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Par Hassan Hamdani
Témoignages. Abraham Serfaty, par ses compagnons
Communiste à lâge de 18 ans, emprisonné sous le Protectorat en 1950 à cause de ses positions nationalistes, technocrate de haut vol dans le Maroc indépendant, cofondateur de lorganisation dextrême gauche Ila Al Amam en 1970, Abraham Serfaty a un CV très chargé, qui pose son homme. Un militant dans lâme, irréductible, malgré ses 22 mois dans la clandestinité, ses 17 ans de prison et ses 8 années de bannissement hors du Maroc. Il vit aujourdhui dans sa villa de Marrakech doù il ne sort plus. Vieil homme malade de 82 ans, affaibli par les séquelles de la torture et de lâge. Ayant vécu à son contact, quatre témoins reviennent sur des étapes clés dun symbole des années de plomb.
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Monsieur Maton, prof de maths sans histoires
Dans la clandestinité, Abraham Serfaty se dissimulait sous lidentité de Monsieur Maton, professeur de mathématiques de son état. Il portait un collier de barbe et avait sacrifié sa moustache à laquelle il tenait beaucoup. Être dans la clandestinité signifie se couper de tous ses liens affectifs, vivre une schizophrénie à lintérieur de soi-même. Lui comme moi avons dû éliminer toutes nos petites habitudes, même le café du matin. Il nous a fallu devenir transparents, souffrir volontairement dun déficit de mémoire, sexercer à oublier notre propre nom. Abraham Serfaty, qui avait plusieurs pseudonymes, était vigilant 24 heures sur 24. Il ne se retournait jamais dans la rue sil entendait quelquun crier Dédé, son surnom davant la clandestinité. Il savait de surcroît si quelquun le regardait dans son dos sans avoir besoin de se retourner. Il avait développé ce sixième sens à lépoque où il travaillait à lOCP et descendait dans la mine à Khouribga. Chaque petit bruit nocturne nous tenait en veille, car nous pouvions être arrêtés à tout moment, voir débarquer les policiers défonçant la porte de notre logement. Aussi, nous changions dappartement à chaque arrestation dun militant. Nous vivions avec un petit pécule de 170 dirhams par mois grâce à laide, entre autres, de la communauté française au Maroc qui baignait dans les idées de laprès-mai 68. Les repas étaient frugaux, constitués essentiellement de sardines. Pour améliorer le quotidien, nous avons voulu un jour manger de la viande. Abraham sest chargé daller chez un boucher près du cinéma lARC, à Casablanca, car, avec son physique dEuropéen, cétait le seul parmi nous à pouvoir en acheter sans se faire remarquer. Il a de surcroît demandé 2 kilos de viande hachée pour chat afin de ne pas attirer lattention. Etonné par la quantité, le boucher lui a demandé la taille de son chat. Abraham lui a répondu que cétait une chatte enceinte pour ne pas éveiller les soupçons. Une nuit, nous nous sommes fait arrêter à un barrage de police à Aïn Sebaâ, notre vieille Volkswagen pleine de tracts. Un des policiers a braqué sa torche sur la pile amoncelée à larrière de la voiture. Abraham Serfaty ne sest pas démonté, il a déclaré lair dépité au policier quil était professeur et avait tout ce tas de copies à corriger. On la échappé belle, vu la teneur des tracts qui parlaient de Hassan, Dlimi, houkoumat jou3, etc.. Il y avait aussi des grandes joies dans la clandestinité, comme passer à travers les mailles du filet, limpression de remporter une victoire contre le régime.
Mohamed Serifi, ex-dIla Al Amam et compagnon de clandestinité dAbraham Serfaty (mars 1972 - novembre 1974).
Licône des jeunes révolutionnaires
Nous parlions déjà beaucoup de lui dans les réunions de la cellule du syndicat lycéen, auquel jappartenais au début des années 70. Un juif antisioniste, cétait quelque chose pour nous. Jai dailleurs fait mes études à lEcole Mohammadia des ingénieurs, car Abraham Serfaty y a été directeur des études à une époque. Il avait implanté au sein de lécole une structure dIla Al Amam. Après le grand procès de 1977, à l'issue duquel il a été condamné avec dautres membres de notre organisation, jai été chargé avec dautres de reconstruire le mouvement sur de nouvelles bases. En 1983, nous avons tenu une réunion interne où nous avons décidé de confier la direction du mouvement aux militants encore libres. Même sil était en prison, Abraham Serfaty a été maintenu dans la direction, car nous voulions garder un repère. Je lai rencontré pour la première fois en 1985, après mon arrestation. Il était heureux de voir des jeunes assurer la continuité de son combat. Cétait un colosse impressionnant par son physique, il avait de surcroît une aura pour nous, car il a préféré lutter pour la justice sociale, alors quil avait une grande carrière toute tracée dans ladministration. Nous avions entre 20 et 30 ans de moins que lui. À nos yeux, cétait une mémoire et une référence qui connaissait lhistoire du Parti communiste marocain et celle du gouvernement Abdallah Ibrahim (1958-1960), auquel il a participé au sein du cabinet du ministre de lEconomie, Abderrahim Bouabid. Il avait une grande bibliothèque dans sa cellule, quil alimentait en se faisant envoyer tous les nouveaux ouvrages importants analysant lexpérience marxiste. Il sintéressait notamment à la perestroïka de Gorbatchev. Les réunions politiques avec lui sapparentaient à un laboratoire didées, où il était ouvert et charmant, se mettant rarement en colère. En prison, Abraham Serfaty développait des conceptions nouvelles, comme lutter sur le plan légal pour arracher des libertés publiques. Il avait entre autres lidée dun journal pour faire passer le maximum didées possibles, sans mettre en équation la monarchie, afin déviter la censure. Précurseur, il avait été le premier à discuter avec les détenus de la Chabiba Islamiya, qui le respectaient. Il ne voulait pas leur laisser lapanage de la religion, contrer lislam intégriste en insistant sur lislam populaire et le soufisme. Il voulait que nous, marxistes, puissions commencer à défendre cet islam.
Mustapha Brahma, ancien dIla Al Amam, ancien codétenu dAbraham Serfaty. Actuel secrétaire général adjoint dAnnahj Addimocrati, parti politique héritier dIla Al Amam.
Lexil
La mer était devenue une obsession pour Abraham Serfaty. Il avait grandi à Tanger en face de la Méditerranée et vécu à Casablanca au bord de lOcéan Atlantique. Lélément marin lui manquait beaucoup, car il navait plus vu la mer depuis le jour où il a été incarcéré, 17 ans plus tôt. Aussi, jai organisé un jour avec des amis un voyage sur les côtes de Vendée, en France, afin quil assouvisse son désir. Abraham Serfaty était comme un enfant quand il a vu lOcéan. Le Maroc lui manquait aussi beaucoup, cétait un pays pour lequel il avait combattu sous le Protectorat. Nostalgique, il en parlait très souvent et recherchait la compagnie de ses compatriotes lors de son exil. Il répondait à toutes les demandes des Marocains qui linvitaient à intervenir lors de réunions politiques et associatives en France et jusquen Belgique. Il préférait ces rencontres en petit comité plutôt que les colloques et les invitations médiatiques. Cétait quelquun de très discret et généreux, qui préférait plutôt parler des souffrances des autres que des tortures quon lui avait infligées. Je me souviens notamment du jour où, invité à la télévision française, il na jamais une seule fois parlé de son séjour en prison, préférant sattarder sur les enterrés vivants de Tazmamart. Il en avait les larmes aux yeux.
Samir Bensaïd, compagnon dexil dAbraham Serfaty de 1991 à 1999.
Le retour à la mère patrie
Le jour de son retour dexil, le 30 septembre 1999, nous sommes allés nombreux laccueillir à laéroport de Rabat-Salé. Il y avait notamment tous les membres du comité qui avait milité au Maroc pour que lEtat mette fin à son bannissement. Ne le voyant pas sortir de laéroport, je me suis introduit dans les lieux pour arriver jusquà la voiture officielle où il était installé avec sa femme Christine. Je lui ai demandé de rejoindre le comité daccueil des militants. Il ma regardé gêné. Jai alors compris quil avait subi des pressions pour ne pas nous suivre. Jai protesté auprès de Hassan Aourid, porte-parole du Palais à lépoque, insistant sur le fait que cétait nous qui avions bataillé pour le retour de Serfaty, et non pas les officiels présents. Par la suite, nous avons rejoint Abraham à lhôtel Hilton où on lavait logé. Toute la nomenklatura politique, du Makhzen aux forces de gauche, faisait la queue pour le rencontrer dans sa chambre dhôtel. Comme beaucoup de militants voulaient le voir, Abraham Serfaty est finalement descendu dans le hall de lhôtel où lattendaient 300 à 400 personnes. Il a pris la parole, évoquant Mohammed VI et la nouvelle ère qui souvrait, selon lui. Il nous a affirmé croire que la monarchie et les forces du progrès pouvaient collaborer pour bâtir une démocratie au Maroc. Il avait une analyse trop optimiste du nouveau règne, comptant beaucoup sur Mohammed VI. Il rêvait un peu à une expérience similaire à celle du roi Juan Carlos dans lEspagne de laprès-Franco. Beaucoup de gens, dont moi-même, sont restés interloqués devant ce discours. Je lisais même une sorte de désespoir sur certains visages. Je me rappelle notamment la mine de Abdelaziz Menebhi, ancien président de lUNEM. A lécoute des propos dAbraham Serfaty, il sest écrié : Allah iâaouna ou iâaounek, avant de quitter les lieux. Une fois les propos dAbraham achevés, je me suis levé et jai pris la parole pour lui rendre hommage. Cétait un discours totalement improvisé où jai insisté sur le nationaliste qui militait pour lindépendance au sein du Parti communiste marocain, le haut cadre à lOCP qui a sacrifié sa carrière pour se solidariser avec les mineurs de Khourbiga. Jai évoqué aussi le militant qui a été lun des organisateurs du mouvement révolutionnaire marocain, et na jamais parlé sous la torture. Je pense avoir traduit le sentiment général de lassistance, prise entre la joie et la déception. Abraham Serfaty na rien dit, mais il avait compris le message. Le jour de son retour dexil a vraiment marqué une rupture entre les militants de lextrême gauche et lui.
Abdelhamid Amine, ancien dIla Al Amam, codétenu dAbraham Serfaty (septembre 79-Août 1984).
Actuel vice-président de lAMDH.
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