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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Ziraoui

Polémique. Ubu Cheikh

Mohamed Maghrawi, le cheikh
wahhabite marocain, auteur
de la fatwa controversée.
(DR)

En déclarant licite le mariage d’une fille de neuf ans dans une fatwa, Mohamed Maghrawi a provoqué un véritable tollé. Pas de quoi désarçonner l’homme, qui continue de couler des jours heureux entre le Maroc et l’Arabie Saoudite. Décryptage.


“Nous l’avons vu, nous en avons entendu parler et nous en avons discuté : des filles de 9 ans peuvent avoir une capacité à copuler que n’ont pas parfois celles de vingt ans”. C’est en ces termes que Mohamed Maghrawi, cheikh wahhabite marocain, a répondu à la question d’un
internaute, portant sur l’âge licite du mariage pour une fille. En un mot comme en mille, le gourou de l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna, basée à Marrakech, s’est fendu d’une fatwa “en ligne” autorisant le mariage d’une fille de 9 ans. Terrible, terrible… Mais qui est donc ce prédicateur, dont la fatwa a provoqué un tollé dans les médias et parmi les milieux féministes ?

Vigile et porte blindée
Marrakech. Il est 14 heures. Il fait chaud, très chaud en cette après-midi de ramadan. Sis dans un quartier au nord de Marrakech, l’immeuble abritant le “siège” de l’Association de Maghrawi passerait presque inaperçu dans cette ruelle paisible. Presque. Car un groupe d’individus, agglutinés devant la cage d’escaliers, attire inévitablement l’attention. Des jeunes et des moins jeunes, tous barbus, affublés d'une gandoura immaculée à la mode afghane. Une sorte de “tenue correcte exigée”, signe distinctif des disciples de Maghrawi. La porte d’entrée, épaisse d'une dizaine de centimètres, comme le vigile à la pilosité prononcée, annoncent la couleur. Qu’on se le dise : il faut être de la maison, ou prendre rendez-vous, pour s'entretenir avec le maître de céans. Et pour adresser sa requête, il faut prendre l’ascenseur et se rendre au deuxième étage chez Zakaria, le bras droit de Maghrawi. À l’intérieur du bâtiment de quatre étages règne un calme monacal. Le lieu est aussi propre que spartiate. Pas un seul tableau, pas même une plante... Du feng shui version salafiste. “Le cheikh n’est pas là, il est parti à la Omra ce matin même”, nous lance-t-on laconiquement. Maghrawi chercherait-il à se faire oublier, après le tintamarre suscité par sa fatwa ?

Car quelques jours plus tôt, Mourad Bekkouri, un avocat rbati, annonçait qu’il portait plainte contre le cheikh pour “atteinte au Code de la famille et aux droits de l’enfant et incitation au viol”. C'est que l’avis religieux du cheikh wahhabite est clairement en contradiction avec le texte de la Moudawana, qui interdit le mariage avant dix-huit ans. Mais pour cet observateur, le départ de Maghrawi n’aurait aucun rapport avec sa récente sortie : “Mohamed Maghrawi est régulièrement invité en Arabie Saoudite pendant le ramadan. Cette année ne fait pas exception”. Bon, bon…

Toujours est-il qu’avant de prendre la direction des lieux saints, Maghrawi avait assuré ses arrières en se fendant d’un communiqué, dans lequel il s’explique sur sa sortie. Pas de mea culpa à l’ordre du jour, bien au contraire. Dans un mélange de mauvaise foi et d’approximations, le cheikh tente de justifier l’injustifiable : “La loi religieuse ne fixe pas d’âge au mariage (…) Ceux qui me critiquent feraient mieux de se référer aux spécialistes de la charia”, martèle-t-il. Il agrémente son texte d’un zeste d’ironie, arguant qu’il “ne délivre pas, tout comme il n’annule pas, les actes de mariage”. Ponctuant son argumentation de versets coraniques et d'extraits de hadith, il saisit l’occasion pour dire tout le bien qu’il pense “des journaux laïcs” (qui ont relaté l’affaire), précisant que “le poursuivre en justice reviendrait à porter plainte contre le prophète et l'islam”. Il fallait oser, il l’a fait…

Wahhabite précoce
Il faut dire que le cheikh a été à bonne école. Né en 1948, dans un village de la région de Ghourfa, dans la province d’Errachidia, Mohamed Ben Abderrahmane Maghrawi s'est lancé dans l’apprentissage religieux sur les bancs de l’école coranique dès l’âge de cinq ans, et connaissait le livre saint sur les bout des doigts à peine soufflée sa dixième bougie. Il rejoint ensuite l’Institut islamique de Meknès, dépendant de l’Université Al Qaraouiyine. Plus tard, le jeune Maghrawi intègre le Centre Ibn Youssouf pour l’enseignement traditionnel de Marrakech, où il achève ses études secondaires. Son bac en poche, il rallie Médine en Arabie Saoudite. Recommandé par le Cheikh Takyeddine El Hilali, figure historique du wahhabisme marocain, il est reçu à l’Université d'Attaïf. Un parcours sans faute pour Maghrawi, qui reviendra au Maroc dans les années 1970, avec une Tazkia (sorte de certificat d’aptitude à l’enseignement islamique) remise par le grand mufti saoudien Abdul-Aziz Ibn Abdullah Ibn Baz. De retour au bercail, Maghrawi prend rapidement ses marques. Marié plusieurs fois, il officie alors à l’Université Al Qaraouiyine et multiplie les prêches dans les mosquées aux quatre coins du pays.

En 1976, il fonde l’Association pour l’appel au Coran et à la Sunna. Difficile d’évaluer le nombre de ses fidèles. Selon le chercheur Abdelhakim Aboullouz, docteur en sciences politiques qui a consacré sa thèse à l'histoire du salafisme marocain, ils se compteraient par milliers. “C’est un véritable mouvement social. L’Association emploie plusieurs dizaines de personnes, des professeurs d’éducation islamique et un service administratif, affirme le chercheur. On retrouve un schéma classique dans cette organisation, avec un chef spirituel, une idéologie et des adeptes”.

Côté finances, l’Arabie Saoudite, pays avec lequel Maghrawi n’a jamais coupé le cordon, reste le principal pourvoyeur de fonds du mouvement. Et pour grossir les rangs de la structure, les rabatteurs de Maghrawi n’hésitent pas à recourir au porte-à-porte dans les quartiers populaires de Marrakech. En 2004, après quelque trente années de service, Maghrawi est une première fois placé sous les projecteurs sécuritaires. Dans les suites des attentats du 16 mai, il est convoqué par la DGST (Direction générale de la surveillance du territoire), qui lui enjoint de mettre les clés sous la porte. Maghrawi fait le dos rond et s’exécute. Huit des neuf “maisons du Coran” qu’il dirige sont fermées. Mais il parvient à en sauver une, qui lui permet de garder pignon sur rue et de poursuivre son enseignement. Le cheikh reçoit à domicile, émettant fatwa sur fatwa, aussi bien en direct que par téléphone, ou encore sur le site Internet de son mouvement.

Islam en ligne
Sur le site officiel de Maghrawi, on parle de tout et de rien. Beaucoup du cheikh, de sa vie, de son œuvre, mais aussi d’enseignement islamique et de littérature (conseillée par le gourou, évidemment). Mais le forum reste la rubrique la plus prisée par les visiteurs de darcoran.net. Les disciples de Maghrawi l’y interpellent sur des questions plus ou moins existentielles, auxquelles il apporte des réponses plus ou moins éclairées. Florilège : “À quelle moment faut-il lever les mains pendant la prière?”, ou encore “Que pense le vénérable cheikh des cybercafés ?” Le must : “Que dois-je faire si mon mari est décédé en n’ayant jeûné que trois jours ce ramadan ?”. “Quoi qu’on en dise, c’est l'un des sites islamistes les plus visités au Maroc. Il est régulièrement actualisé et constitue une véritable vitrine pour le mouvement”, soutient le chercheur Abdelhakim Aboullouz. Darcoran.net affiche en effet quelque 22 millions de pages lues au compteur, près d’une dizaine de milliers d’abonnés… et probablement autant de dérapages.



Fatwas. Faut-il sévir ?

“En tant qu’institution publique en charge des affaires religieuses, le ministère des Habous et des Affaires islamiques doit agir pour prendre les mesures nécessaires contre ces fatwas anarchistes. À quel titre parle Maghrawi ? Quelle est sa légitimité ?”, s’interroge Saïda Idrissi. Cette responsable de l’ADFM (Association démocratique des femmes du Maroc) poursuit : “La Moudawana a fixé l’âge du mariage à 18 ans, le Maroc a ratifié des conventions internationales pour les droits de l’enfant. Comment accepter des fatwas qui font l’apologie de la pédophilie ?”. Même son de cloche du côté du ministère des Habous et des Affaires islamiques, même si aucune réaction officielle n’a encore été exprimée : “En principe, il aurait dû y avoir rappel à l’ordre car, depuis 2005, Majliss Al Iftae (dépendant du Conseil supérieur des oulémas et du roi) est le seul habilité à énoncer des fatwas”, assure un cadre du département d'Ahmed Toufik. Pour autant, ce dernier nuance son propos : “Cela ne signifie pas que les cheikhs doivent s’abstenir d’exprimer leurs opinions”. Comme d’habitude, lorsqu'il est question de religion, les autorités semblent vouloir ménager la chèvre et le chou. Au risque de voir fleurir d’autres fatwas ubuesques ?

 
 
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