Islamistes. Séisme au PJD
Transports. Petits taxis, grand désordre
Cadi Ayyad. Les étudiants contre-attaquent
Société. Profession : mikhali
Débat. La Méditerranée, Bahr Al Maghrib ?
Soudan. El Béchir sur le banc des accusés
Microcrédit. Lifting en vue
Reportage. Casa Fiesta
Théâtre. Au nom du père
N° 334
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Dr Abdelilah et Mister Benkirane

Ahmed R. Benchemsi
(SEBASTIEN MICKE/PARIS MATCH)

Politiquement pragmatique, le nouveau chef du PJD est, socioculturellement, un pur intégriste


Le sixième congrès du PJD s’est donc achevé sur l’élection de son nouveau secrétaire général. Un scrutin en deux tours qui confirme ce que tout le monde, même ses plus farouches adversaires, pensait du parti islamiste : il y règne une authentique démocratie interne. Alors que Saâd Eddine El Othmani était donné favori, c’est Abdelilah Benkirane qui l’a emporté, avec guère plus que 56% des voix.

Pour les spécialistes du PJD, la chute d’El Othmani n’est pas vraiment une surprise. Elle était attendue (ou pour certains, redoutée) depuis les élections législatives de septembre 2007. Juste avant ces dernières, El Othmani, à l’époque “premier ministrable” en puissance, claironnait que le PJD était assuré de remporter 80 sièges, et donc de devenir la première force politique du pays. Il en a obtenu 46, et c’est l’Istiqlal qui est arrivé premier. Beaucoup avaient imputé cet échec à la stratégie “trop lisse” d’El Othmani qui s’était attaché, sur le modèle du PJD turc, à séduire les élites laïques – considérant que la base islamiste était forcément acquise. Mauvais calcul, stigmatisé immédiatement après l’échec électoral par… Benkirane, justement.

Politiquement, Abdelilah Benkirane est considéré comme un “modéré” ou, plus exactement, un “pragmatique”. Dans les années 80, il a su parfaitement négocier le virage de la légalité, rompant les ponts avec la Chabiba islamiya de Abdelkrim Moutiî, accusée de terrorisme, et se posant comme un apôtre du “dialogue nécessaire” avec le Makhzen. Grignoter progressivement du terrain en tenant compte du rapport des forces politiques avec la monarchie, c’est le credo de Benkirane depuis au moins un quart de siècle. Pour le Palais, son arrivée aux commandes n’est donc pas vraiment un problème.

C’est pour les laïcs, en revanche, que c’en est un. Car Benkirane est un hyper-conservateur qui ne s’en cache pas. On se souvient encore de son coup de sang contre “l’impudeur” d’une camerawoman de 2M qui s’était présentée à l’hémicycle en T-shirt. Après avoir qualifié le film Marock d’“atteinte à l’islam et aux musulmans”, c’est encore Benkirane qui a déclaré, tout récemment, que les festivals musicaux n’étaient que “malice, souillure et saleté”. Pourtant issu d’un milieu bourgeois et plutôt moderne, Benkirane voue une franche détestation aux laïcs et aux valeurs qu’ils propagent. C’est ainsi qu’il refuse par principe, depuis des années, de faire la moindre déclaration aux journalistes de TelQuel, accusés de “combattre l’islam et l’arabité” et de “propager les valeurs de l’Occident”. Chaque année, il est premier sur le front de la guerre contre le festival L’Boulevard – à l’approche de la dernière édition, il a été jusqu’à demander officiellement l’intervention du ministre de l’Intérieur pour combattre cette manifestation de “débauche”, photos de hard-rockers chevelus à l’appui !

Le remplacement du “tolérant” El Othmani par l’intégriste Benkirane marque-t-il un tournant pour le PJD ? Pas forcément. D’après le spécialiste Mohamed Darif, le PJD a toujours eu, statutairement, une direction plutôt collégiale. Benkirane aura beau penser ce qu’il voudra, les positions officielles de son parti resteront, selon Darif, teintées d’un certain souci d’équilibre – d’autant que le nouveau secrétaire général, pour durer, devra se montrer fédérateur et consensuel.

La vrai changement, c’est que maintenant qu’il est le chef, Benkirane se positionne ispo facto comme “premier ministrable” en 2012. Dans cette perspective, sa personnalité et ses idées propres comptent pour beaucoup. Déjà, l’enjeu se dessine. À moins que la gauche ne se soit réveillée (c’est-à-dire unie) d’ici là, nous aurons le choix, en 2012, entre un Premier ministre franchement intégriste (Benkirane) et un Premier ministre “techno-makhzénien” (El Himma). Une situation inédite, mais dont il faut aussi voir le bon côté : enfin, la ligne de fracture sera claire !

(Pour un portrait complet de A. Benkirane, lire aussi)

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés