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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khaled A. Nasri
(*) : journaliste tunisien indépendant.

Le rêve américain
Barack Obama. Israël, les Arabes et lui

Barack Obama, accueilli
à Jérusalem par le président
israélien Shimon Peres, le 23 juillet.
(AFP)

Il dit vouloir “combler le fossé entre les musulmans et l’Occident”. Mais, lobbying oblige, il doit aussi rassurer Israël. Comment le “favori de la planète” à la présidence américaine va-t-il s’en sortir ?


c’est sûr, il est différent des autres, et pas seulement à cause de la pigmentation de sa peau. Barack Obama possède ce supplément d’âme impossible à mettre en équation, communément appelé charisme, et
cette faculté quasi magnétique à agréger autour de sa personne des espérances irraisonnées et souvent contradictoires. Son discours rassembleur séduit, en Amérique, mais aussi bien au-delà. L’Europe, l’Afrique et le lointain Japon ont succombé sans opposer de résistance à “l’Obamania”. Même le monde arabe, oubliant pour une fois ses préjugés ancestraux à l’endroit des noirs, s’enthousiasme pour le sénateur métis de l’Illinois. Sa posture, résolument hostile à la guerre en Irak, et ses déclarations pendant la course à l’investiture démocrate y sont évidemment pour beaucoup. Barack Obama n’a-t-il pas dit vouloir combler “le fossé croissant entre les musulmans et l’Occident”, et n’a-t-il pas affirmé “qu’aucun peuple n’avait récemment autant souffert que les Palestiniens” ? La présence, dans son équipe de campagne, de Robert Malley, un ancien conseiller de Bill Clinton catalogué comme colombe et partisan d’un dialogue avec le Hamas, a été relevée et soulignée par les commentateurs, tant à Washington, Tel-Aviv que dans les capitales arabes.

Homme neuf sur la scène politique américaine, Barack Obama tient son indépendance de vues au fait qu’il n’est lié à aucun lobby, et certainement pas au lobby pro-israélien. Mais cela ne suffit pas, loin s’en faut, à faire de lui un ardent supporter de la cause palestinienne. Conscient de prêter dangereusement le flanc à la critique lorsqu’il affiche des positions trop modérées sur le conflit du Proche-Orient, il s’est employé ces derniers mois à rectifier le tir. Invité, le 5 juin, à s’exprimer devant les 7000 délégués de l’AIPAC, l’American Israel Public Affairs Committee, le plus influent groupe de pression sioniste des Etats-Unis, il a proclamé que Jérusalem devait demeurer “la capitale une et indivisible de l’Etat juif”, et s’est engagé à fournir une assistance militaire de 30 milliards de dollars à Israël. Il en a aussi profité pour égratigner l’Iran, en qualifiant “d’entité terroriste” le corps des Gardiens de la révolution, le bras le plus puissamment armé du régime de Téhéran, et en se déclarant résolu à faire tout ce qui sera en son pouvoir pour empêcher les mollahs de se doter de l’arme nucléaire. En visite en Israël, le 23 juillet, il a réitéré son “soutien indéfectible” à Israël, et estimé une nouvelle fois qu’un Iran nucléaire constituerait “une grave menace pour le monde”. Il a tenu à faire un crochet par Sderot, la ville frontalière de la bande de Gaza et régulièrement arrosée par les roquettes artisanales du Hamas, pour soutenir le refus israélien d’engager des pourparlers avec le mouvement islamiste.

Obama Akbar
Ces déclarations successives ont jeté le trouble, mais n’ont pas entamé sérieusement le capital de sympathie et de crédibilité dont le sénateur de l’Illinois bénéficie dans l’opinion arabe. Car il n’échappe à personne qu’elles sont en grande partie dictées par des considérations électoralistes. Pour espérer l’emporter au soir du 4 novembre, Barack Obama doit rassurer l’establishment et donner des gages à l’importante frange pro-israélienne de l’électorat de Hillary Clinton, tentée par le vote John McCain. Aux Etats-Unis, les juifs sont cinq fois moins nombreux que les noirs, mais comme ils votent massivement et sont concentrés dans 9 Etats clés, ils pèsent électoralement presque autant que ces derniers, et pourraient faire pencher la balance en faveur d’un des deux candidats. Mais il y a peut-être une autre raison à la mansuétude dont Obama continue à bénéficier auprès des arabes en général, et des Maghrébins en particulier. Elle est sentimentale. S’ils continuent à regarder le candidat démocrate avec les yeux de Chimène, c’est parce que quelque part, malgré tout ce qu’elle leur a fait endurer ces 30 dernières années, ils ne veulent pas se résoudre à faire leur deuil d’une certaine idée de l’Amérique. Celle d’une Amérique généreuse, ouverte sur le monde, porteuse des valeurs de liberté et d’universalisme. D’une Amérique favorable à l’indépendance de l’Algérie et des protectorats français de Tunisie et du Maroc, d’une Amérique amie du syndicaliste tunisien assassiné Farhat Hachad, de Habib Bourguiba et de Mohammed V. De l’Amérique de Roosevelt, et plus encore celle d’Eisenhower, le président (républicain) qui sut mettre en échec les desseins guerriers de Paris, Londres et Tel-Aviv, et qui sauva la mise à Gamal Abdel Nasser lors de la crise de Suez d’octobre / novembre 1956. Alors, peu importe finalement si certaines des déclarations récentes d’Obama “clochent” et troublent le bel ordonnancement de leurs projections. Les arabes savent que, pour être élu, il doit montrer patte blanche, et ont la conviction qu’il avance masqué, qu’il pratique l’art de la dissimulation, mais, qu’une fois installé dans le bureau ovale, tout changera. Il abattra son jeu. Et l’Amérique fera changer le monde, ou en tout cas le Proche-Orient…

Les Israéliens et les juifs américains néo-conservateurs, qui voient volontiers en lui “un musulman caché” ne sont pas loin de penser la même chose, et peinent à dissimuler les réticences que leur inspire ce “Kennedy noir”(1). Pour une fois, donc, arabes et juifs se retrouvent unis dans un même aveuglement. Pourtant, la science politique enseigne qu’il ne faut jamais prendre ses rêves ou ses peurs pour des réalités. Il y a fort à parier qu’Obama, malgré sa bonne volonté évidente, n’arrivera pas à infléchir significativement le cours de la politique américaine vis-à-vis d’Israël. Il y aura certainement des aménagements de-ci, de-là, et des modulations, mais, pour l’essentiel, la continuité l’emportera. Pourquoi donc ?

Le virage impossible
Pour comprendre, autorisons-nous un petit détour par la théorie économique. Et appesantissons-nous quelques instants sur un concept au nom barbare, qui fait irrésistiblement penser à une maladie vénérienne : l’hystérésis. Il a été forgé dans les années 1970 par les chercheurs qui se sont penchés sur l’évolution des courbes du chômage en Europe, et sur la persistance de celui-ci à un niveau élevé malgré le retour de la croissance. Ils sont arrivés à la conclusion que, une fois franchi un certain seuil, le retour au statu quo ante est impossible. Le curseur s’est déplacé vers le haut, et l’on est en présence d’un nouveau palier sous lequel il est impossible de redescendre. Cette “théorie des effets de seuil”, baptisée hystérésis, peut parfaitement s’appliquer aux évolutions récentes de la politique étrangère américaine. Premier exemple : Cuba, et l’attitude de Washington vis-à-vis du régime castriste. Les sanctions économiques, décidées en 1962, ont été durcies en 1996, à l’occasion du vote par le Congrès de la loi Helms-Burton, et ce en dépit des réticences de l’administration Clinton. Bien que l’embargo ait fait la preuve de son inanité, aucun président américain n’est maintenant en mesure de revenir dessus. Il en va de même avec l’Iran. Imposées au lendemain de la Révolution islamique, les sanctions économiques US ont été considérablement renforcées, toujours en 1996, par la loi d’Amato-Kennedy. Et l’administration Clinton n’a pu saisir la main tendue, au tout début des années 2000, par le président Mohamed Khatami, chef de file des réformateurs iraniens. L’Irak, enfin. N’eût été la chute de Saddam Hussein, l’embargo, décidé en août 1990 par le Conseil de sécurité des Nations Unies et systématiquement prolongé sous la pression de Washington, serait encore en vigueur…

Otage des lobbys et des groupes de pression, prisonnière de sa vision manichéenne du monde, esclave d’une rhétorique de diabolisation de l’adversaire, l’Amérique paraît incapable d’amorcer le virage de la realpolitik. Elle pratique, au Proche et au Moyen-Orient, la fuite en avant permanente. Cela ne veut évidemment pas dire que la marge de manœuvre du prochain président des Etats-Unis sera nulle ou négligeable. Aux commandes d’un train fou lancé à grande vitesse, le conducteur de la locomotive Amérique conserve la possibilité de freiner, voire même d’arrêter (provisoirement) le convoi. Mais n’a pas la faculté de faire machine arrière. L’élection de Barack Obama permettra, c’est évident, d’apaiser les tensions, et probablement d’empêcher une nouvelle catastrophe, une guerre avec l’Iran. Elle entraînera aussi, sans doute, un retrait partiel d’Irak. Il serait cependant naïf de croire qu’un Obama sera en mesure de s’attaquer au nœud du problème, le conflit israélo-arabe, et d’imposer une paix juste à Israël. C’est pourtant à cette condition, et à celle-là seule, que l’inquiétant fossé entre les musulmans et l’Occident pourra être comblé…

(1) : voir à ce sujet Barack Obama et le vote juif, l’ère du soupçon, in Le Monde daté des 4 / 5 mai 2008.

 
 
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