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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohammed Ennaji
Chercheur, historien et écrivain, auteur de Le sujet et le mamelouk
(2007, Editions Fayard, collection Mille et une nuits).

Débat. La culture des bouffons

Les organisateurs de festivals
ne visent qu’à divertir leur public.
(DR)

Avec la multiplication des festivals, beaucoup parlent "d’intense activité culturelle", présentant ces manifestations comme une preuve de la bonne santé du pays dans le domaine. L’écrivain marocain, Mohammed Ennaji, en a une vision bien différente.


Monter et démonter une scène, installer des projecteurs en long et en large, faire de l’agitation autour, ou dans un style plus “professionnel”, communiquer par monts et par vaux, voilà ce qui se veut aujourd’hui le must de l’action culturelle au Maroc. Et quand on peut se payer des
équipements de dernière génération, aux effets sophistiqués, importés à prix d’or pour satisfaire les grandes vedettes, on bombe le torse en guise d’autosatisfaction.

De passage récemment à Anghiari, petit village de montagne en Toscane, un bijou fortifié du Moyen-Âge, j’eus la chance d’assister à une représentation de l'opéra “L’elisir d’amore” de Donizetti. De jeunes chanteurs italiens et anglais, un orchestre formé des meilleurs lauréats des écoles européennes de musique, mais une petite scène, toute menue, installée sur une place du village, un décor rudimentaire au sens propre du terme. Et avec ces moyens dérisoires, un enthousiasme, une créativité et une réussite incroyables ! Un spectacle enchanteur.

Il n’y avait pas de projecteurs dernier cri, pas de techniciens haut perchés, pas de vigiles plastronnés, pas de talkies-walkies, pas de badges ! Il n’y avait pas d’espace bleu, pas d’espace VIP - malgré la présence de personnalités artistiques de tout premier plan ! Aucun signe de la frime prisée sous nos cieux, je rêvais debout ! Mais non, car il y avait l’essentiel, l’oiseau rare, le talent et la créativité.

Je me posai alors la question : pourquoi chez nous, lors des événements “culturels”, il y a immanquablement l’autorité, les VIP, la grande scène avec son et lumière, les feux d’artifice, la fantasia et tout le tralala, mais pas forcément le talent et la création ? Je m’interrogeais, à toute fin utile, s’il ne s’agissait pas de choses antinomiques.

Du culturel au politique
Un premier élément de réponse saute aux yeux : la plupart des manifestations culturelles sont organisées chez nous d’autorité. C’est-à-dire qu’elles ne naissent pas d’une nécessité impérieuse dictée par l’expression créatrice, elles sont plutôt le fruit d’une volonté autoritaire qui veut consolider ses bases, conforter sa position par l’élargissement de son réseau relationnel et soigner son image de marque grâce à la présence providentielle des médias ! La manifestation tire alors son importance du rang de son parrain, et le degré de générosité des sponsors se mesure à l’aune de la puissance de celui-ci et de sa proximité du chef de l’Etat. Autrement dit, l’opportunité, la géographie et le calendrier de tels événements sont dictés, en première et dernière instances, par le politique.

L’objectif n’est donc pas culturel. Aussi, le superficiel l’emporte, faisant la part belle au spectaculaire et aux paillettes. L’investissement relationnel et promotionnel explique l’hypertrophie de la couche VIP. La manifestation prend sa place dans le cycle des mondanités avec le rang qui lui revient. La “com” est reine dans cet univers, parce qu’elle est in fine le but majeur de l’entreprise. Il suffit de suivre les comptes-rendus donnés d’un événement pour s’en rendre compte. On s’y préoccupe, en premier, de l’effectif drainé de spectateurs, des personnalités présentes, les people bien entendu, qui sont plus photogéniques que les autres, des médias... Et rarement il est question de contenu et d’originalité. Le hardware prend le pas naturellement sur le software dans ces conditions, comme pour de nombreux aspects de notre vie quotidienne. C’est un des indicateurs du sous-développement : une technologie mal digérée.

La création, au second plan
La création n’est pas du tout un objectif et son absence ne doit pas nous étonner. La logique même de l’événementiel au Maroc l’ignore dans sa démarche. Les “promoteurs culturels” dominant présentement le paysage événementiel ne connaissent pas un traître mot de ce qu’est la culture et sont loin de soupçonner son importance cruciale dans le processus de changement social et économique. Dans les faits, nous sommes plus en présence de bouffons, tant par leur ignorance, dont ils n’ont pas conscience, que par la finalité de leur action visant plus le divertissement qu’autre chose et dont ils ont l’air de se régaler. Bouffons plus encore, au vu des enjeux vitaux qu’affronte le pays et des perspectives guère enchanteresses, quand leurs perspectives à eux ne dépassent pas l’horizon du bilan financier de l’événement et la bienveillance de leur bienfaiteur.

Il y a indiscutablement un décalage entre la dynamique d’évolution sociale et de telles interventions prétendument culturelles. Et aussi surprenant que cela paraisse, le recul est certain par rapport au passé. Qu’on le veuille ou non, que ça plaise ou que ça déplaise, le Maroc culturel a perdu beaucoup en qualité, même par rapport à la période du protectorat. Et encore plus, sur un plan différent, par rapport à notre société traditionnelle.

Eu égard à celle-ci, le recul est net en termes de cohérence et de portée. L’acte “culturel” a perdu du sens par rapport au passé. Le moussem d’antan n’est pas une simple création de notables. Moment de rencontre de la tribu ou du groupe de tribus, de la ville et de la campagne dont il est un des rares moments de côtoiement pacifique, espace de commerce et d’échange après les moissons et l’arrivée des caravanes, il est aussi un moment de fédération, de paix et de résolution des conflits. Le choix du lieu n’y est pas dû au hasard ou au caprice d’un puissant comme aujourd’hui ; la géographie de la sainteté, les courants commerciaux, les contraintes liées au peuplement, les carrefours où se rejoignent les uns et les autres de ces déterminants, en décident.

Au-delà du culturel, nous sommes en présence de nœuds essentiels, de relais majeurs dans la régulation de l’économique et du social. Nous sommes au cœur du système social et de sa logique profonde. Les moussems s’inscrivaient dans cette logique et remplissaient une fonction vitale dans un pays où la culture est infrastructure.

Non-sens et vacuité
Je n’entends pas attendre d’un festival de nos jours ou d’une autre manifestation d’envergure qu’ils suivent peu ou prou un tel exemple. Je suis préoccupé simplement par leur non-sens, par leur vacuité et le peu d’intérêt qu’ils représentent pour l’avenir du Maroc. C’est pour cela qu’il est important de comprendre leurs fondements afin qu’on en prenne conscience et qu’on ne nous raconte plus d’histoires.

La culture est au centre de notre vécu et de notre avenir jusqu’à l’heure problématique. Je ne traite pas ici de culture au sens du domaine du département ministériel portant ce nom, ce serait trop réducteur. Il est question de la culture au sens lourd qui traverse l’ensemble des départements ministériels, de celle qui imprime un contenu à nos représentations et à nos ambitions. Et c’est précisément l’ambition de se situer à ce niveau-là qui doit habiter les gens se préoccupant de culture. Autrement dit, nous nous devons de militer pour une culture du changement en lieu et place de la culture des bouffons.

 
 
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