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Par Souleïman Bencheikh
Beya. Enquête sur un archaïsme
Loin dêtre un acte scrupuleusement codifié que la tradition nous aurait légué tel quel, la beya, enjeu de pouvoir, a été sans cesse réinventée au fil des âges. Aujourdhui, elle est linstrument officiel du pouvoir absolu. Eclairage.
De mémoire de Marocain, lallégeance au souverain a toujours existé. Sache que la Beya est un engagement à lobéissance, le sujet sengage à confier au prince les affaires des musulmans sans les lui disputer et à lui obéir dans tout ce quil fait, écrivait déjà le presque |
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Marocain Ibn Khaldoun dans sa Mouqaddima. Six siècles plus tard, la monarchie chérifienne semble plus que jamais attachée au vieux rite de la beya. Cette année, 1200 ans après la fondation de Fès, soit douze siècles après la première allégeance des tribus berbères à Idriss 1er, Mohammed VI et ses conseillers en communication ont décidé de marquer le coup : la première capitale de lhistoire du royaume dispose dun budget de 40 millions de dirhams pour offrir au roi la cérémonie dallégeance de ses rêves, celle dune dynastie au faîte de sa gloire, qui ne souffre plus ni concurrents, ni contestataires (ou si peu). Ainsi, ce 30 juillet, la Fête du trône sera à nouveau loccasion dun déploiement de puissance et de munificence. Les notables des quatre coins du royaume, et même dailleurs, accourront pour renouveler leur serment de fidélité à Mohammed VI. Comme chaque année, des cars chargés de jellabas blanches se déverseront sur le Mechouar du palais royal, et les policiers du royaume, tous en alerte, salueront dûment les voitures remplies dofficiels et roulant à toute vitesse. Un long voyage pour beaucoup, récompensé par quelques minutes de proximité avec le roi. Hauts fonctionnaires et petits notables, élus de la nation et chefs militaires, dignitaires étrangers et membres du gouvernement nauront dyeux que pour un seul homme, le maître de céans : Mohammed VI.
Le roi et ses notables
Car le rituel de lallégeance obéit à des règles minutieusement établies. Rien nest laissé au hasard. Tout est symbole. Bien avant la cérémonie, des collations, et parfois même un repas, sont offerts aux vaillants sujets accourus de toutes parts. Pour beaucoup, cest loccasion de se faire remarquer et de nouer des contacts, explique un habitué de lévénement. Une fois la panse bien remplie, en route pour le Mechouar où se déroule la cérémonie.
Sur la place du palais royal, tout est réglé davance. De chaque côté du chemin bordé de sable quempruntera le souverain (pour que son cheval évite quelque fâcheuse glissade) se trouvent les tribunes dhonneur, réservées aux membres du gouvernement et des délégations étrangères, tous debout. Au milieu, dans larène, la foule stoïque des notables, grands et moins grands, sagglutine dans lattente du roi. Le gotha du royaume, bien aligné et sous la responsabilité du wali de chaque région, peut rester longtemps à espérer larrivée rapide du monarque. Hassan II nous faisait souvent attendre des heures sous le soleil, et nous ne savions jamais quand il allait arriver, confie notre source. Avec Mohammed VI, cest plus rapide. Après tout, la ponctualité est la politesse des rois, ajoute-t-il presque innocemment. En coulisses, le roi se prépare. Sept étalons lui sont amenés derrière la grande porte du palais. Et le monarque choisit le coursier qui lui sied le mieux. A la fin de son règne, pour éviter une chute (potentiellement ridicule, symboliquement fatale), Hassan II préférait utiliser une limousine. Quand les portes du palais souvrent sur la place où sont réunis les notables, le roi apparaît dans toute sa splendeur. Juché sur un étalon et protégé par son fameux parasol, il est le seul à ne pas toucher terre, à mi-chemin entre le divin et le temporel. Le ministre de lIntérieur (qui nest pas aux côtés des autres membres du gouvernement) savance alors vers le souverain pendant que les petites mains de la cérémonie entonnent le cri dallégeance : Que Dieu bénisse la vie à mon seigneur (Allah ibarek fâmar Sidi). Alors, rang par rang, les notables sinclinent au passage de létalon royal et sont ensuite directement évacués vers la sortie. Juste le temps dune courbette
Outre le formalisme clinquant de la beya, qui peut être considérée comme lattribut suprême du pouvoir, trois éléments sont lourds de signification dans le déroulement de ce cérémonial : les notables sont réunis sous lautorité du wali de chaque région, seul le ministre de lIntérieur sort des rangs pour rendre hommage au roi, et les élus de la nation sont noyés au milieu de la masse des autres notables. Le Premier ministre est ainsi protocolairement supplanté par le ministre de lIntérieur et lexistence du corps parlementaire est symboliquement niée. La beya revêt dès lors une signification territoriale et non représentative, autoritaire et non démocratique. Visuellement et symboliquement, cette très belle cérémonie, à la limite de la chorégraphie, tient plus de la soumission à sens unique que du pacte réciproque. Et pourtant
Aux origines était le prophète
Dans Monarchie et islam politique (1999), le politologue Mohamed Tozy, qui note que la cérémonie dallégeance est centrale dans la stratégie de légitimation du système politique marocain, explique que tous les producteurs de sens attachés au service du royaume sacharnent à rappeler la filiation de la monarchie avec les premiers gouvernements de lislam et sappliquent à reproduire le rituel politique traditionnel. Mais à quelle tradition remonter ? Et à quel rituel sarrêter ? Car, pour Maâti Monjib, lerreur est de croire que la beya a toujours été associée au même cérémonial et à la même tradition. Lhistorien rappelle très justement que de son vivant, deux beya ont légitimé le prophète. Mais, ajoute-t-il, lallégeance navait alors presque rien de religieux car les valeurs antéislamiques et païennes encore prégnantes dans la société en faisaient plus une alliance entre clans quune véritable soumission à une quelconque transcendance. La deuxième beya du prophète, peu avant sa mort, comptait par exemple deux femmes sur les 72 personnes présentes. Croire que la première beya de Mohammed VI a été un mini-bouleversement de la tradition car deux ministres femmes y étaient conviées, revient ainsi à occulter la première des traditions, celle qui a été initiée par le prophète.
Dautant que le caractère islamique de lallégeance ne devient un enjeu que pour les successeurs de Mohamed. Pour Monjib, cest à la mort du prophète, au moment des guerres pour le califat, que sont apparues deux tendances pour la succession : lune sappuyant sur une légitimité de militance (donc religieuse), lautre sur une légitimité tribale et clanique. Cest ainsi que Saâd Ibn Abi Oubaïda, un oublié de lHistoire, a été démocratiquement élu premier calife, en vertu dun critère de compétence religieuse. Mais quelques heures plus tard, il était déposé par le clan des Qoraychites qui navaient pas assisté au début des débats et ont contesté lélection, en arguant de leur propre proximité familiale avec le prophète. La voie est alors libre pour le premier calife que retiendra lHistoire : Aboubakr. Ironie de la situation, limam Ali, cousin et gendre de Mohamed, opposera aux Qoraychites ce même argument de la proximité familiale, en vain. En fait, explique Monjib, on était déjà entré dans une logique dynastique, précurseur de la sacralité califale introduite par les Omeyyades. En définitive, cest certainement parce que le prophète navait pas désigné de successeur de son vivant que la beya vécue comme une alliance entre tribus, sest très vite muée en une beya-soumission : plusieurs légitimités saffrontant pour la succession du prophète, seule la force pouvait départager les candidats.
Mais au Maroc, pourquoi na-t-on repris de la beya que sa dimension soumission en occultant trop souvent sa dimension contractuelle ?
Beya contre siba
Cest Idriss 1er qui introduit la tradition de la beya au Maroc, jouant chez nous le même rôle que le prophète en Arabie. Lhistorien Abdallah Laroui insiste sur lévolution de la tradition, son aspect mouvant : Au Maroc, la Beya dIdriss 1er est certainement différente de celle dIbn Toumert, dAl Mansour ou dIsmaïl. Dailleurs, dans lhistoriographie marocaine, qui reprend les formules dusage, le premier est appelé imam, le second imam et mahdi, le troisième calife, le quatrième mawlay et sultan, écrit-il dans Le Maroc et Hassan II, un témoignage (PIU, 2005). Ici encore, le caractère protéiforme de la beya transparaît. Mais John Waterbury (Le Commandeur des croyants, PUF, 1975) se montre plus précis : La beya délimitait la frontière entre le bled makhzen, région contrôlée militairement par le sultan, et le bled siba, zone dissidente qui refusait lautorité du Makhzen. Les pactes dallégeance nétaient en fin de compte contraignants que le temps de la manifestation de force du souverain. On comprend mieux dès lors que la géographie de lallégeance est éternellement en mouvement, dépendant des victoires et des défaites du sultan. La beya prend la forme dun accord bilatéral, loin du grand rendez-vous annuel daujourdhui, fruit dun centralisme étatique lentement construit.
Le changement de règne était le moment privilégié de laffirmation de la beya, celui où elle prenait tout son sens, car le candidat au sultanat avait le choix entre le trône, lexil ou la mort. Le meilleur signal de la révolte est donné par la mort du sultan, puisque chacun sattend, grâce à son expérience militaire, à ce que plusieurs prétendants se disputent sa succession les armes à la main (
) et à ce que le plus fort ou le plus habile lemporte, écrit Robert Montagne en 1930 (Les berbères et le Makhzen dans le sud du Maroc). Pour assurer la transition, à chaque changement de règne, le grand vizir consultait les oulémas et les notables du Makhzen et envoyait des émissaires partout dans le royaume. Plusieurs grands vizirs ont dailleurs dû envoyer leurs lettres de notification dans les zones de siba, sans grand espoir de les voir prises au sérieux. Mais les sultans prenaient aussi leurs dispositions de leur vivant en associant leurs fils à lexercice du pouvoir. Le prince pouvait ainsi être nommé khalifa (gouverneur) dune région importante (celle dune ville impériale), et le commandement deffectifs conséquents lui était confié. La transition monarchique pouvait ainsi être plus facilement légitimée. Dautant que linconscient populaire voulait que plus lenfant a vécu dans lintimité du sultan défunt, plus il est susceptible davoir reçu communication de sa baraka.
Une tradition réinventée
Mais lhistoire contemporaine du royaume, inspirée par les oulémas de Fès, a préféré ignorer cette culture de la siba et se rattacher directement à linterprétation sunnite antérieure au sultanat turc, celle du prophète et des premiers temps de lislam. Et cest cette théorie dune beya immuable que reprennent les leaders du mouvement indépendantiste. Les ancêtres de Allal El Fassi font alors une lecture rousseauiste de la beya : elle devient un contrat dinvestiture où laspect religieux est délibérément passé sous silence. Au début du XXème siècle, la beya est ainsi perçue par les nationalistes comme le pendant oriental du contrat social des Lumières occidentales. Lallégeance au sultan devient revendication et acte dopposition à loccupant français. La première Fête du trône, aux débuts des années 1930, est dailleurs une initiative des indépendantistes, contre la volonté du protectorat. Monjib rapporte fort à propos une anecdote dabord racontée par Jean Lacouture, journaliste et ancien diplomate au Maroc : Au moment de sa cérémonie dallégeance en 1927, Mohammed V avait 18 ans et sétait marié deux ans plus tôt. A la suite dune brouille, son père lavait séparé de sa femme pour le punir. Et le nouveau sultan Mohammed V, découvrant le rituel de la beya, se serait tout simplement exclamé : Est-ce pour récupérer ma femme ?. Une réplique qui peut évidemment prêter à sourire, mais qui renseigne aussi sur la portée dune beya organisée à la hâte, comme une légitimation bâclée.
Cest finalement Hassan II qui comprendra lintérêt de la beya et de sa dimension contractuelle. Mais, quand, en 1961, Hassan II a demandé, comme il se doit, linvestiture par allégeance des oulémas, le contexte politique incertain de lépoque ne permettait pas de faire de cette cérémonie un acte instituant, explique notamment Tozy. Pour le politologue, lallégeance est passée presque inaperçue et la continuité avec Mohammed V sest appuyée principalement sur lhéritage nationaliste. En fait, le cérémonial de la beya aurait même pu tomber en désuétude. Et la Fête du trône qui, depuis son institution, a lieu chaque année, nest pas encore loccasion de fixer les termes de la relation qui lie le souverain à ses sujets. Seule la Constitution, rédigée par Hassan II, fait donc office de référence en la matière. Ce nest quen 1979, à loccasion de la récupération par le royaume de la province de Oued Eddahab, à un moment où le roi na déjà plus dadversaire de poids, quune cérémonie extraordinaire fixe le contenu et les modalités pratiques dun nouveau contrat. Les chefs de tribus sahraouies prononcent à cette occasion une déclaration dallégeance qui est saisie au Bulletin officiel du 20 septembre 1979 (voir encadré). En précisant les termes de la relation dallégeance, cette trace écrite contribue aussi à éclairer le sens de lannuelle beya de la Fête du trône.
De la même manière, lavènement de Mohammed VI (qui par beaucoup daspects rappelle la beya de OuedEddahab) est loccasion de laisser une marque écrite du pacte qui lie le souverain à ses sujets : Louange à Dieu (
) qui a fait de lallégeance un pacte et de lobéissance aux détenteurs de lautorité un engagement et une entente. Autrement dit, la beya nest rien dautre quun pacte de soumission, pas seulement à un homme, mais au représentant de Dieu sur terre.
Un contrat léonin
Quel est plus précisément le contenu de ce contrat ? Dans le texte du 23 juillet 1999, les signataires réitèrent au souverain leur engagement pour le respect du devoir dobéissance, de fidélité et de dévouement qui découlent de la beya, dans le bonheur et ladversité. Mais nulle part il nest question dun quelconque engagement royal en contrepartie de celui de ses sujets. Pourtant, en 1993, lors dun entretien avec Eric Laurent, Hassan II affirmait : On a vu des cas où le lien dallégeance a été récusé par les populations, qui ont considéré que le roi navait pas défendu suffisamment la foi ou les droits de ses concitoyens, ou encore quil avait abandonné des parties du territoire. Mais le défunt roi est bien sûr resté silencieux sur une question fondamentale : qui doit déterminer si le souverain a failli à sa mission, et comment doit-il le faire ? En filigrane, Hassan II faisait-il référence à tous les sultans du Maroc renversés par un concurrent ou tout simplement déposés, ou à la siba qui a toujours existé dans lhistoire du royaume ? Il feignait en tout cas doublier que son propre père avait dabord été légitimé par le protectorat, au cours dune beya qui nétait ni plus, ni moins légitime que celle du sultan fantoche Ben Arafa (1953). Et surtout, il feignait dignorer que sa propre légitimité religieuse avait déjà été contestée, et que certains pouvaient aussi lui reprocher lincomplète unification du territoire national (Sebta et Melilia). Mais le plus cocasse dans la déclaration de Hassan II à Eric Laurent, cest quen parlant de concitoyens, le roi répugne visiblement à utiliser le terme de sujets devant un journaliste étranger, lui qui na pourtant pas hésité, dans certains de ses discours, à invectiver son cher peuple.
En fait, la dimension contractuelle de la beya, qui a existé du temps du prophète et a ensuite été récupérée par lIstiqlal, a servi dalibi à Hassan II pour asseoir un peu plus sa légitimité et son autorité. Plus quun pacte ou un contrat, la beya conçue par le défunt roi était un blanc-seing. Abdelwahab Benmansour, historiographe du royaume, en convient dailleurs sans autre forme de procès : Si le candidat à la royauté est déjà connu par décision du prédécesseur ou si le candidat arrive à simposer par la force, la beya devient une simple ratification dun fait accompli, explique-t-il. Et dajouter : Cette ratification naura comme justification que de prévenir une guerre et dempêcher que coule le sang des musulmans. En définitive, la seule véritable condition pour la validité de la beya est quelle soit entérinée par les oulémas de Fès. Mais, explique Monjib, les oulémas nont que leur foi à opposer à la volonté du futur souverain. Tant quils ne peuvent instaurer aucun rapport de force, ils ne seront finalement quune caution protocolaire. La notion même de contrat, appliquée à la beya, est dailleurs sémantiquement incorrecte : sagissant théoriquement dun pacte entre le souverain et le peuple, on devrait en effet parler de mubayaa (comme dans le Coran), puisque cest cette forme grammaticale qui exprime la réciprocité. Vidée de sa portée contractuelle, la beya est-elle pour autant nulle et non avenue ?
De la beya à la Constitution
Evidemment, non. Lallégeance reste au contraire le premier référent juridique du pouvoir au Maroc. Cest delle que découle lessentiel de lautorité royale. Ainsi, historiquement postérieure à la Constitution marocaine, la beya de Mohammed VI ny fait pourtant aucune allusion, préférant se référer à la Sunna et à la Charia. Ce faisant, le texte de lallégeance de 1999 se place complètement en dehors du droit positif. Pourtant, la Constitution est claire en ce qui concerne les règles de succession, et elle aurait pu servir de caution, à défaut de référence (voir encadré). Mais, pour le souverain, le danger du référentiel constitutionnel réside dans la possibilité du référendum prévu par larticle 69. Le référendum a été utilisé par Hassan II comme un plébiscite au sens gaullien, un moyen de rasseoir sa légitimité. Mais, à lépoque, les résultats des urnes pouvaient encore être gonflés, voire complètement falsifiés. Mohammed VI na, quant à lui, pas encore affronté lépreuve du référendum plébiscitaire. Le fera-t-il un jour ? Et quaurait-il finalement à y gagner ? Tout ou presque, en fait : sa légitimité pourrait être renforcée par le verdict des urnes, dune manière bien plus démocratique que ne le permet la protocolaire beya de la Fête du trône. Encore faudrait-il bien choisir la question à poser aux Marocains et Marocaines, car en vingt ans, le risque a certainement grandi ! En attendant, on comprend mieux le risque que devaient prévoir les rédacteurs de la beya de 1999 : pourquoi, en effet, faire référence à un texte qui peut certes légitimer le nouveau roi, mais qui contient aussi une notion très dangereuse, celle dun référendum plébiscitaire qui, raisonnement poussé à lextrême, pourrait devenir une beya moderne, ancrée dans le droit positif ?
Parce quelle nest légitimée que par une tradition mouvante et floue, lallégeance à Mohammed VI perd en fin de compte de son efficacité. Elle sinscrit dans une logique de cour qui, sémantiquement du moins, peut confiner à la servitude. Lhistorien Mohammed Ennaji explique : Plus que de beya (terme qui, décliné, peut renvoyer à la notion de contrat), on devrait parler au Maroc de walae (à proprement parler, soumission ou allégeance). Or, dans la tradition islamique, ce lien qui est léquivalent du droit de patronage, est presque aussi fort que celui de lesclavage. En renforçant le phénomène de cour, la beya contribue à perpétuer des pratiques comme le baise-main ou des rituels dun autre âge qui relèvent dun véritable culte de la personnalité. Plus encore : elle repose plus sur des fidélités à acheter que sur un quelconque attachement viscéral à la sacralité du roi. A ce propos, Monjib rappelle quen 1953, alors que le sultan Mohammed Ben Youssef était envoyé en exil à Madagascar par loccupant français et Mohammed Ben Arafa désigné à sa place, la plupart des imams récitaient la prière au nom de Sidna Mohammed
sans préciser lequel. Comme quoi, ce rituel de la beya a beau être présenté comme intangible et immuable, il nen reste pas moins ambigu
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Lexique. Petit dico du parfait sujet
Arch. étymologiquement, trône de Dieu, objet conceptualisé et immatériel.
Baraka. Bénédiction, aura mystérieuse et divine qui protège le souverain
Beya. Terme générique traditionnellement utilisé pour parler dallégeance
Hiba. Crainte révérencieuse envers le Commandeur des croyants, représentant de Dieu sur terre.
Hafl el walae. Cérémonie dallégeance où les notables souhaitent longue vie au souverain.
Ijmaâ. Consensus de la communauté des croyants, notion souvent utilisée pour insister sur la dimension contractuelle de la beya.
Mechouar. Enceinte du palais royal où se déroulent les cérémonies officielles, en particulier celle de tajdid al walae, lors de la Fête du trône.
Moubay. Personne qui fait allégeance.
Moubayaa. allégeance mutuelle et réciproque dans le sens dun contrat ou dun pacte
Tajdid el walae. Renouvellement de lallégeance, notamment en ce qui concerne la période contemporaine, à loccasion de la Fête du trône.
Walae. Allégeance au sens soumission, avec une nette dimension de servitude pour les soumis. |
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Verbatim. Que disent les textes ?
Lobjectif premier du serment dallégeance est de (re)légitimer le pouvoir royal, particulièrement au moment de la succession. Outre les deux beya écrites de 1979 et 1999, la Constitution de 1996 (et notamment son article 19) parachève larsenal légal de labsolutisme royal. Extraits.
Beya de 1979
Louange à Dieu qui a fait du califat lexpression suprême du pouvoir [...] Le Prophète avait dit : Ne foulez pas une terre qui vous paraît sans autorité, car celui qui incarne lautorité est comme lombre de Dieu et du Prophète sur terre. [...] Le Prophète avait dit également : Celui qui est décédé sans allégeance est mort comme ceux qui ont vécu pendant la Jahiliya. [...] Dans un [...] hadith, le Prophète précise que le sultan est lombre de Dieu sur terre, celui qui lui circonvient est un égaré et celui qui emprunte sa voie est sur le droit chemin. [...] Nous chorfas, oulémas, notabilités, hommes et femmes, jeunes et vieux, avons décidé à lunanimité de renouveler à Amir Al Mouminine, défenseur de la foi et de la nation, SM le roi Hassan II, le serment dallégeance comme lavaient fait nos pères et ancêtres aux souverains alaouites. [...] Notre serment dallégeance est conforme à celui prêté par les compagnons au Prophète Sidna Mohamed sous larbre de Ridouane. Aussi avons-nous pris un engagement de loyalisme à son autorité et avons juré de lui être fidèles et de suivre à tout moment et en toutes circonstances ses conseils.
Beya de 1999
Louange à Dieu qui a fait de la grande imama une source de quiétude, de bienfaits et de miséricorde pour la Oumma, de lallégeance un pacte et de lobéissance aux détenteurs de lautorité, un engagement et une entente. Dieu a dit : ceux qui te prêtent un serment dallégeance ne font que prêter serment à Dieu. La main de Dieu est posée sur leurs mains. Quiconque est parjure, est parjure à son propre détriment. Dieu apportera une récompense sans limites à celui qui est fidèle à lengagement pris envers lui. (
) Puisque lallégeance qui procède de la Charia est un lien sacré entre les croyants et leur émir qui consolide les rapports entre les musulmans et leur imam (
), leurs Altesses les princes, les oulémas de la nation et ses conseillers, les chefs des partis politiques et les officiers supérieurs de létat-major général des Forces armées royales (
) présentent leur allégeance légale au successeur et héritier, Sa Majesté Amir Al Mouminine, Sidi Mohammed Ben Al Hassan Ben Mohammed Ben Youssef Ben Al Hassan (
). Ils réitèrent leur engagement pour le respect du devoir dobéissance, de fidélité et de dévouement qui découlent de la beya, dans le bonheur et ladversité, obéissant ainsi à Dieu et se conformant à la Sunna de son Prophète
Constitution de 1996
Article 19. Le Roi, Amir Al Mouminine. Représentant Suprême de la Nation, Symbole de son unité, Garant de la pérennité et de la continuité de l'Etat, veille au respect de l'Islam et de la Constitution. Il est le protecteur des droits et libertés des citoyens, groupes sociaux et collectivités. Il garantit l'indépendance de la Nation et l'intégrité territoriale du Royaume dans ses frontières authentiques.
Article 20. La Couronne du Maroc et ses droits constitutionnels sont héréditaires et se transmettent de père en fils aux descendants mâles en ligne directe et par ordre de primogéniture de Sa Majesté le Roi Hassan II, à moins que le Roi ne désigne, de son vivant, un successeur parmi ses fils, autre que son fils aîné. Lorsqu'il n'y a pas de descendants mâles en ligne directe, la succession au Trône est dévolue à la ligne collatérale mâle la plus proche et dans les mêmes conditions. |
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Plus loin. Sujets ou citoyens ?
0n attendait de Mohammed VI, dont on connaissait le tropisme progressiste, quil assume le dépoussiérage des vieilleries léguées par son père. On croyait son trône suffisamment solide pour quil accepte de partager un pouvoir qui semblait lui répugner. Au lieu de cela, sans se départir de son image de roi libéral, il a laissé se réinstaller les vieux réflexes de cour. Et, aujourdhui, la beya représente sans aucun doute le paroxysme du difficile jeu déquilibriste dans lequel sépuise la monarchie : alors que, ce 30 juillet, toutes les élites représentatives du royaume courberont une fois de plus léchine devant lauguste parasol rouge, le régime, par le biais de son champion Fouad Ali El Himma, continue de vendre limage marketing dune monarchie citoyenne. Veut-on des sujets ou des citoyens ? Entre la chèvre et le chou, il faudra choisir. Car le sempiternel grand écart de la monarchie entre légitimité religieuse du Commandeur des croyants et légitimité politique du chef de lEtat ne fait quajourner les choix véritables. Et cest par ce non choix, quen off, beaucoup dofficiels justifient la politique des petits pas, le laborieux travail de fourmi auquel sest attelé le nouveau règne, ses chantiers à la pelle et ses projets à foison. Le Maroc est en mal dimpulsion. Plus que de symboles dun autre âge, il est en mal de vision. Que le Commandeur des croyants renonce progressivement à son immense pouvoir temporel, et la monarchie en sortira renforcée. Le roi restera le roi et les Marocains seront ses citoyens. Car seul un jeu politique démocratique et amarré au droit positif occidental est à même de légitimer pour des siècles une dynastie alaouite qui naurait plus peur de la saine émulation partisane. Même la beya échoue à pacifier et institutionnaliser les successions royales et ne fait souvent quentériner un rapport de forces. En effet, et lhistoire marocaine le montre, il ny a quun pas du sujet à lesclave, comme il ny a souvent quune étincelle entre la soumission et la révolte. A part ça, vive le roi !
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