ironise, mais il est quand même de plus en plus inquiet. Il sent bien, notre homme, quon est un peu mal barrés. Oui, on construit des hôtels, des marinas, des malls, des autoroutes, des tramways. On fait des festivals, des chaînes de télévision, des meetings dathlétisme. Cest très bien, cest incontestable. Mais le Marocain, lui, il est où dans ce programme ?... Le Zakaria Boualem de base, désespérément fauché, toujours un peu analphabète, se sent de plus en plus spectateur de sa propre destinée. On connaît le raisonnement : cest en développant économiquement le pays quon assure une croissance importante, cest en multipliant les emplois quon augmente le niveau de vie. Ou plutôt le pouvoir dachat. Mais il naugmente pas. La dernière augmentation de salaire du Boualem a eu lieu en 2005 et elle sélevait péniblement à 180 dirhams par mois. La répartition des richesses est toujours aussi inégale. Bien sûr, il y a la solidarité nationale comme palliatif, la stratégie du pourboire comme modèle de lissage social. Le haouli que le Boualem paye à son gardien, les médicaments pour la femme de ménage, les vêtements pour le gardien de voitures et le voyage à La Mecque pour le vieil oncle en mal de rédemption. Jusquà quand va-t-on compter sur le bon vouloir des gens pour éviter que tout cela nexplose ? Zakaria Boualem se souvient que lorsquil était jeune, il lançait à la face de ses cousins émigrés en France : Oui, mais nous, on a pas de SDF, on met pas nos parents dans des hospices !. Il en était fier, le bougre. Aujourdhui, il y a des SDF dans nos rues, et si on ne met pas nos vieillards dans des hospices, cest parce quil ny a pas dhospices. Certains finissent donc à la rue. Le plus triste, cest quil semble que tout le monde se soit résigné. Le bien-être social du peuple, dont Zakaria Boualem constitue en fait un exemple privilégié, est rarement évoqué comme priorité nationale. Peut-on lui expliquer pourquoi ? |