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N° 332
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem se sent de plus en plus spectateur de sa propre destinée.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Les lecteurs les plus attentifs le savent, Zakaria Boualem est un homme inquiet. Il s’inquiète pour la pluie, pour le pouvoir d’achat comme les Français les pauvres, pour les terroristes, pour le Raja, et surtout pour les 10 millions de touristes. Il se demande un peu comment on va y arriver, à rameuter tous ces braves gens pour le premier janvier 2010. Cette formule incantatoire puissante - 10 millions de touristes en 2010 - ne pouvait être lancée à la légère. Il y aura donc forcément 10 millions de touristes en 2010. Comment ?... C’est en lisant la presse que notre homme a découvert la réponse. Monsieur le ministre du Tourisme, que Dieu l’assiste, a expliqué à l’Economiste que “ce qui importe, dans le tourisme, ce sont les arrivées”. Les nuitées ne comptent pas, donc. Le séjour n’est pas important, il faut juste qu’ils viennent, c’est tout.

Zakaria Boualem pensait naïvement qu’on voulait faire venir des gens pour qu’ils dépensent leur argent chez nous. Qu’on puisse leur vendre des babouches à 25 euros, qu’on leur propose de manger des sardines à 200 dirhams à Essaouira, qu’ils profitent pleinement des taxis de Marrakech dont les tarifs sont indexés sur ceux de Manhattan, qu’ils achètent des tapis berbères en quantités importantes et de l’Ercefuryl
aussi. Bref, plein de trucs pour qu’ils puissent se détendre et qu’ils rentrent chez eux en ayant envie de revenir vite, avec leurs amis si possible, et merci. Tout cela est faux. Selon Monsieur le ministre du Tourisme, on veut les faire venir uniquement pour pouvoir les compter. Relisons la phrase : “Ce qui importe, dans le tourisme, ce sont les arrivées”. Du coup, tout devient beaucoup plus simple, c’est moins de boulot. Il faut juste agrandir un peu les aéroports, multiplier les guichets de police pour tamponner les passeports et donc compter les touristes, juste avant de leur demander de faire demi-tour sur le champ parce que rien n’est prêt pour les accueillir. S’ils pouvaient se contenter d’entrer dans les eaux territoriales nationales sans même débarquer, ça permettrait d’alléger encore un peu plus la charge de travail et de les comptabiliser quand même.

Zakaria Boualem ricane, il ironise, mais il est quand même de plus en plus inquiet. Il sent bien, notre homme, qu’on est un peu mal barrés. Oui, on construit des hôtels, des marinas, des malls, des autoroutes, des tramways. On fait des festivals, des chaînes de télévision, des meetings d’athlétisme. C’est très bien, c’est incontestable. Mais le Marocain, lui, il est où dans ce programme ?... Le Zakaria Boualem de base, désespérément fauché, toujours un peu analphabète, se sent de plus en plus spectateur de sa propre destinée. On connaît le raisonnement : c’est en développant économiquement le pays qu’on assure une croissance importante, c’est en multipliant les emplois qu’on augmente le niveau de vie. Ou plutôt le pouvoir d’achat. Mais il n’augmente pas. La dernière augmentation de salaire du Boualem a eu lieu en 2005 et elle s’élevait péniblement à 180 dirhams par mois. La répartition des richesses est toujours aussi inégale. Bien sûr, il y a la solidarité nationale comme palliatif, la stratégie du pourboire comme modèle de lissage social. Le haouli que le Boualem paye à son gardien, les médicaments pour la femme de ménage, les vêtements pour le gardien de voitures et le voyage à La Mecque pour le vieil oncle en mal de rédemption. Jusqu’à quand va-t-on compter sur le bon vouloir des gens pour éviter que tout cela n’explose ? Zakaria Boualem se souvient que lorsqu’il était jeune, il lançait à la face de ses cousins émigrés en France : “Oui, mais nous, on a pas de SDF, on met pas nos parents dans des hospices !”. Il en était fier, le bougre. Aujourd’hui, il y a des SDF dans nos rues, et si on ne met pas nos vieillards dans des hospices, c’est parce qu’il n’y a pas d’hospices. Certains finissent donc à la rue. Le plus triste, c’est qu’il semble que tout le monde se soit résigné. Le bien-être social du peuple, dont Zakaria Boualem constitue en fait un exemple privilégié, est rarement évoqué comme priorité nationale. Peut-on lui expliquer pourquoi ?

 
 
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