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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Alaoui Mdaghri
Professeur universitaire, poète et ancien ministre

Débat. Le ramadan, de la corrida au farniente

(YOZ)

Se priver la journée, se goinfrer la nuit. S’énerver, somnoler. Une caricature du ramadan, devenue réalité, et contre laquelle l’ancien ministre propose de lutter.


Chaque année avec le retour du ramadan, mois sacré de privation, de paix, de recueillement et de spiritualité, qui sont censés représenter la norme comportementale dans les sociétés musulmanes, une bonne partie de la population de notre doux pays semble atteinte d’une espèce de frénésie collective, doublée, ô paradoxe, de langueurs et de
nonchalances manifestes. En guise de privation, c’est plutôt la grande bouffe. En matière de recueillement, c’est le jeu. En ce qui concerne la paix, ce sont les outrances, et pour ce qui est de la spiritualité, ce sont les rituels. On aurait tort de critiquer cet état de fait s’il n’y avait que le côté festif ou formel à relever. Après tout, c’est une manière pour la société, dans sa grande majorité et sa grande sagesse, de faire un pied de nez à tous les pisse-froid qui voudraient ramener la religion à un corset de fer qui tient de partout le corps social et le corps individuel pour les empêcher de se révolter au sens profond du terme, c’est-à-dire contre tout ce qui asservit injustement, et de jouir de la vie donnée en offrande par l’Eternel à ses créatures. Là, où, cependant, le bât blesse, c’est quand, sous couvert de jeûne on assiste à des comportements, plus exactement à des dérives, dont l’effet conjugué est on ne peut plus pervers : la violence dans la rue, d’un côté, et la démission au travail, de l’autre.

Les automobilistes à cran
Florilège de choses vues et entendues ces jours-ci.
Scène 1 : la marche quotidienne conseillée par mon cardiologue est perturbée, depuis le début du ramadan, par les allers et venues pétaradants et tonitruants de quads et de motos qui ont élu domicile à côté de mon club pour des entraînements en fin d’après-midi, manière subtile de tuer le temps ramadanesque. Rien de tragique, si je n’avais appris le lendemain du troisième jour du mois sacré que deux motos se livrant à ces rodéos étaient entrées en collision de plein fouet. Résultat : un mort et un blessé dans la fleur de l’âge.

Scène 2 : en ville, deux voitures ajoutent leur grain de sel au blocage général de la circulation dû aux travaux, à la densité des véhicules, aux dysfonctionnements des feux rouges et à la multiplication exponentielle des chauffards. Ils bloquent la circulation : un conducteur sort, en invective un autre, qui répond. Le premier va vers le coffre de sa voiture, l’ouvre, prend une manivelle et se dirige vers le second avec l’intention manifeste de régler la question autrement qu’avec un constat à l’amiable. Sage ou simplement effrayé, celui-ci prend ses jambes à son cou, poursuivi par l’autre, tandis que tout le monde s’adonne aux joies de l’instrument musical préféré de nos compatriotes : le klaxon.

Scène 3 : près d’une usine à la sortie du travail, deux conducteurs sont en train d’en découdre, pour quelque obscure raison, par voitures interposées à l’instar des autos tamponneuses.

Le pays à l’arrêt
En vérité, le ramadan est devenu, au fil du temps, dans notre société désorientée, le mois de tous les excès. Sauf celui de l’excès de travail. Il n’aura échappé à personne, en effet, que la productivité de ceux qui travaillent diminue fortement. Quant à ceux qui ne travaillent pas tout en ayant un emploi, qui entrent à 11 h et sortent à 11h30, ceux qui sont en réunion de jour comme de nuit, ceux que les impôts des citoyens nourrissent, le concept de productivité n’est vraiment pas approprié. En tout cas, pendant le ramadan, il ne faut pas s’aviser de leur demander de rendre les services qu’ils sont censés rendre. Le mois de ramadan est souvent perçu, y compris par nos partenaires étrangers, comme étant le mois où beaucoup de choses sont à l’arrêt dans notre pays. Et quand il coïncide avec l’été, cela fait deux à trois mois, en y ajoutant l’Aïd, où le farniente est la norme.

Que faire ? Réformer le ramadan ? Vue de l’esprit certainement et déclencheur de tels affects qu’il est inutile de s’attaquer directement à ce bastion sacralisé des rituels religieux. Mais, sans doute, le développement d’une culture de la liberté où les rituels, quels qu’ils soient, relèvent de la sphère individuelle balisera utilement le terrain pour le moment où cela deviendra politiquement possible. Je ne parle pas ici de laïcité, mais simplement de laisser à chaque croyant le privilège de vivre sa foi comme il l’entend et aux autres celui de vivre leur vie à leur guise.

Civilité et responsabilité
Par contre, on peut œuvrer à changer les comportements violents en ville et la démission au travail. Comment ? Il n’y a pas de baguette magique. Mais on peut commencer par refuser que l’on argue du ramadan pour justifier ce qui ne saurait l’être. Condamner un tel comportement comme étant inacceptable et contraire à l’esprit même de la religion, au lieu d’accepter avec fatalité ces dérives, voilà un bon début. Contribuer à la culture de la civilité en s’obligeant sur le plan individuel à contenir ses propres débordements face à ce qui fâche ne serait pas de trop. Développer, à travers l’éducation et la communication, la culture de la responsabilité qui consiste à valoriser le travail et à sanctionner les défaillances indépendamment des excuses que l’on s’invente pour ne rien faire, voilà qui servirait également. Lutter patiemment contre ce qui démobilise et entraîne vers le n’importe quoi est de même une urgence vitale au moment où les enjeux de développement se font de plus en plus pressants. Enfin, dominer les fureurs qui nous habitent tous peu ou prou ne serait pas de trop. Encore faut-il que les élites, si promptes à dénoncer les errements des gens simples et leurs dérives, donnent le bon exemple au lieu de donner à voir par leurs outrances et leur arrogance le pire des comportements.

 
 
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