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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nina Hubinet,
correspondante en France

UPM. Sans Mohammed VI...

Le prince Moulay Rachid a
représenté Mohammed VI au
sommet de l’UPM. Ici entouré du président français Nicolas Sarkozy
et du président égyptien
Hosni Moubarak.
(AFP)

L’Union pour la Méditerranée a finalement vu le jour, en l’absence du roi du Maroc. Un succès médiatique doublé d’un joli coup diplomatique pour Sarkozy. Reste à savoir s’il accouchera d’un projet porteur de sens.


Sous l’immense verrière du Grand Palais, des centaines de journalistes s'alignent devant les longues rangées d’ordinateurs. On parle arabe et hébreu, mais aussi tchèque, polonais ou allemand. Dès qu’un conseiller de Nicolas Sarkozy - Jean-David Levitte, Alain Le Roy ou Henri Guaino -
pointe le bout de son nez, un essaim de caméras et de micros se forme autour de lui. Mais bientôt, les regards se fixent : Nicolas Sarkozy apparaît sur la dizaine d’écrans plasma qui encadrent la salle de presse. “Si nous sommes tous réunis ici, c’est parce que nous avons tous la conviction que le rêve européen et le rêve méditerranéen sont inséparables l’un de l’autre, qu’ils s’accompliront ensemble ou se briseront ensemble”.

Tous les invités en sont-ils convaincus ? Rien n’est moins sûr. Il est un peu plus de 15h30 à Paris et le premier sommet de l’Union pour la Méditerranée (UPM) est officiellement ouvert. La réunion préparée d’arrache-pied par les diplomates français depuis plus de six mois ne durera que 4 heures. Juste le temps de faire un tour de table : chacun des 43 participants (des représentants de 27 pays de l’UE et 16 pays des rives sud et est de la Méditerranée) dispose de quelques minutes pour dire à quel point il est heureux d’être là. L’Albanie, puis l’Algérie, puis l’Allemagne… au gré de l’ordre alphabétique, les interventions consensuelles se succèdent, avant d’âpres discussions sur le paragraphe concernant le conflit israélo-palestinien dans la déclaration finale. À l'extérieur, toutes les rues qui mènent au Grand Palais sont barrées par des gendarmes peu conciliants. À 18h30, des bus attendent les journalistes pour les emmener sous la tente où a lieu la conférence de presse finale. Ce n’est qu’à 200 mètres, mais “pour des questions de sécurité”, il est interdit de s’y rendre à pied.

Une heure plus tard, le président égyptien Hosni Moubarak, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso et Nicolas Sarkozy ferment les débats. Le président français évoque le programme des mois suivants : “En novembre, une réunion ministérielle désignera le secrétaire général. C’est bien ça, Bernard ?”. Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères français, un peu distrait, sursaute, puis s'excuse. “Ah, mais il faut que tu écoutes, Bernard !”, sourit son président.

Un outil de paix au Proche-Orient ?
Comme l’ancien socialiste, certains ont pu être étourdis par l’éblouissante façade médiatique de ce sommet : ballet de chefs d’Etat, déploiement policier en conséquence (les hélicoptères n’ont pas cessé de survoler Paris pendant deux jours), le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, en guest-star, poignée de main Olmert-Abbas sous les dorures de l’Elysée et réchauffement libano-syrien… Les occasions de s’émerveiller devant les talents “d’homme de paix” de Sarkozy ne manquaient pas. Pourtant, que restera-t-il de cette réunion ? Des annonces qui attendent concrétisation. Et des zones d'ombre à éclaircir, telles que le financement du projet ou le débat sur la politique d’immigration, soigneusement évité.

Pour autant, on ne peut pas nier un premier succès diplomatique de l’UPM : l’annonce, la veille du sommet, de l’échange d’ambassades entre Damas et Beyrouth. C’est Nicolas Sarkozy qui, entouré des présidents syrien et libanais, Bachar Al Assad et Michel Sleimane, et de l’émir du Qatar, Hamad Bin Khalifa Al Thani (parrain de l’accord de Doha), s’est chargé d’annoncer la nouvelle, avec un sourire satisfait.

Mais Bachar Al Assad a vite mis un bémol, déclarant que “sa position n’a pas changé depuis 2005”, soit depuis l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, dans lequel les autorités syriennes sont soupçonnées d’être impliquées. Une précision qui n’est pas de bon augure. Autre difficulté : l’instauration de relations diplomatiques entre les deux pays est perçue par certains Libanais comme un retour de la tutelle syrienne. “C’est une bonne chose, mais à condition que Damas cesse ses transferts d’armes au Hezbollah et que l’on procède aussi à la délimitation des frontières”, estime le journaliste Michael Young, du quotidien libanais The Daily Star. “Je crains qu’une ambassade syrienne permette à notre voisin de s’immiscer davantage dans la politique libanaise”, poursuit-il.

Toujours est-il que cette annonce signe à la fois la fin de l’isolement syrien et le retour de la France sur la scène diplomatique au Proche-Orient. Dans la foulée, Sarkozy a annoncé qu’il se rendrait en Syrie début septembre. Le réchauffement des relations avec Al Assad concerne aussi Bruxelles : l’Accord d’association entre l’Union européenne et la Syrie, gelé par la France en 2005, devrait ainsi être prochainement signé.

Au chapitre des négociations avec Israël, il n'y eut pas de réelles nouveautés. Bachar Al Assad s’est contenté de dire que les négociations indirectes avec les Israéliens, engagées en mai via la Turquie, suivaient leur cours. Le président syrien a par ailleurs pris soin de quitter la salle de conférence peu avant qu’Olmert ne prenne la parole. Mais sur ce dossier aussi, la France semble marquer des points : Damas l’a appelée à parrainer, avec les Etats-Unis, un éventuel futur accord.

Quant au processus de paix israélo-palestinien, en revanche, rien ne semble avoir bougé à Paris. “Nous n’avons jamais été aussi proches d’un accord”, a pourtant déclaré un Ehoud Olmert ravi, sans parvenir à soulever l’enthousiasme. Le Premier ministre israélien semble surtout très proche de la sortie, avec la multiplication de ses tracas judiciaires.

Des projets concrets, mais…
Experts en communication, les conseillers du président français n’ont cessé de souligner les avancées de l’UPM par rapport au Processus de Barcelone : partage de la gouvernance entre Nord et Sud, mobilisation sur des projets concrets plutôt que des versements budgétaires aux Etats du Sud… Une incertitude majeure subsiste cependant sur le financement de cette Union. La Commission européenne n’entend pas ajouter un centime au budget consacré jusqu’ici au processus de Barcelone (environ un milliard d’euros, auquel s’ajoute deux milliards de prêts de la Banque européenne d’investissement). La diplomatie française table sur les investisseurs privés et semble lorgner les pays du Golfe. La présence de l’émir du Qatar, au-delà de la question libanaise, était à cet égard significative. L’argent va en effet rapidement devenir crucial pour la survie de l’UPM. La dépollution de la Méditerranée, les autoroutes maritimes, le plan solaire ou le programme de soutien aux PME sont autant de projets qui nécessitent des sommes importantes.

Mais au-delà de ces initiatives concrètes, souvent intéressantes, les sujets les plus brûlants de la relation euro-méditerranéenne semblent avoir été soigneusement éludés. L’UPM annonce un “Erasmus méditerranéen”, sans en définir les contours, dans un contexte de durcissement de la politique migratoire européenne. Au milieu des émouvantes déclarations sur la Méditerranée, “berceau des religions du Livre” et laboratoire d’une “civilisation fraternelle construite sur l’idée de diversité”, on a soigneusement omis de mentionner les harraga engloutis par la “Mare Nostrum”.



Absence. Où est passé Mohammed VI ?

Le président français a bien tenté de minimiser l’incident, soulignant que la représentation du roi du Maroc par son frère, Moulay Rachid, montrait “l’intérêt du souverain marocain pour le projet”. L’absence du roi du Maroc reste cependant la mauvaise surprise de ce sommet. Alors que Rabat était l’un des plus fervents supporters du projet, et que les diplomates français ont passé des semaines à courtiser Erdogan ou Bouteflika, personne ne s’attendait à la défection de Mohammed VI. La raison officielle a d’abord été “d’ordre personnel”, avant de devenir “un agenda chargé”, dont des déplacements à Oujda et Nador. En coulisses, on laissait entendre que l’absence du roi était liée aux tractations sur le siège du secrétariat général de l’UPM, que se disputent notamment Alger et Rabat. Les Français auraient en effet promis à Bouteflika, pour qu’il daigne venir à Paris, que Rabat n’accueillerait pas le secrétariat général de l’UPM. Un camouflet que Mohammed VI ne pouvait tolérer.

 
 
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