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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Cinéma. Silence, on coupe !

Une minute de soleil en moins,
de Nabyl Ayouch, n’est finalement
jamais sorti en salle au Maroc.
(DR)

Dans les murs du CCM, une “commission de visionnage” passe son temps à faire le tri entre “le bon grain et l'ivraie” cinématographiques. Explication des rouages d'une censure qui ne dit pas son nom.


Quartier industriel de Rabat. Nous sommes au siège du Centre cinématographique marocain (CCM), à quelques encablures du Complexe Moulay Abdallah. Dans un bureau spartiate, niché dans une aile du bâtiment, Souâd Drissi boucle une matinée chargée : elle vient
de visionner, coup sur coup, trois longs métrages. Voilà ce qu'on appelle une cinéphile, une vraie. Par passion, mais aussi par obligation. En fait, la dame préside la commission de visionnage des films cinématographiques. En 27 ans de bons et loyaux services, elle a visionné des kilomètres de pellicule : “Par la force des choses, je regarde une quantité ahurissante de films par an, lance-t-elle. Mais même si je suis obligée de me farcir quelques navets de temps à autre, j’apprécie beaucoup mon métier”.

Le job en question ? Statuer, chaque année, sur le sort de quelques centaines de nouveaux films. En fait, la commission décide si les productions nationales et étrangères “sont aptes” à être distribuées en salle, en veillant “au refus de visa ou à la coupure dans le contenu des films cinématographiques qui présentent des scènes contraires aux bonnes mœurs ou préjudiciables aux jeunes, ou à l’interdiction aux mineurs de moins de seize ans d’assister à la projection de certains films”, comme l'indique le texte légal régissant le fonctionnement de ladite commission. Ainsi, cette dernière dispose de trois recours : interdire tout simplement la projection d’un film, en supprimer certains passages ou assortir le visa d’exploitation d’une interdiction aux moins de 12 ou 16 ans.

Touche pas à ma bobine
“Les gens nous imaginent avec des cisailles, en train de découper des bobines, regrette Souâd Drissi. En réalité, nous n’avons quasiment jamais recours à la censure. Nous avons une kyrielle d’outils à notre disposition, qu'il suffit d’utiliser avec bon sens”. Exemple : au cours des six premiers mois de l'année 2008, six films ont ainsi été interdits aux moins de 16 ans. Raison invoquée par les membres de la commission : des scènes jugées (trop) érotiques ou excessivement violentes. Parmi ces films honnis, on retiendra Ex-Chemkar, de Mahmoud Frites, qui fut interdit aux moins de 16 ans. Rafik Boubker, le “khasser du cinéma” - comme il s’était autobaptisé dans une interview accordée à TelQuel - y interprète le rôle principal d’un ex-SDF qui a réussi dans la vie… en tournant dans des films pornographiques. “Nous agissons comme cela se fait dans de nombreux pays avancés en la matière, en autorisant le film à une certaine tranche d’âge. Et nous pensons agir avec sagesse, nous lance un dirigeant du CCM. Tenez, ces cinq dernières années, aucun film n’a été frappé d’interdiction”. Bon, va pour les cinq dernières années, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Retour en arrière : l’anecdote concerne le long-métrage La guerre du pétrole n’aura pas lieu, de Souheïl Benbarka, tourné en 1974. Le film, peu conciliant envers le Shah d’Iran, alors précieux allié du royaume, tarde à recevoir son visa d’exploitation. “Le CCM a joué la montre. Le film n’a pas été interdit officiellement, mais nous n’avons pas obtenu de réponse. Nous avons fini par avoir le fameux visa d’exploitation… quinze ans plus tard”, se rappelle un tantinet rancunier, Latif Lahlou, coproducteur du film. Plus proche de nous dans le temps, en 2003, c'est Une minute de soleil en moins qui soulève la polémique. Certaines scènes du film de Nabil Ayouch, considérées comme vitales par le réalisateur, sont supprimées par la commission. Ayouch organise sa contre-attaque et lance une pétition de soutien, à grand renfort de conférences de presse. Que reprochait-on au juste au film ? Un sexe masculin “visiblement” dérangeant et des scènes “un peu trop olé-olé”.

Voilà un bref aperçu pour la production marocaine. Les films étrangers tâtent eux aussi du coup de ciseaux “bienveillant” de la commission. De nombreux distributeurs font cas de films “charcutés” après leur examen de passage au CCM. Love Actually, de Richard Curtis (2003), a fait les frais de cette chasse aux baisers langoureux et aux pubis à ciel ouvert. La comédie britannique, qui n'a pourtant rien de la sulfureuse romance, a été ponctionnée de quelques secondes. La scène objet du délit ? Une simulation de fellation, censée être comique, mais qui n’a visiblement pas fait rire les membres de la commission du Centre. Commentaire du distributeur du film : “Sincèrement, on ne voyait strictement rien de dérangeant. C’était plus suggéré qu’autre chose. Mais que voulez-vous, la commission ne l’a pas entendu de cette oreille”. Ni vu de cet œil.

“Nous suivons les directives générales de l’Etat, et le mot d’ordre est à la souplesse”, nous souffle ce dirigeant du CCM. Seul petit hic, entre les productions étrangères et les films dits culturels (projetés lors des festivals), la commission visionne plus de 1000 œuvres chaque année, “ce qui peut expliquer certains ratages”, reconnaît à demi-mot notre source. Cas d’école : fin 2007, Le Royaume, de Peter Berg, une superproduction américaine, se fait désirer dans les salles. La sortie du film devait initialement se faire en même temps qu’en France (le 31 octobre 2007). Sauf que le CCM a tardé à délivrer le visa d’exploitation au distributeur. Pour celui-ci, la raison est toute trouvée. “The Kingdom, interdit dans plusieurs pays arabes, n’y va pas avec le dos de la cuillère avec les Saoudiens et les Etats-Unis. Ce retard s’explique par le fait que les responsables du CCM ont voulu ménager ces amis du Maroc”. Ou quand la diplomatie s'en mêle…

Flagrant délit de gâterie
Pour ce critique de cinéma, le problème réside dans le flou juridique des textes de loi. “Sur quelle base décide-t-on que tel film va trop loin, que telle scène est trop osée ? Cela est laissé à l’appréciation des membres de la commission, mais ça reste totalement subjectif”, analyse-t-il. “Toucher à un film, en supprimer certains passages, c’est comme faire un travail de manipulation génétique. Cela peut donner naissance à des monstres”, concède ce dirigeant du CCM. Car rien ne va plus quand la pudeur l’emporte sur la cohérence (du film). En 2003, In the Cut, le bien nommé, a été amputé d’un passage qui a fait rougir les censeurs. L’histoire est celle d’un professeur de lettres new-yorkaise, campé par Meg Ryan. Dans une des premières scènes du film de Jane Campion, l’héroïne se rend aux toilettes dans un bar… avant de prendre la poudre d’escampette. Le spectateur lambda est perdu. Que s’est-il passé ? Dans la version originale, Meg Ryan a aperçu une jeune femme avec un homme, en flagrant délit de gâterie buccale. “Cette scène avait un caractère pornographique. C’est pour cela qu’elle a été supprimé par la commission”, se souvient l’un des membres. N’aurait-il pas mieux valu assujettir l’autorisation d’exploitation à une limite d’âge ? Assurément.

Latif Lahlou a un avis encore plus tranché sur la question : “Dans un pays qui se targue de promouvoir la liberté d’expression, la censure n’a pas de raison d’être. Or, au Maroc, des lignes rouges existent toujours. La personne sacrée de Sa Majesté, ou encore la religion sont autant de sujets qu’on ne peut traiter de manière frontale”. Résultat, de peur de subir les foudres de la censure, les cinéastes finissent par s'autocensurer. Et Lahlou de poursuivre : “Le plus grave, c'est que les fameuses lignes rouges restent implicites. On n’a pas de directives précises sur ce qui peut être filmé ou pas. Cette épée de Damoclès fait que les cinéastes s’alignent souvent sur le moins disant”. À plus forte raison quand on sait que la production cinématographique marocaine (sur)vit au rythme des perfusions du CCM, sous formes d’avances sur recettes.

Autre problématique, se rapportant cette fois au matériel publicitaire, qui reste “subordonné à l’obtention d’un visa délivré par le directeur du CCM sur décision d’une commission”, comme le stipule le dahir de 2002. Et parfois, les décisions de la commission prêtent à sourire. Sur l'affiche de Braveheart, film de Mel Gibson oscarisé au milieu des années 1990, figurait l'accroche : “L'homme qui a défié son roi”. C’était too much pour les censeurs du CCM, décontenancés par “l’affront” de la formule, qui aurait pu être mal interprétée en haut lieu. Jusqu’à ce qu’un distributeur du film ait cette idée : masquer l’accroche par une phrase en arabe, la traduction du titre Braveheart : “Al-Qalbou Ach-choujaâ”. Conséquence, le blockbuster fut un flop commercial. Mais la situation est sauvée in extremis quand un autre distributeur propose de remplacer “Al-Qalbou Ach-choujaâ” par une mention plus glorieuse : “Le film aux cinq Oscars”. C’est sûr, c’est bien plus vendeur…



Commission de visionnage.
Le quintet censeur


C’est au siège du CCM, dans une salle de projection recouverte de moquette bleue, que la commission de visionnage se réunit chaque matinée, du lundi au vendredi. Dans ce cinéma version miniature (une vingtaine de mètres carrés environ), deux à trois films sont projetés sur grand écran, avant d’être passés au crible par les cinq “juges”. Dans un délai de six jours, ces derniers doivent rendre leur verdict : “Peut être vu par tous”, “Coupure du contenu”, “interdit aux moins de 16 ans” ou, la peine capitale : “Refus du visa d’exploitation”. Outre sa présidente, Souâd Drissi, le quintet censeur se compose d'un délégué du ministère de la Communication, d'une personne mandatée par le ministère de la Culture et de deux représentants des organisations professionnelles (un pour les distributeurs de films et le second pour les exploitants de salles de cinéma). Il y a quelques années à peine, des représentants du ministère de l’Intérieur et de la DGSN siégeaient dans cette commission, avant qu’un dahir ne change la donne en 2001 (ouf !). Ainsi donc, entre gens de bonne compagnie, on débat, le temps d’un film (ou de plusieurs) sur la “moralité” de chaque œuvre. “Chacun avance ses arguments, nous explique ce membre de la commission, et on essaie de se convaincre les uns les autres. Souvent, les décisions sont prises à l’unanimité”. Et de poursuivre : “On tente au maximum de respecter les œuvres. Seulement, quand elles comportent un caractère pornographique, on se doit d’appliquer la loi”.

 
 
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