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Théâtre. Au nom du père
N° 334
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nina Hubinet,
correspondante en France

Théâtre. Au nom du père

(SYLVIE BISCIONI)

Enfant de la guerre du Liban, Darina Al Joundi s’est brûlé les ailes en voulant obéir aux préceptes laïcs de son père. Elle raconte sa descente aux enfers dans sa pièce, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, un chant d’amour et de rage à ce père tant aimé.


“Il y a deux choses que je ne faisais pas avant la mort de mon père : écrire et prendre soin des plantes”. Dans la cuisine de son appartement parisien, Darina Al Joundi montre avec fierté le citronnier qu’elle a fait
pousser. Et raconte à quel point son père, Assim Al Joundi, écrivain et journaliste syrien, avait “le pouce vert”. Ce père qui a toujours joué un rôle centrale dans la vie de Darina, au point de devenir le personnage invisible de sa pièce intitulée Le jour où Nina Simone a cessé de chanter. Née en 1968 à Beyrouth, Darina a 7 ans lorsque la guerre du Liban éclate. C'est le point de départ d'un parcours douloureux, qu'elle raconte seule en scène, avec des mots tantôt drôles, tantôt incisifs, entre éclats de rire et cris de rage. Elle évoque ainsi son enfance rythmée par les combats entre factions rivales, comment elle a appris à se terrer dans l’abri de son immeuble durant les bombardements, ou encore ce jour où, à 14 ans, elle partit avec ses deux sœurs secourir les survivants des massacres de Sabra et Chatila. Deux ans plus tard, elle devenait accro à la cocaïne et avortait à l’hôpital américain de Beyrouth la veille de ses 16 ans. Jusqu’au récit, presque insoutenable, d’une partie de roulette russe avec deux amis. “Pour vivre avec cette histoire, il fallait la partager”, explique-t-elle. De ce besoin de témoigner est née la pièce, révélation de l’édition 2008 du Festival d’Avignon, en France. Le texte, commis avec l’écrivain algérien Mohamed Kacimi, a donné naissance à un livre éponyme (Editions Actes Sud, 2008).

Le prix de la liberté
Darina a grandi avec la guerre, au point de ne plus savoir vivre sans elle. Quand le conflit prend fin, en 1990, elle se retrouve étrangère dans une société qui, tout à coup, ne tolère plus les excès. “Je n’avais pas compris qu’après la guerre, les gens allaient remettre leurs masques”. Darina, elle, n'a jamais eu de masque. Son père, qui avait fui les persécutions du régime syrien, a éduqué ses trois filles en femmes libres, malgré les archaïsmes de la société libanaise. Le jour de sa mort, une cassette diffusait des versets du Coran dans la maison familiale. Darina proteste : elle veut remplacer cette cassette par des chansons de Nina Simone, comme le souhaitait son père. Le soir même, elle danse dans une boîte de nuit de Beyrouth, en hommage à cet homme qui n’avait jamais cessé de profiter de la vie. Elle le paiera cher : des hommes “de la famille” la sortent du lieu, la rouent de coups et l'abandonnent sur le trottoir, baignant dans son sang. La guerre est finie depuis dix ans, la violence se retourne contre les femmes.

Après une nuit passée à l’hôpital, elle se réveille avec une camisole de force, à bord d’une ambulance qui l’emmène dans un centre psychiatrique pour femmes. On avait convaincu sa mère que Darina était folle et qu’il valait mieux qu’elle soit enfermée dans un asile. Elle y restera trois semaines. “J’ai compris notre vulnérabilité de femmes. On a beau être une vedette ou une célébrité, au moindre faux pas, on redevient femme, bête de somme qu’on enchaîne à loisir”, rappelle la comédienne, connue au Liban pour ses rôles sur petit et grand écran. Trois ans plus tard, elle s'exile définitivement en France. Aujourd’hui, elle dit ne pas avoir de rancune, ni de nostalgie pour son pays natal. “Il n'y a qu'une chose qui me manque : Baalbek, un village dans la plaine de la Bekaa”. Elle n’a pas besoin d’aller se recueillir sur la tombe de son père, à Arnoun, dans le sud du Liban. “Je lui parle tous les soirs au théâtre !”, s’amuse-t-elle. La pièce est un long questionnement sur les valeurs libertaires qu’il lui a inculquées , dans un pays où il est si douloureux de les appliquer. “Il croyait jusqu’au bout à son utopie, au fait que le monde allait bientôt changer”, se souvient-elle. Mais deux ans avant sa mort, il avait fini par lui dire : “Tu vas perdre dans notre monde. Pars. Nos pays ne sont pas pour toi”. La pièce de Darina ne s’adresse pas non plus aux Libanais, comme elle tient à le préciser : “On m’a proposé de jouer ce texte au Liban. Mais c'est presque comme jouer pour son propre bourreau”. C'est plutôt des Européens qu'elle veut être entendue, histoire de démonter leur rêve orientaliste, ce rapport “exotique, touristique ou colonialiste avec les pays arabes”. Un combat de plus pour Al Joundi, “le soldat” en arabe.

 
 
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