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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Jajili

Agriculture. Les élus de Sodea

La plupart des terres ont été
cédées à de grands opérateurs
du secteur agricole.
(TNIOUNI)

La seconde tranche de l'opération de cession des terres Sodea-Sogeta vient d'être bouclée. Des candidats éconduits crient au favoritisme et critiquent le manque de transparence.


Au début des années 60, 60 000 ha de terres agricoles ont été distribués aux petits paysans moyennant des loyers modérés et accessibles. Pour gérer ses relations avec les nouveaux locataires, l’Etat crée la Sodea-Sogeta, officiellement de manière provisoire, en attendant un statut définitif ou une éventuelle réforme agraire qui ne
vinrent jamais. Quarante ans après cette heureuse initiative, les paysans bénéficiaires se demandaient si les terres ainsi distribuées avaient été “oubliées” par leur propriétaire. La Sodea-Sogeta, elle, n’avait rien oublié. Le mandataire officiel de l’Etat décide, avec l’accord des autorités, de récupérer son bien pour le concéder, via un appel d'offres (en deux tranches), à des opérateurs nationaux ou étrangers. Objectif de cette opération de partenariat public/privé : développer des complexes agricoles et agro-industriels modernes, le cahier des charges engageant le bénéficiaire à présenter un projet viable, impliquant un certain volume d'investissements. Le partenariat proposé par la Sodea comprend deux types de conventions de location longue durée. Le premier, s'étalant sur 40 ans, est accordé à un promoteur proposant la réalisation d’investissements en plantations arboricoles, viticoles, forestières ou en infrastructures agro-industrielles importantes. Le second, d'une durée de 17 ans, est réservé aux cultures annuelles et à l’élevage.

Beaucoup d’appelés, peu d'élus
Dès le lancement de l'opération, les prétendants se bousculent au portillon. Après la cession d'une première tranche, réalisée en 2005, celle de la deuxième (portant sur 38 731 ha) a été bouclée durant le mois d'août. Et le succès fut au rendez-vous : un volume d’investissement prévisionnel de 7,7 milliards de DH (au lieu des 6 milliards prévus initialement), création d'exploitations de 10 000 ha d’agrumes, de 10 000 ha d’oliviers et de 9500 ha de cultures annuelles. Surtout, l'on table sur la création de 130 unités agro-industrielles et de 20 000 emplois. Mais cette seconde phase de la cession des terres Sodea-Sogeta fera aussi des mécontents. Alors que des fonctionnaires de Sodea-Sogeta multiplient les sit-in devant le siège de leur employeur, des soumissionnaires éconduits vont jusqu'à protester auprès du Premier ministre et du ministre de l'Agriculture.

Premier grief : la plupart des terres cédées l’ont été à de grands opérateurs du secteur agricole, écartant de facto les petits et moyens exploitants. “Il n'était pas question de morceler des superficies, et refaire ainsi une nouvelle réforme agraire, qui s'est avérée être une erreur stratégique, justifie Ahmed Hajjaji, président du directoire de Sodea. Le but de ce partenariat public-privé est de créer des unités agro-alimentaires d'une taille critique, performantes et compétitives. Et il fallait parfois regrouper des exploitations pour obtenir des superficies capables d'accueillir de tels projets”. Ce n'est pas fini : “Certains bénéficiaires n’avaient pas une assise financière suffisante pour leur permettre de créer des projets rentables, encore moins de garanties bancaires assurant leur solvabilité”, s'élève Abderrazak El Mouissat, président de l’Association marocaine des producteurs et exportateurs de fruits et légumes (Apefel). Allégations qu'Ahmed Hajjaji écarte d’un revers de main : “Seuls 15% des adjudicataires n’ont pas respecté les engagements du cahier des charges. Nous nous penchons actuellement sur la question au cas par cas. Et les contrevenants ont été écartés de la cession de la seconde tranche et risquent de se voir retirer leur licence”. Et de motiver la propagation de ses assertions : “Nous avons reçu 860 demandes lors de l'appel d'offres pour la cession de la deuxième tranche, mais seulement 140 ont été sélectionnées. Les candidats qui n’ont pas été retenus ont le droit d’être mécontents, mais pas celui d’être mauvais perdants”.

Moulay Ismaïl, et les autres
Le prince Moulay Ismaïl, cousin du roi, est certainement la personnalité qui émerge du lot des adjudicataires de la deuxième tranche. Il a bénéficié d'une superficie de 413 ha, dans la région du Gharb, région agricole et irrigable par excellence, pour un loyer annuel de 1735 DH par hectare. D’autres noms connus enrichissent la liste des bénéficiaires, comme l’Usfpéiste Tarik Kabbaj. Le maire de la ville d’Agadir, déjà lauréat lors de la première tranche, recevra 390 ha supplémentaires, pour un loyer annuel de 2056 DH par hectare. Driss Radi, président du groupe parlementaire de l’Union constitutionnelle, a eu droit à 105 ha, dans les environs de Sidi Yahya du Gharb, pour un loyer annuel de 476 DH, en plus d'une ferme de 94 ha, toujours dans la même région, pour une redevance unitaire de 841 DH par an. Abderrahim Lahjouji, ex-patron des patrons, a jeté son dévolu sur la région de Zirar, toujours dans le Gharb, où 119 ha lui ont été concédés contre une redevance de 1856 DH annuels par hectare. Et la liste est encore longue, incluant notamment Sidi Mokhtar Joumani (deux exploitations de 425 et 345 ha) ou encore Abdelilah Akram, homme d'affaires et accessoirement président du WAC (28 ha dans la région de Marrakech). On y retrouve aussi les cadors de l'industrie agroalimentaire, comme Diana holding (groupe Zniber), le groupe Delassus, ou encore Moroccan Food Processing (groupe El Alj).

Côté bénéficiaires étrangers, les demandes satisfaites ont représenté 24% du total des terres dévolues et l’ont été en faveur d’entreprises émiraties, françaises, espagnoles, russes, argentines ou encore américaines. Ahmed Hajjaji se veut toutefois "rassurant" : seuls 1% des terres agricoles marocaines ont été cédés lors des deux tranches, soit 80 000 ha, alors que le Maroc dispose de 8,7 millions d’hectares de terres agricoles. Reste le volet social de la cession des terres Sodea-Sogeta. Dans les quatre coins du pays, les ouvriers de l'entreprise publique ont déclenché grèves et manifestations, pour réclamer, entre autres, que tous les départs à la retraite soient remplacés par des ouvriers temporaires, que les nouveaux investisseurs s’engagent à titulariser chaque année un certain nombre d’ouvriers journaliers, et que la priorité soit donnée aux employés temporaires des exploitations cédées. Enfin, ils réclament que quelque 3000 ha de terrains situés dans les zones périurbaines, appartenant à Sodea, soient destinés à des projets immobiliers en leur faveur. “Nous avons conclu un accord avec les différents syndicats avant d'entamer l'opération de cession, précise Ahmed Hajjaji. Aujourd'hui, seule l’optimisation de la production des exploitations cédées pourra encourager les investisseurs à titulariser les ouvriers saisonniers”. Autant dire que ces derniers devront implorer le ciel pour qu’il arrose le royaume lors de la prochaine campagne agricole. Et des suivantes bien sûr.



Zoom. La question “sociale”

Mohamed Larbi Souikra est travailleur agricole saisonnier depuis 34 ans, passés à bourlinguer entre les différentes exploitations de Sodea-Sogeta. Chaque fois que la rumeur d’une cession des terres de l’Etat fait surface, son cas, comme celui de milliers d’autres, est mis sur la table des négociations. Selon Mohamed Hakech, secrétaire général de la Fédération nationale du secteur agricole, affiliée à l’UMT, “l’absence de volonté des responsables de garantir des conditions de travail sûres aux employés du secteur ne fera qu’amplifier les mouvements de protestation”. Et d’ajouter : “Nous voulons que tous les employés qui remplissent les conditions nécessaires soient titularisés. Cette problématique est déjà entre les mains des responsables, mais nous n’avons reçu, à ce jour, aucune réponse”. Au sein de Sodea-Sogeta, on se veut rassurant, promettant que “le volet social de cette opération ne sera pas négligé”. Wait and see…


Fiche technique de la seconde tranche de cession des terres Sodea-Sogeta
Superficies cédées
38 731 hectares
Durée des locations longue durée
17 ou 40 ans
Investissements prévisionnels
7,7 milliards de dirhams
Création d'emplois (estimations)
20 000 postes

 
 
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