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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB se souvient du jour où on lui avait expliqué qu’Abraham Serfaty était brésilien.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem a appris avec un certain soulagement que Mohammed Erraji - le bloggeur gadiri accusé d’avoir manqué de respect au roi - a finalement été libéré. Mieux encore, le procureur a décidé d’abandonner
les poursuites à cause d’un problème de procédure. Je répète : “à cause d’un problème de procédure”. Il est comme ça, le procureur d’Agadir, c’est un homme rigoureux, à cheval sur les détails, fidèle serviteur de la loi. Il est capable de libérer un homme accusé d’avoir manqué de respect au roi juste à cause d’un problème de procédure. C’est très bien. Zakaria Boualem se souvient du jour où on lui avait expliqué qu'Abraham Serfaty était brésilien et qu’il fallait pour cette raison le libérer aussitôt, pour qu’il puisse rejoindre ses copains Ronaldo et Romario avant le début de la prochaine Coupe du Monde. Malgré son jeune âge, il s’était alors dit que la justice marocaine était formidable.

Aujourd’hui, son jugement n’a pas changé. La justice marocaine est toujours formidable. Formidable et méthodique. Ainsi, pour les affaires de “manquement au respect dû au roi”, il est incontestable que nous avons désormais affaire à une méthodologie en trois phases :

Phase 1 : La justice marocaine emprisonne au choix un blogeur, un amateur de Facebook ou un journaliste sur la base d’un article qu’elle juge infâmant - elle seule connaît les critères -, le juge rapidement pour manque de respect au roi, passe à autre chose, et merci.

Phase 2 : Tout le monde se rue sur les écrits du condamné, lui offrant une tribune de classe mondiale. Les associations s’excitent, la blogosphère aussi, des gens protestent, pétitions, forums, etc. La classe politique marocaine, de son côté, préfère rester prudente, chacun son boulot après tout, elle est pas là pour ça, il paraît qu’il y a des postes qui vont se libérer bientôt, ne la dérangez plus s’il vous plaît. Petite parenthèse rapide pour répondre à un homme qui, à ma gauche, me demande à quoi sert la classe politique marocaine si elle ne défend pas la liberté d’expression. Ben, à rien, justement, et merci. Revenons à l’affaire. Rapidement, elle fait le tour du monde. Le blogeur ou le journaliste qu’il fallait faire taire est une superstar. Autrement dit, l’objectif initial est loupé. Et la phase 2 se termine dans une impasse un peu embarrassante, où le Maroc est relégué au rang de fait-divers mondial, catégorie “insolite” et où la cyberplanète est partagée entre le fou-rire et la solidarité.

Phase 3 : Systématiquement surprise par l’ampleur du bruit déclenché par l’affaire, la justice marocaine met précipitamment fin au procès en découvrant un vice de forme. Une autre option consiste tout simplement à reporter le procès à des jours meilleurs parce que la justice marocaine est un peu fatiguée. L’ancien coupable est libéré, il se déclare heureux de rentrer chez lui et c’est la fin de l’affaire. En général, il se reconvertit par la suite dans la chronique footballistique ou le sudoku en ligne, c’est moins dangereux.

L’analyse de cette méthodologie, qu’on retrouvera appliquée point par point dans de nombreuses affaires ces dernières années, soulève un certain nombre de questions dans la tête de notre héros. Comme lui aussi est un peu fatigué, il vous les transmet, à vous de trouver des réponses. Encore une fois, chacun son boulot :

Question 1 : Pourquoi ne passe-t-on pas directement à la phase 3 en évitant un peu le ridicule de la phase 2 ?

Question 2 : Existe-t-il encore des gens qui pensent que le fait d’emprisonner un homme pour ses écrits soit une bonne idée ? Pensent-ils que cette méthode soit efficace pour mettre fin aux idées véhiculées dans ses écrits ? Ont-ils des exemples concrets des succès de cette méthode ?

Question 3 : Franchement, sans fierté mal placée, est-ce que tout cela n’est pas un tout petit peu dépassé, hein ?

 
 
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