Dr Abdelilah et Mister Benkirane
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Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)
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Politiquement pragmatique, le nouveau chef du PJD est, socioculturellement, un pur intégriste
Le sixième congrès du PJD sest donc achevé sur lélection de son nouveau secrétaire général. Un scrutin en deux tours qui confirme ce que tout le monde, même ses plus farouches adversaires, pensait du parti islamiste : il y règne une authentique démocratie interne. Alors que Saâd Eddine El Othmani était donné favori, cest Abdelilah Benkirane qui la emporté, avec guère plus que 56% des voix.
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Pour les spécialistes du PJD, la chute dEl Othmani nest pas vraiment une surprise. Elle était attendue (ou pour certains, redoutée) depuis les élections législatives de septembre 2007. Juste avant ces dernières, El Othmani, à lépoque premier ministrable en puissance, claironnait que le PJD était assuré de remporter 80 sièges, et donc de devenir la première force politique du pays. Il en a obtenu 46, et cest lIstiqlal qui est arrivé premier. Beaucoup avaient imputé cet échec à la stratégie trop lisse dEl Othmani qui sétait attaché, sur le modèle du PJD turc, à séduire les élites laïques considérant que la base islamiste était forcément acquise. Mauvais calcul, stigmatisé immédiatement après léchec électoral par
Benkirane, justement.
Politiquement, Abdelilah Benkirane est considéré comme un modéré ou, plus exactement, un pragmatique. Dans les années 80, il a su parfaitement négocier le virage de la légalité, rompant les ponts avec la Chabiba islamiya de Abdelkrim Moutiî, accusée de terrorisme, et se posant comme un apôtre du dialogue nécessaire avec le Makhzen. Grignoter progressivement du terrain en tenant compte du rapport des forces politiques avec la monarchie, cest le credo de Benkirane depuis au moins un quart de siècle. Pour le Palais, son arrivée aux commandes nest donc pas vraiment un problème.
Cest pour les laïcs, en revanche, que cen est un. Car Benkirane est un hyper-conservateur qui ne sen cache pas. On se souvient encore de son coup de sang contre limpudeur dune camerawoman de 2M qui sétait présentée à lhémicycle en T-shirt. Après avoir qualifié le film Marock datteinte à lislam et aux musulmans, cest encore Benkirane qui a déclaré, tout récemment, que les festivals musicaux nétaient que malice, souillure et saleté. Pourtant issu dun milieu bourgeois et plutôt moderne, Benkirane voue une franche détestation aux laïcs et aux valeurs quils propagent. Cest ainsi quil refuse par principe, depuis des années, de faire la moindre déclaration aux journalistes de TelQuel, accusés de combattre lislam et larabité et de propager les valeurs de lOccident. Chaque année, il est premier sur le front de la guerre contre le festival LBoulevard à lapproche de la dernière édition, il a été jusquà demander officiellement lintervention du ministre de lIntérieur pour combattre cette manifestation de débauche, photos de hard-rockers chevelus à lappui !
Le remplacement du tolérant El Othmani par lintégriste Benkirane marque-t-il un tournant pour le PJD ? Pas forcément. Daprès le spécialiste Mohamed Darif, le PJD a toujours eu, statutairement, une direction plutôt collégiale. Benkirane aura beau penser ce quil voudra, les positions officielles de son parti resteront, selon Darif, teintées dun certain souci déquilibre dautant que le nouveau secrétaire général, pour durer, devra se montrer fédérateur et consensuel.
La vrai changement, cest que maintenant quil est le chef, Benkirane se positionne ispo facto comme premier ministrable en 2012. Dans cette perspective, sa personnalité et ses idées propres comptent pour beaucoup. Déjà, lenjeu se dessine. À moins que la gauche ne se soit réveillée (cest-à-dire unie) dici là, nous aurons le choix, en 2012, entre un Premier ministre franchement intégriste (Benkirane) et un Premier ministre techno-makhzénien (El Himma). Une situation inédite, mais dont il faut aussi voir le bon côté : enfin, la ligne de fracture sera claire !
(Pour un portrait complet de A. Benkirane, lire aussi)
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