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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Souleïman Bencheikh

Think tanks. Les nouveaux stratèges

(TNIOUNI)

Institut Amadeus, 21ème siècle, Cercle des jeunes économistes… En 2008, les think tanks reviennent en force. Entre lobbying et recherche scientifique, ces nouveaux groupes de réflexion entendent peser sur le débat politique. Au détriment des partis ?


Vous êtes jeune, vous avez un doctorat, vous avez des idées et vous voulez les exprimer… rejoignez vite un think tank ! C’est à la mode et ça
peut booster une carrière. De nombreux observateurs pointent du doigt la nouvelle valse aux clubs de réflexion et autres think tanks. Loin de la tentation lavage de cerveau version Hassan II, le Maroc serait aujourd’hui en proie à un gigantesque brainstorming. Qu’on se le dise : les groupes de réflexion sont très actifs et les idées y poussent comme des champignons.

Très réactif, le Club d’analyse politique (un groupe de réflexion créé en 2001 et qui compte les Usfpéistes Ali Bouabid et Larabi Jaïdi parmi ses membres les plus influents), propose par exemple, lundi 21 juillet, quelques jours après le sommet de l’Union pour la Méditerranée à Paris, une soirée de réflexion sur l'UPM. Dans la mailing list, que des personnalités d’un certain calibre : intellectuels reconnus, patrons d’entreprises publiques et responsables politiques. Et en guest-star, Hassan Abouyoub, ancien ambassadeur à Paris, actuellement en lice pour le poste de secrétaire général de l’UPM. Le lendemain, ce sera au tour de l’Institut Amadeus de se pencher sur la même question. Mais cette fois-ci, pendant toute une journée à la wilaya de Rabat. C’est le fils du ministre des Affaires étrangères, Brahim Fassi Fihri, qui avait transformé, il y a quelques mois, l’association Amadeus en institut à la vocation think tank clairement affichée. Et dès ses débuts, un premier coup d’éclat : la seule interview accordée par Abbas El Fassi depuis sa nomination à la primature. À défaut de copinage, le cousinage peut aussi beaucoup aider !

Le bal des intelligences
Pour le politologue Mohamed Tozy, qui tente d’expliquer la multiplication des think tanks et leur visibilité, l’exemple est en fait venu d’en haut : “Hassan II avait déjà son petit club privé, le G14”. Ce groupe de réflexion, désigné au milieu des années 1990 à la suite du fameux rapport de la Banque Mondiale stigmatisant l’évolution économique du royaume, se réunissait une fois par semaine et ne rendait de compte qu’au monarque. Mais l’idée n’a pas vraiment été suivie d’effets, du moins visibles. Sous Mohammed VI, c’est le rapport du cinquantenaire, chapeauté par Abdelaziz Meziane Belfkih, qui a relancé la “mode”. Le conseiller royal a ratissé large autour de lui, et au final, tout le monde a vu dans le “rapport Meziane” un diagnostic à la fois sans concession et empreint d’un irréprochable formalisme. “La production du rapport du cinquantenaire a mis en relief le vide institutionnel en matière de recherche scientifique, un vide qu’il fallait combler”, souligne Tozy.

De manière sous-jacente, c’est la question de l’utilité des think tanks qui est posée. Car n’est-ce pas à nos universités ou à nos instituts supérieurs de faire le travail de recherche ? Et n’est-ce pas justement le rôle des partis que de décliner cette réflexion en propositions concrètes ? Les nouveaux groupes de réflexion, qui éclosent un peu partout, seraient-ils une manifestation de l’affaiblissement des partis, en même temps que l’illustration de la faillite de l'université ? Pour Ali Bouabid, la question n’a rien de nouveau : “L’objectif des think tanks est de faire le lien entre la réflexion académique et l’action politique”, explique le jeune leader socialiste. À contrario, le rôle de l’intellectuel ou du chercheur universitaire serait d’analyser le champ politique, sans forcément illustrer sa réflexion par des propositions. Quant aux partis, leur déficit en initiatives novatrices, ou du moins leur manque de visibilité, est patent. L’USFP a certes créé son propre think tank il y a un peu plus de deux ans. “Mais il tourne au ralenti. En tout cas, je n’ai vu aucune publication”, persifle Ali Bouabid, qui tacle au passage un concurrent du Club d’analyse politique.

Cooptez-vous les uns les autres
Lorsqu’ils allient capacité de réflexion et force de proposition, les think tanks deviennent des acteurs incontournables du jeu politique. Ils deviennent aussi des lieux de pouvoir où se joue la formation de l’opinion. Hanane Beqqali, directrice du cabinet LBH corporate, définit ces groupes comme “des centres de pouvoir non administratif, où la capacité de prescription est transversale”. En d'autres termes, il s'agirait tout simplement du réseautage, un mode de communication informel qui ne passe pas par les canaux hiérarchiques traditionnels. Certains analystes poussent la critique un peu plus loin. “Au Maroc, le lobbying éthique est presque impossible. On est dans un système où la grande majorité des think tanks pratique, sans le dire, une forme de trafic d’influence : cooptation, copinage, népotisme…”, explique un consultant en communication politique. Et Mohamed Tozy d’enfoncer le clou : “Ailleurs dans le monde, les think tanks sont liés à des courants idéologiques précis, alors qu’au Maroc, certains groupes de réflexion peuvent être considérés comme des écuries au service d’un individu”.

Comment ne pas se perdre dans le labyrinthe de ces nouveaux acteurs institutionnels ? Associations à caractère politique, clubs économiques fermés, groupements d’intérêts ou simples cellules de réflexion, les think tanks cachent en fait une réalité très disparate et évolutive, toujours très liée à leur sociologie. À tel point que, selon Hanane Beqqali, “la cartographie de ces groupes de réflexion est devenue un enjeu des guerres d’information”. Il en va des think tanks comme des endroits branchés. Il faut suivre la mode et tenir le rythme. Du coup, le mapping de ces groupes de réflexion est peut-être plus significatif que la géographie électorale traditionnelle, et sans aucun doute plus à même d’expliquer les investissements faramineux de l’Etat à Benguerir notamment. Après tout, le Mouvement pour tous les démocrates est sans doute le modèle de think tank le plus abouti. Fouad Ali El Himma a toujours été le meilleur lobbyiste du “nouveau règne”, un maître du brainstorming bon teint (lire encadré). Et toute la difficulté d’une classification exhaustive des think tanks réside justement dans des divergences de façade qui cachent mal ce même “bon teint” un peu pâlot. “La réflexion intellectuelle est encore très consensuelle, il faut aller vers plus de clivages”, met en garde Tozy, lui-même membre de plusieurs groupes de réflexion.

Au final, pour pénétrer l’antre d’un think tank, ne prêtez surtout pas le flanc à “l’activisme” brouillon, précurseur du "nihilisme”. Et bien sûr, munissez-vous de votre “optimisme vigilant”des grands jours !



Fouad Ali El Himma. Quand le champion fait des émules

Le vrai-faux numéro 2 du régime est une star du lobbying politique. Simple association à caractère politique, son Mouvement pour tous les démocrates ambitionne de fonctionner comme une plateforme d’analyses et de propositions, un think tank au vrai sens du terme. C’est d’ailleurs la raison des tournées organisées à travers le royaume par le MTD : réunir un large panel de compétences, puis rétrécir peu à peu le cercle, jusqu’à ne garder que les plus remarquables. Mais à quand la première contribution écrite ? En bientôt dix ans de “carrière”, on ne connaît à El Himma aucune production propre. Et pourtant, c’est bien lui qui a été chargé, au début du règne de Mohammed VI, de faire la communication du nouveau roi. On murmure aussi que c’est lui qui aurait fait émerger le concept marketing de “monarchie exécutive”, relifté en “monarchie citoyenne”. Et, depuis les élections du 7 septembre, l’intrusion d’El Himma dans le champ politique a fait des émules. Son initiative a sans doute permis de décomplexer les tenants d’une “rupture tranquille” et légitimer en quelque sorte le discours apolitique. Exemple de Tarik El Malki, membre fondateur du Cercle des jeunes économistes. Lui aussi a, semble-t-il, fait le même pari. “Après les dernières législatives et la désaffection patente des Marocains à l’égard du politique, il nous a semblé nécessaire de franchir le pas du think tank, pour réconcilier les jeunes avec la politique et les faire entrer dans le débat public”, explique le fils de l’ancien ministre de l’Enseignement.

 
 
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