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Rayess Bek. No bombing orchestra
Adieu. La voix de son peuple
N° 337
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait.
Rayess Bek. No bombing orchestra

Wael Kodeih,
alias Rayess Bek.
(DR)

De son groupe Aks’ser à l’ensemble Rayess Bek Orchestra, l’icône du hip hop libanais affûte ses rimes contre les maux de sa société : corruption, guerre et conflits communautaires. Il sera au Maroc pour le Festival Slam&Klam.


Longue chevelure, fines lunettes, keffieh enroulé sur les épaules : Rayess Bek a moins l’allure d’un rappeur en colère que d’un sorbonnard contestataire. “Je fais de la politique avant de faire de la musique”,
précise l’icône du hip hop libanais, lors de son passage au dernier Festival de Casa Music. Il n’en est pas moins venu avec un orchestre. Oud, basse, contrebasse, ney et flûte traversière : le Rayess Bek Orchestra est né l’an dernier d’une résidence artistique à Paris, où Wael Kodeih (son vrai nom), 28 ans, est revenu s’installer après la guerre éclair lancée en juillet 2006 par Israël dans le sud du Liban et sur Beyrouth, sa ville natale. “Ils viennent de bombarder l’aéroport, de faire péter la centrale électrique, de provoquer la plus grosse marée noire que la Méditerranée ait connue. Et que lit-on sur dans les médias du monde entier : Israël se défend”, fulmine le Rayess. En 1982, avec la première invasion israélienne, sa famille fuit une première fois le Liban vers la France. En 1994, retour au pays. L’adolescent écrit des textes, des poésies. Deux ans plus tard, à l’âge de lire Steinbeck, il subit “les raisins de la colère”. “C’est le titre d’un roman, mais surtout le nom de code du raid israélien lancé en 1996 sur la ville de Cana, où ont été bombardées des tentes de l’ONU qui abritaient des enfants. Cela, sous la responsabilité de Shimon Peres, Prix Nobel de la Paix…”. De son côté, Rayess Bek tue “pour de faux”, visant ses cibles à l’aide d’un sigle : QPA (Quand la prose assassine), éphémère tandem hip hop cofondé avec son ami Houssam Fathallah. Les deux auscultent une société libanaise où ils galèrent pour trouver leur place.

Sens interdit
C’est d’ailleurs le succès du titre Saffet bi aks’ser (“Je me suis garé en sens interdit”) qui les rebaptise en 1997. De la boîte Daytona à la Rue de Verdun, Aks’ser s’affirme comme le premier groupe de rap à fustiger, et en arabe, communautarisme, matérialisme, conservatisme et corruption qui gangrènent le quotidien dans le Pays du Cèdre. Leurs “aka” respectifs se moquent des puissants comme des quidams : “Rayess Bek, c’est le genre de titre honorifique qu’on attribue à tout va, je l’utilise comme un symbole de l’incurie politique dans le monde arabe”. Houssam Fathallah, son colistier, se renomme “Eben Foulen”, clin d’œil sarcastique à tous ceux “qui veulent être le fils de quelqu’un”. Aks’ser a beau être (littéralement) “à contre-courant”, il avance vite. En 2001, puis 2002, les albums Ahla bi chabeb et Khartouch se vendent à plusieurs milliers de copies au Liban. En 2005, les rappeurs signent le troisième opus Aks’ser chez la major EMI, “une première dans le monde arabe”. Le rappeur beyrouthin n’en est pas moins lancé, depuis trois ans, dans une aventure parallèle en solo, pour aborder des thèmes plus personnels et engagés. Dès 2003, ‘3am behkeh bil sokout (“Je parle dans le silence”) fait mouche et, tout seul ou avec Aks’ser, Rayess Bek enchaîne les concerts des Emirats arabes unis en Allemagne, de France en Jordanie, de Suisse en Syrie, où “les gens s’arrachent des copies pirates”. Pas de quoi faire tourner la tête au trouble-fête : en 2005, alors que le pays célèbre la fin de l’occupation syrienne, son trois-titres Mouder lal saha (“Nuit gravement à la santé”) rameute quelques nuages sur le Printemps de Beyrouth – “Une fausse révolution concoctée par la CIA”, assure Rayess Bek, pourfendeur de la “dépocrisie”, la démocratie hypocrite. "Printemps mon cul", crache-t-il dans Lubnen Halem (“Le Liban est un rêve”).

Chiite, mais laïc
Trublion de la nouvelle scène beyrouthine, Rayess Bek précise qu’il n’a rien à voir avec le mouvement Lebanese Underground, formé autour des groupes The New Government, Soap Kills (clin d’œil contre les tentations de nettoyage mémoriel), Scrambled Eggs ou Lumi. “Ce sont mes potes, j’ai grandi avec eux, on a fait des morceaux ensemble… mais politiquement, je suis à l’opposé. Ils sont complètement 14 mars, pro-gouvernement, et moi, totalement dans l’opposition, tranche Rayess Bek. Et encore, ils font de la musique, une sorte de politique esthétique. Pour moi, ce qui compte, ce sont les textes, les mots. Si je ne faisais pas de hip hop, je serais probablement journaliste”. Son père, chiite, a connu “les conditions de travail d’une main-d’œuvre libanaise bon marché” avant la fuite de 1982. Sa mère est palestinienne (ce qu’il ne découvrit qu’à 12 ans) et son grand-père, qu’il n’a jamais connu, a dû quitter ses terres en 1948. “En comptant mon arrière-grand-père, cela fait quatre générations qui ont fui”. Ce qui n’en fait pas pour autant un porte-voix du Hezbollah : Rayess Bek est chiite, mais rageusement laïc (“La religion nous tient par les couilles”, dénonce Lubnen Halem). Ce qui ne l’empêche pas de pointer avec sarcasme les mille et un clichés sur les musulmans. Ni de verser lui-même, avec des textes comme Samm ou Keskonatend (très proche du Charlatan de Gnawa Diffusion), dans un anti-américanisme à peine nuancé.

“Electrorchestral”
Mais Rayess Bek est un écorché vif, porteur de tant d’émotions qu’il doit les répartir. “Je voulais travailler avec des instruments traditionnels et retrouver des musiciens sur scène, des êtres humains qui ont leur mot à dire, leur feeling”. La première rencontre avec Naissam Jalal (flûte traversière, ney) devait se faire à Beyrouth le 13 juillet. “Mais le 12, l’aéroport était détruit et son avion dérouté vers la Syrie. On s’est vu six mois après à Paris, et elle m’a présenté Yves Bittard (basse, contrebasse) et Yan Pittard (oud)”. Soutenu par l’association Emerge and see et l’Arcadi (Action régionale pour la création artistique et la diffusion en Île-de-France), le projet offre un hip hop “électrorchestral” hybride et envoûtant. Gestuelle minimaliste et présence puissante, Rayess Bek déverse ses vers, gouaille moqueuse ou slam en peine, sur des mélodies souples et aériennes. Peu stressé par la frilosité des maisons de disques, Rayess Bek Orchestra, qui enregistre en décembre au studio parisien de Canal 93, fait confiance aux moyens alternatifs (Internet en tête) pour diffuser ce son aux antipodes du “hip hop standardisé, du faux gangsta rap sans aucun message hormis ceux de la femme objet, des thunes, pour le plus grand bonheur des firmes et des autorités. Un rap de droite, capitaliste et individualiste, qui n’apporte rien à la société”, lance-t-il.

Rayess Bek, lui, veut plus que jamais apporter à la société libanaise qu’il voit, depuis son exil parisien, “se vider des jeunes et des modérés et atteindre un degré de racisme communautaire jamais vu”. “Flingue dans la boîte à gant, kalachnikov à la maison, les gens sont armés jusqu’aux dents”, déplore-t-il. D’ailleurs, lui aussi est armé. De sa seule prose, assassine.

(*) Rayess Bek Orchestra se produira à Fès le 12 septembre prochain, au Festival Slam&Klam.




Etats-Unis. La résidence de l’Ambassadeur

Nile Rodgers, compositeur, leader du groupe Chic et guitariste de David Bowie, Peter Gabriel, Madonna et Eric Clapton ; le rappeur mexicain Malverde ; RZA du Wu Tang Clan, Shavo, de System of a Down ; Steven Last, compositeur pour le film Bagdad Burning… À l’automne 2006, c’est avec ce parterre de célébrités que Rayess Bek a participé à Los Angeles à une résidence mise sur pied par Miles Copeland, producteur de Sting, Lou Reed et Tina Turner, et suivi par la chaîne culturelle PBS. “Miles Copeland a vécu 17 ans entre la Syrie et Beyrouth. Son père a installé la CIA au Proche-Orient, confie Rayess Bek. Après la guerre de l’été 2006, il a eu envie de faire se rencontrer des artistes libanais et américains pour contrer ce qu’on voyait sur CNN et la BBC”. À Los Angeles, Rayess Bek enregistre des compositions au studio SIR et donne un concert au Roxy Theater, salle emblématique de 500 places, réservées aux professionnels et à la presse spécialisée.

 
 
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