Terrorisme intellectuel militant
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Aujourdhui, on est sommé de choisir son camp : pour ou contre le Pouvoir. Et les nuances sont interdites
La semaine dernière, le magazine Nichane consacrait sa couverture aux évènements de Sidi Ifni, se basant en partie sur lexcellent rapport réalisé par lOMDH (Organisation marocaine des droits humains). Il en ressortait, en gros, que les forces de lordre avaient certes commis dimpardonnables abus à lencontre des citoyens, mais que les manifestants à lorigine de ce ramdam avaient eu, eux aussi, un
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comportement violent et irresponsable, justifiant largement une intervention sécuritaire. Depuis, Nichane, tout comme lOMDH, ont été stigmatisés par une bonne partie de lopinion comme des traîtres à la noble et juste cause sociale, voire des collabos dun Etat répressif et dictatorial. Et Sidi Ifni nest que le dernier exemple de ce que jappellerai sans hésiter le terrorisme intellectuel militant - une forme de pression devenue aujourdhui la norme dans certains milieux politico-médiatiques.
Prenons le cas Al Jazeera. En menaçant de suspendre lautorisation démettre de la chaîne dinformations panarabe, en interdisant son Journal du Maghreb, puis en privant le directeur de son bureau marocain daccréditation professionnelle, lEtat est clairement coupable de harcèlement de la presse. Il est juste et nécessaire de le dire. Mais pour peu quon sinterroge aussi sur la ligne éditoriale malsaine dAl Jazeera, sur sa propension à servir la soupe aux opposants les plus dogmatiques sans accorder, ne serait-ce quune seconde, le bénéfice du doute au Pouvoir
hop, on est accusé de collusion avec le Makhzen.
Le mouvement des diplômés chômeurs est aussi une excellente illustration du terrorisme intellectuel militant. Voilà des gens qui multiplient les actions violentes et le chantage au suicide collectif si on ne leur donne pas, séance tenante, des postes dans la fonction publique et nulle part ailleurs - et qui hurlent en se bouchant les oreilles dès quon leur propose dexaminer des solutions alternatives. Les mots quils emploient sont un puissant indicateur de leur état desprit : ils ne se désignent pas comme chômeurs mais comme enchômagés (mou3attaline) et ils ne parlent pas de suicides mais de martyre (istichhad). Et la plupart des médias et des défenseurs des droits de lhomme endossent naturellement cette terminologie - et la légitiment, par contrecoup. Gare à celui qui remettrait en cause le bien-fondé de la juste cause des enchômagés ! Il serait instantanément catalogué agent du Makhzen et ennemi des luttes sociales !!
Le militant de gauche et expert économique Fouad Abdelmoumni déclarait la semaine dernière à TelQuel : Lun des héritages les plus graves du règne de Hassan II est cette réflexion binaire : à compter du moment où on est contre les excès de lEtat, on devient un opposant à toutes ses manifestations. Pourquoi ? Par excès didéologie. Selon Abdelmoumni, lidéologie est devenue un frein à lavancement des luttes concrètes. Ajoutons que lidéologie est devenue un outil de terrorisme intellectuel à lencontre de tous ceux qui tentent le difficile exercice de lobjectivité. Peut-être que ceux qui ont vécu les grandes années de lidéologie rétorqueront que cela a toujours été le cas
Aujourdhui en tout cas, avec la montée du populisme politico-médiatique, cette tendance est plus présente et plus forte que jamais. On est sommé de choisir son camp de manière binaire : on est pour ou contre le Pouvoir, forcément perçu comme injuste et oppresseur, quoi quil fasse. Les nuances sont interdites, et leurs auteurs, automatiquement suspects.
La vérité, cest que rien nest blanc ou noir. Tout est - tout a toujours été - dans les nuances de gris. Lécrivain et dramaturge français Beaumarchais écrivait que sans la liberté de blâmer, il nest point déloge flatteur. À lorigine, cette maxime sadressait aux représentants du pouvoir. Tout bien réfléchi, elle sapplique aussi bien à ses opposants. On devrait pouvoir le dire sans passer sur le bûcher
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