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N° 334
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB abandonne son caddie et quitte la scène du crime comme un héros de cinéma hongkongais.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Localisé présentement à Hay Hassani, notre homme, Zakaria Boualem, promène son caddie dans les allées du Marjane du même nom. Pour être plus clair, il fait ses courses. L’œil morne, il empile les produits alimentaires, en mettant dans cette tâche le plus de conviction possible - et il n’en a pas des tonnes. De temps en temps, il s’arrête pour écouter une hôtesse lui vanter les mérites d'une lessive ou d'une nouvelle marque de thé, et il répond en lui demandant son numéro de téléphone. Rien de bien brillant, donc. Il finit par échouer à la caisse, pressé d’en finir. On lui demande de payer 402 dirhams. Il sort son chéquier, et l’aventure commence…

La caissière commence par lui demander, l’air suspicieux, s’il a déjà payé par chèque dans cet établissement. Surpris par la question, Zakaria Boualem répond qu’il n’en sait rien. Ce faisant, il devient louche. Quelqu’un qui ne sait pas, chez nous, est louche, c’est comme ça. Essayez pour voir de demander votre chemin à un passant, il préférera toujours vous envoyer exactement là ou vous ne voulez pas aller plutôt que d’avouer qu’il ne connaît pas le chemin. Pour avoir l’air d’en savoir plus, il est même prêt à étirer la durée des explications jusqu’à l’absurde, du style : “Tu vois la mosquée, là, tu la dépasses… le
premier feu rouge ? Tu continues… la première à droite non, la deuxième à droite non, la troisième non… Ensuite, il vaut mieux demander”.

Donc, Zakaria Boualem ne sait pas s’il a déjà payé par chèque au Marjane de Hay Hassani. La caissière, qu’on appellera désormais Aouatef, pour rappeler qu’elle n’est pas seulement une fonction, est très déstabilisée par cette réponse. Elle lui réclame une pièce d’identité. Zakaria Boualem sort son permis de conduire et Aouatef se retrouve de nouveau plongée dans un océan de doute.

- Vous n’avez pas de carte nationale ?
- Et vous ?
- Euh… si, mais ce n’est pas la question. On n’accepte pas les permis de construire, il nous faut la carte nationale.
- Ce n’est pas un permis de construire, c’est un permis de conduire. Il y a dessus le numéro de la carte nationale que vous aimez tant, il y a ma photo, mon adresse, plein de tampons… ça devrait suffire, non ?

Zakaria Boualem commence à s’énerver. Aouatef appelle sa supérieure à la rescousse, et perd aussitôt le premier rôle de cette chronique. C’est dommage, on venait de lui trouver un joli prénom. La supérieure, qui restera sans prénom, décroche le téléphone et multiplie les coups de fil. Un observateur pourrait penser que Zakaria Boualem tente d’acheter une maison, ou alors carrément d’entrer dans le capital de Marjane. Entre deux appels - probablement à la CIA - elle lance des regards noirs à notre héros, coupable de vouloir payer par chèque 402 dirhams avec un simple permis de conduire. Elle se décide enfin à lui adresser la parole : “Quelle est votre profession, s’il vous plaît ?”

Tous ceux qui connaissent Zakaria Boualem connaissent déjà sa réponse. Elle est automatique :
- Je n’ai pas de profession, et alors ?
- Et comment vous avez eu votre chéquier ?
- Et vous, comment vous avez eu votre boulot ?
C’est un cas classique, l’homme se braque, il refuse de répondre aux questions indiscrètes, il est comme ça. C’est une attitude d’autant plus absurde qu’il pourrait répondre “avocat” ou même “gardien de but du Raja, section poussins”, personne ne trouverait à y redire. Mais non, il refuse de répondre, tout simplement.
- On peut avoir votre numéro de téléphone ?
- Oui, si vous me donnez le vôtre…

Zakaria Boualem, qui travaille dans une banque, sait qu’on demande le numéro de téléphone pour éviter de poursuivre automatiquement le client en cas de chèque impayé. En fait, il a tout intérêt à donner ce numéro. Mais c’est plus fort que lui. Le ton de la supérieure - sans doute hérité d’une vocation contrariée pour la DST version 1982 -, l’indiscrétion des questions, l’arrogance de l’institution, tout contribue à le braquer. Évidemment, vous l’avez déjà compris, Zakaria Boualem plante tout ce beau monde sur place, abandonne son caddie et quitte la scène du crime comme un héros de cinéma hongkongais.

 
 
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